Le paradoxe des oignons

Cette fois-ci, c’est l’inénarrable Paul Jorion qui s’y colle dans un article publié le 26 septembre 2013 sur challenges.fr : « il faut, nous assène l’histrion médiatique, supprimer la spéculation. »

Nous-y revoilà. C’est une antique tradition. Déjà, sous l’Ancien Régime, on avait coutume de faire porter le chapeau des aléas climatiques et des politiques imbéciles aux accapareurs ; aujourd’hui, force est de constater que rien n’a changé et qu’on trouve toujours, à la barre du tribunal révolutionnaire, un accusateur public prêt à dénoncer les méfaits des spéculateurs. Si les prix montent, qu’on les pende ; si les prix baissent, qu’on promène leur tête au bout d’une pique ! Au royaume du mensonge, la dénonciation de l’ennemi du peuple tient toujours lieu de pensée.

Plutôt que de rentrer dans un débat théorique, je vous propose une approche purement expérimentale, une vérification empirique qui, si elle ne satisfait sans doute pas les conditions requises sur une paillasse – c’est le lot commun des sciences sociales – a au moins le mérite de mettre nos inquisiteurs dans une position quelque peu inconfortable.

Il se trouve que la providence et le lobbying des producteurs d’oignons américain nous ont offert un cas d’école tout à fait exceptionnel : c’est le Onion Futures Act, législation étasunienne entrée en application le 22 août 1958, qui interdit purement et simplement la négociation de contrats futures sur les oignons.

Nous allons donc comparer la variabilité du prix des oignons [1] à celle du prix d’une matière première régulièrement décriée pour l’intense spéculation dont elle fait l’objet, j’ai nommé le pétrole [2], de février 1986 jusqu’à décembre 2010 [3].

Voilà à quoi ça ressemble :

Juste pour vous donner un ordre de grandeur, le prix du sac d’oignons de 50 livres est passé de 12,99 dollars en février 2010 à 25,75 dollars le mois suivant. D'une manière générale, l’écart-type des variations mensuelles de prix sur le marché hautement spéculatif – celui du pétrole – atteint 9,97% ; sur le marché dûment protégé de la spéculation par le législateur, il atteint 26,17%.

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[1] Source : USDA, Prix de gros des oignons frais à Chicago (données mensuelles de 1970 à 2010, en USD par sac de 50 livres).
[2] Source : EIA, prix FOB du West Texas Intermediate (WTI) (données quotidiennes de 1986 à aujourd’hui, en USD par baril).
[3] N’y voyez aucune malice : je prends les dates disponibles.

Edit 2013-09-27 @ 16:05 :

À la demande générale, les oignons conte l’indice S&P 500 (Jan 1970 – Dec 2010).

Un peu de magie

Ce matin à 9 heures (heure de Paris), le marché des actions parisien ouvrait en même temps que celui de Londres (où il était 8 heures) tandis qu’à Hong Kong (où il était 15 heures) on entrait dans la dernière heure de cotation.

À Paris, le titre HSBC Holdings ouvrait à 8,19 euros exactement tandis qu’à Londres, où le marché est nettement plus liquide, on se l’échangeait pour 684,8 pence [1] et qu’au même moment, à Hong Kong, l’action HSBC Holdings valait 85,55 dollars locaux (HKD). Une demi-heure plus tard, à 9 heures 30 donc, le titre négocié à Paris était en baisse de 0,73% à 8,13 euros. Même constat à Londres et à Hong Kong, même si la baisse est moins accentuées : l’actions HSBC vaut 681,3 pence (-0,47%) et 85,15 dollars de Hong Kong (-0,51%) respectivement. Encore une demi-heure plus tard, Hong Kong ferme. À Paris le titre HSBC continue à baisser : il vaut désormais 8,1 euros ; à Londres et à Hong Kong, en revanche, il se stabilise à 681,7 pence et 85,2 dollars respectivement (+0,06%).

Et maintenant, chers amis, je vais vous montrer la main invisible.

Durant cette petite heure, il se trouve que le cours de l’euro, exprimé en livres sterling ou en dollars de Hong Kong, a pas mal bougé. Je vous propose donc une reconstitution de ces prix, demi-heure par demi-heure, exprimés en euros, selon les données de Bloomberg :

HeureParisLondresHong Kong
9:008,1908,1458,161
9:308,1308,1078,120
10:008,1008,1148,128

Écart maximal de 4,5 centimes d’euros constaté entre le prix de Londres et celui de Paris à l’ouverture ; écart qui a été corrigé dans la minutes suivantes : à 9:08, le cours parisien est à 8,130 euros et celui de Londres, converti en euro, est à 8,138 – soit moins d’un centime d’écart.

C’est-à-dire qu’à plus de 9 000 kilomètres de distance, les prix s’ajustent à la minute et au centime près ; le tout en tenant compte de l’évolution des cours de change.

Bien sûr, il reste quelques petits écarts. Eh bien je vais vous dire une bonne chose sans même prendre la peine de calculer : déduisez de ses différences (i) les frais de courtage, (ii) les frais de change et (iii) les taxes et je vous parie ma chemise que l’écart qui reste est inférieur au millième d’euro.

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[1] Exception culturelle anglaise : certains titres cotent en pence plutôt qu’en livres.

Incompétence ou mensonge ?

Considérons le prix d’entrée du dernier iPad d’Apple (avec écran Retina), qui, en France coûte 509 euros.

C’est effectivement le même prix qu’au Portugal et en Irlande ; en cherchant un peu, on peut même trouver plus cher comme en Finlande, où il coûte 514 euros, et surtout en Suède et au Danemark où vous devrez débourser l’équivalent 522 euros (4 495 SEK) et 537 euros (3 999 DKK) respectivement.

En revanche, sans aller très loin, on trouve le même engin bien moins cher. Aux Pays-Bas, il vous coûtera 505 euros tandis qu’en Espagne, en Italie, en Autriche, en Allemagne et en Belgique, vous pourrez en acquérir un pour 499 euros. Poussez encore un peu et vous trouverez des iPad flambant neufs pour l’équivalent de 487 euros en Norvège (3 890 NOK), à 474,26 euros au Luxembourg et – record européen à ma connaissance – à environ 457 euros en Suisse (562 CHF).

En résumé, les propos tenus par madame Filippetti sur RTL ne peuvent s’expliquer que de deux façons : (i) elle dit absolument n’importe quoi faute de connaitre les sujets dont elle nous parle ou (ii) elle se fiche ouvertement de nous.

L’Europe depuis l’an 1000

Remarquable petite vidéo qui retrace l’histoire européenne depuis l’an 1000 au travers d’une simple carte.

Ce qui permet de remettre en perspective les romans nationaux des uns et des autres…

L'Économie positive - Copyright J. Attali

Invité sur BFM Business ce lundi 16 septembre, l’inénarrable Jacques Attali – polytechnicien, énarque, haut fonctionnaire, professeur, écrivain, acteur, chef d’orchestre et d’entreprise [1] et accessoirement conseiller spécial du prince – nous dévoilait un coin de l’épais mystère qui enveloppe le rapport sur l’Économie positive qu’il doit remettre au Président de la République ce 21 septembre de l’an de grâce 2013.

À commencer par la question que tout le monde se pose – du moins dans les lieux suffisamment éloignés du pouvoir pour ne pas être au courant mais pas assez pour s’en moquer éperdument – à savoir : mais qu’est-ce donc que l’Économie positive ? Eh bien, « l’économie positive, nous révèle l’intéressé, c’est l’économie qui s’intéresse au long terme, c’est-à-dire qui prend ses décisions en fonction de l’intérêt des générations suivantes. »

Nous voilà édifiés.

Quoi que… Peut être une illustration serait-elle utile pour mieux comprendre de quoi il retourne ; c’est l’indéboulonnable Jacques qui nous la donne : l’Économie positive c’est, par exemple, « faire en sorte que l’entreprise elle-même ne soit la plus la propriété seulement de ses actionnaires mais qu’elle reflète l’intérêt de toutes les parties prenantes et en particulier qu’elle donne un droit de vote (en quelques sortes) aux générations suivantes. »

Les choses sont beaucoup plus claires : c’est encore une énorme fumisterie.

Un rapide tour sur le site du mouvement attalien permet d’y découvrir son équipe de penseurs pluridisciplinaires : on y retrouve quelques noms connus comme ceux – par ordre alphabétique – de Christine Albanel (lichen parasitaire), Michel Barnier (pécheur européen), Daniel Cohen (économiste hollandiste), Jean-Louis Étienne (explorateur en eaux froides), Paul Jorion (comique troupier), Brice Lalonde (sous-secrétaire biodégradé), Maurice Lévy (publicitaire rémunéré), Matthieu Ricard (moine bouddhiste) et bien sûr l’inévitable Jeffrey Sachs (moraliste malthusien) [2]. Bref, une véritable dream team propre à enthousiasmer tout ce que notre pays compte de doux rêveurs, de philosophes barbus et de victimes de l’effet Dunning-Kruger.

Cerise sur le gâteau, quand Hedwige Chevrillon suggère que l’Économie positive devrait être développée au niveau européen, notre grand Jacques lui répond – définitif – que « tant qu’il y a une dictature idéologique du libéralisme en Europe, on ne peut le faire qu’au niveau français. »

Rendez-vous, donc, le 21 septembre sur ecoplus.tv [3] pour y découvrir l’ampleur de la catastrophe.

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[1] Il est aujourd’hui président de A&A, une société de « conseils en stratégie », et de PlaNet Finance, une « organisation de solidarité internationale ».
[2] J’avoue, en revanche, être plus surpris par la présence de Hernando de Soto (rien à voir avec le conquistador) au nombre de ces têtes chercheuses.
[3] Notez dans le menu de gauche : « Consom’action », « Human’idées » et « Volon’terre »…

De l’indépendance de la Fed

Le 10 septembre 2008, cinq jours avant la faillite de Lehman Brothers, la Réserve fédérale américaines détenait un portefeuille de titres de créance émis par le Trésor des États-Unis évalué à 479,8 milliards de dollars. Cinq ans plus tard, ce 11 septembre 2013, ce montant atteint 2 041 milliards – soit une augmentation de 325% – ce qui fait de la banque centrale américaine, qui détient désormais 17% de la dette publique négociable, le premier créancier du gouvernement des États-Unis [1].

C’est, naturellement, le résultat de la politique monétaire mise en œuvre par le Federal Open Market Committee (FOMC) ces dernières années, politique qui a principalement consisté, dans un premier temps, à faire baisser le taux moyen du marché interbancaire (les Fed Funds) puis, constatant que cette politique ne produisait pas les effets escomptés (c’est-à-dire une expansion du crédit bancaire ), à agir directement sur la partie longue de la courbe des taux au travers de ce que la presse désigne sous le nom d’opérations de Quantitative Easing.

D’une manière générale, ces opérations se traduisent par (i) la création ex-nihilo de dollars américains [2] – ce qui ne coûte pratiquement rien – et (ii) l’achat de titres de créances, principalement des titres émis par le Trésor des États-Unis, sur le marché secondaire (opérations d’Open Market). Elles ont donc pour effet immédiat d’accroître (i) la base monétaire et (ii) le portefeuille de titres détenu à l’actif des douze banques de la Fed.

Avant de poursuivre, il me faut tordre le cou à deux idées reçues.

La première, c’est l’idée selon laquelle la Fed est une banque privée détenue par les banques commerciales. Sans rentrer dans le détail des très étranges statuts de la banque centrale des États-Unis, il suffit de rappeler que les banques privées nationales ont l’obligation d’être actionnaires, à hauteur d’un montant défini par la loi, d’une des douze banques régionales de la Fed [3], que ces actions ne sont pas transférables, ne comportent pas de droit de vote et ne donnent droit qu’à un dividende statutaire de 6% du montant investi. Par ailleurs, la politique monétaire est décidée au sein du FOMC qui est composé de douze membres dont sept (le Board of Governors) sont désignés par le Président des États-Unis et confirmés par le Sénat. La Fed n’est donc pas plus privée que notre Sécurité sociale : c’est bien une agence fédérale réputée – je dis bien réputée –indépendante.

Deuxième idée : celle selon laquelle la Réserve fédérale monétiserait la dette publique américaine. Au sens strict du terme c’est faux puisque, comme nous l’avons vu plus haut, la Fed n’intervient que sur le marché secondaire c’est-à-dire que, à l’image de toutes les banques centrales modernes, elle ne peut en aucun cas prêter directement au Trésor. Néanmoins – et cette remarque vaut pour toutes les banques centrales – cette affirmation mérite d’être nuancée pour au moins trois raisons.

Primo, lorsque la Fed achète pour plus de 1 500 milliards de dette publique sur le marché, elle agit naturellement sur le niveau des taux auquel le Trésor peut espérer contracter de nouveaux emprunts (et sur le taux du stock de dette à taux variable). Dans le cadre normal des opérations monétaires, c’est un effet secondaire ; dans le cadre de opérations de Quantitative Easing, c’est un objectif tout à fait explicite. C’est-à-dire qu’une politique accommodante de la Fed, du point de vue du Trésor, c’est l’occasion de s’endetter à bon compte ou de refinancer la dette existante à moindre coût.

Deuxio, l’accroissement de la masse monétaire qui en résulte a toute les chances, à plus ou moins brève échéance, de se traduire par de l’inflation [4] ; c’est-à-dire par une baisse de la valeur du dollar ou, pour dire les choses encore plus nettement, par une baisse de la valeur réelle de la dette publique. L’inflation, depuis des siècles pour ne pas dire des millénaires, a toujours été l’instrument fiscal privilégié des princes désargentés : c’est la méthode la moins coûteuse, la plus discrète et la plus imparable jamais inventée pour désendetter un État.

Tercio et pour conclure, les opérations monétaires en cours permettent aux banques centrales de réaliser des profits historiques ; profits qui, dans le cas de la Fed et une fois le fameux dividende de 6% payé, sont intégralement reversés au Trésor des États-Unis. Ainsi, en 2012, la Réserve fédérale a réalisé un bénéfice net record de 91 milliards de dollars ; bénéfice qui provient essentiellement des 80,5 milliards d’intérêts servis par les titres acquis dans le cadre de la politique monétaire. Sur ce total, la Fed a reversé pas moins de 88,9 milliards (98% de son bénéfice net) au Trésor des États-Unis – ce qui représente près d’un quart des intérêts payés cette année-là par ledit Trésor au titre de la dette publique [5].

Étant donné ce qui précède et en supposant que le prochain chairman de la Réserve fédérale – qui devrait bientôt être nommé par M. Obama – n’est pas tout à fait indépendant du pouvoir politique, je laisse à chacun le soin de déterminer s’il est vraiment raisonnable – et ce, quel que soit le nom qui sortira du chapeau – d’anticiper un véritable durcissement de la politique monétaire américaine.

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[1] La dette publique totale atteint 16,74 trillions de dollars dont 4,76 sont détenus par des institutions gouvernementales : ce qui porte le total de la dette publique négociable à 11,98 trillions de dollars.
[2] Sauf dans le cas des opérations dites stérilisées où la Fed a financé l’achat de titres à long terme en revendant une partie de ses titres à court terme dans le but aplatir la courbe.
[3] C’est une option pour les banques régionales.
[4] Ce n’est pas le cas aujourd’hui parce que le système bancaire n’a pas (encore) relayé la politique de la Fed.
[5] Il est bien entendu qu’une importante partie de ces intérêts proviennent du portefeuille d’Asset Backed Securities acquis par la Fed.

La stratégie du toc

Notre histoire commence en 1956, lors de la signature d’un accord de coopération entre l’Université Catholique du Chili et celle de Chicago ; accord grâce auquel l’université chilienne peut envoyer ses étudiants les plus prometteurs poursuivre un troisième cycle au sein du très prestigieux Department of Economics de l’Université de Chicago ; le département dans lequel enseigne Milton Friedman. L’origine de cette coopération est pour le moins incertaine : on sait que c’est un des responsables du programme d’aide humanitaire américain à Santiago qui a vendu à Theodore Schultz, le président de l’UC, l’idée qui consiste à exporter les idées de Chicago au Chili mais on ne sait pas s’il agissait de sa propre initiative ou si, comme Naomi Klein le suggère [1], il était en mission commandée pour le département d’État. Toujours est-il qu’après avoir essuyé un refus de la part de l’Université du Chili, c’est avec l’Université Catholique que l’affaire se conclue : vu depuis Santiago, c’est l’occasion de créer un nouveau cursus universitaire [2] avec un partenaire prestigieux ; pour Schultz, c’est un moyen d’accroitre l’influence de son université et de contrer la domination des idées keynésiennes.

Les Chicago Boys

De 1957 à 1970, une centaine d’étudiants chiliens vont ainsi suivre ce cursus et les plus brillants d’entre eux iront terminer leurs études à Chicago sous la houlette de d’Arnold Harberger [3] et de Milton Friedman. Ce sont ces jeunes économistes qui, une fois rentré au pays, vont former une nouvelle génération d’enseignants à l’Université Catholique : ce sont eux les Chicago Boys [4].

À partir de 1964, on peut dire qu’il existe à Santiago une annexe du Department of Economics de Chicago mais l’influence des boys s’arrête aux murs de l’université : le reste de la communauté académique chilienne est profondément interventionniste – voire marxiste – et les milieux d’affaires de Santiago voient d’un mauvais œil ces jeunes gens qui contestent l’ordre établi. Ce n’est qu’à partir de 1967 qu’ils vont commencer à attirer l’attention sur eux [5] et à être invités à présenter leurs idées.

En 1970, alors l’économie chilienne ploie déjà sous le poids des réformes socialisantes d’Eduardo Frei, que quelques-uns des Chicago Boys rédigent un ensemble de propositions résolument libérales – un plan connu sous le nom de El ladrillo – destinées à redresser l’économie du pays et le présente à Jorge Alessandri, le principal concurrent d’Allende, dans l’espoir qu’il en fera son programme. Alessandri, plus opportuniste que libéral convaincu, ne donne pas suite et le plan est enterré.

Allende, ce héro

C’est sous la présidence d’Allende que les boys vont vraiment commencer à se faire des amis. Dès la fin de l’année 1971, la « voie démocratique vers le socialisme » du compañero presidente se révèle pour ce qu’elle est : une véritable catastrophe économique. En 1972, le Chili est en récession et l’accroissement massif des dépenses publiques creuse un déficit budgétaire abyssal ; lequel, financé par la planche à billets, génère une inflation en constante accélération (plus de 500% en 1973) à tel point que, sur la seule année 1972, les salaires réels chutent de 25%. Allende, qui n’aura jamais eu de majorité parlementaire, gouverne à coup de décrets et cherche à imposer sa transition vers le socialisme en dépit d’un mécontentement croissant. Le blocage des prix provoque des pénuries de plus en plus importantes [6], le marché noir se généralise, les politiques de rationnement se succèdent, les grèves et manifestations pour protester contre les nationalisations se déroulent dans une ambiance pratiquement insurrectionnelle et, pour ne rien arranger, la CIA souffle sur les braises.

À ce stade, la société chilienne est totalement divisée : les soutiens de l’Unidad Popular [7] se radicalisent à mesure que les membres les plus modérés de la coalition la quitte (la gauche radicale en 1972) et rejoignent une opposition qui ne partage désormais plus qu’un seul mot d’ordre : destituer Allende. Lors des élections législatives de mars 1973, la fronde anti-Allende remporte 56% des suffrages dans un contexte de mobilisation massive des électeurs (49% de plus qu’en 1969 !) mais ne parvient pas à atteindre les 60% nécessaire pour obtenir le départ du président. Trois mois plus tard, c’est le Tanquetazo, une première tentative de coup d’État mise en échec par le général Carlos Prats ; c’est à cette occasion que le chef d’état-major du général, un certain Augusto Pinochet, s’attirera toute la confiance d’Allende, confiance qui lui vaudra d’être nommé commandant en chef de l’armée chilienne le 23 août 1973. Vous connaissez la suite.

Le miracle chilien

Nous voilà donc après le coup d’État du 11 septembre 1973. Alors que Pinochet consolide son pouvoir personnel, la situation économique ne s’améliore pas : la planche à billet continue à tourner à plein régime et l’inflation reste supérieure à 300% (1974-75) à tel point que la junte ressent rapidement le besoin de contrôler le mécontentement populaire en instaurant une dictature en bonne et due forme. C’est que Pinochet, voyez-vous, est parfaitement incompétent en matière économique et qu’il n’est, à titre personnel, absolument pas libéral ni même, à vrai dire, « de droite » [8]. Seulement voilà : il a un problème tout à fait concret à résoudre et les seuls économistes chiliens compétents que l’on ne pouvait pas suspecter d’être proches de l’Unidad Popular, c’était les Chicago Boys.

C’est donc au début de l’année 1975 que El ladrillo, le plan des boys, va ressortir des placards et c’est pour le défendre qu’en mars 1975 Milton Friedman va, une semaine durant, donner une série de conférences au Chili. C’est à cette seule et unique occasion que, le 21 mars 1975 pendant 45 minutes, Friedman rencontrera le dictateur qui souhaite avoir son avis sur les moyens à mettre en œuvre pour combattre l’inflation ; entretient qui donnera lieu à une unique lettre datée du 21 avril dans laquelle Friedman résume ses recommandations ; lettre à laquelle Pinochet répondra brièvement pour confirmer que c’est bien ce qu’envisagent les Chicago Boys dont il s’est adjoint les services. C’est cet entretien et cette lettre qui valent à Friedman d’être accusé d’avoir soutenu la junte – et même de l’avoir portée au pouvoir – depuis maintenant quarante ans.

À partir de cette date, la politique économique de la junte fût indubitablement libérale. Pinochet n’a pas appliqué El ladrillo à la lettre mais il est incontestable que son régime, aussi répressif fût-il sur le plan des libertés politiques, s’est aussi traduit par une libéralisation massive de l’économie ; libéralisation sur laquelle aucun des gouvernements élus après la chute de la junte n’est revenu – bien au contraire ; libéralisation qui marque, enfin, le début du « miracle » économique chilien : je laisse à chacun le soin de comparer l’évolution du Chili par rapport à ses voisins au cours des quatre dernières décennies.

Épilogue

Que la libéralisation de l’économie chilienne ait été imposée par un régime autoritaire, c’est un fait que personne n’a jamais contesté. Mais en conclure que des réformes libérales ne peuvent être mise en œuvre qu’en utilisant la violence, c’est un non sequitur parfaitement ridicule : l’Australie, la Nouvelle Zélande ou le Royaume Uni démontrent le contraire et il n’y a jamais eu, à ma connaissance, de dictature en Suisse ou aux États-Unis. Par ailleurs, les disciples de Naomi Klein devraient sans doute se demander pourquoi, après 24 ans de démocraties et cinq présidents de gauche et de droite, le Chili reste un des pays les plus libéraux au monde.

Que le gouvernement des États-Unis ait joué un rôle dans la chute d’Allende et qu’il ait soutenu la junte ne fait pas plus de doute. Parler ou suggérer l’existence d’un complot « néolibéral », en revanche, est d’un ridicule absolu. À aucun moment de leur carrière, Friedman, Harberger ou Hayek n’ont disposé d’autre pouvoir que celui de défendre leurs idées : ils ont, toute leur vie, mené un combat idéologique dans un monde qui leur était notoirement défavorable – ni plus, ni moins. Quant à Richard Nixon, la plus grande déception de Friedman, il suffit de se remémorer son action sur le plan économique pour se convaincre qu’on ferait difficilement moins libéral que lui.

Quant à la « Shock Doctrine » de Naomi Klein, c’est une élaboration fumeuse du « shock program » de Friedman ; lequel n’est rien d’autre qu’un ensemble de mesures destinées à lutter contre l’inflation. Faut-il rappeler ici que c’est du fondateur du monétarisme que nous parlons ? Il n’a jamais été question – ne serait-ce qu’un traite instant – de promouvoir, d’encourager ou même de légitimer l’utilisation de chocs psychologiques, de catastrophes ou de Dieu sait quoi d’autre pour promouvoir l’économie de marché. Comment peut-on manquer de logique au point de dire que des hommes qui ont passé leur vie à promouvoir une réduction des pouvoirs de l’État se seraient fait les promoteurs d’une dictature ?

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[1] Klein (The Shock Doctrine, 2007) évoque une rencontre entre Schultz et Albion Patterson, directeur de la US International Cooperation Administration (l’ancêtre de USAID), en 1953 alors que l’administration en question n’a été créée que le 30 juin 1955.
[2] L’université chilienne avait bien un cursus dédié au commerce mais pas de département d’économie à proprement parler.
[3] Arnold Harberger qui a dirigé le Department of Economics de l’université de Chicago (de 1964 à 1971 puis de 1975 à 1980) et qui fût le directeur du Center for Latin American Economic Studies (de 1965 à 1991).
[4] Même si un certain nombre d’entre eux ne sont, en réalité, pas passés par Chicago : Jorge Cauas et Hernán Büchi viennent de l’Université de Columbia et José Piñera a été formé à Harvard.
[5] Lors des manifestation étudiantes de 1967, qui ont littéralement bloqué le système universitaire chilien, le seul programme d’enseignement qui ait continué à fonctionner normalement était le leur.
[6] La première marche des casseroles vides, manifestation de ménagères qui protestent contre les pénuries de produits alimentaires, a lieu au début du mois de décembre 1971.
[7] Coalition formée en décembre 1969 et composée du parti socialiste d’Allende, du parti communiste de Pablo Neruda, du parti radical (centre-gauche) et de deux autres petits partis de gauche.
[8] Son épouse était sénatrice pour le Parti radical à l’époque où ce dernier faisait partie de l’UP et le zèle avec lequel il a servi Allende ne fait aucun doute jusqu’à ce qu’il décide, au dernier moment, de rejoindre la conspiration.

Leçon de propagande appliquée

Le dernier papier de Jérôme Leroy sur Causeur.fr est un véritable bijou. En 5 284 caractères, notre ami communiste résume si bien l’œuvre et le style de Naomi Klein qu’il en devient inutile d’acheter ses bouquins. Tout y est ; dans le fonds, bien sûr, mais aussi dans la forme : cet art subtil qui consiste à le suggérer sans l’écrire, à faire passer une idée sans jamais prêter le flanc à une contre-démonstration factuelle.

De Klein, Jérôme Leroy dégage les quatre idées centrales :

La première, c’est celle qui veut qu’Allende fût une sorte de héro populaire ; un président largement soutenu par le peuple chilien qui, nous suggère-t-on, était en passe de réussir une « expérience démocratique de transition vers le socialisme » avant que la junte de Pinochet ne vienne réprimer cette tentative dans un bain de sang.

La seconde, c’est la stratégie du choc elle-même. Une organisation secrète, à la solde du grand capital, domiciliée dans les murs de l’université de Chicago ou au sommet du mont Pèlerin aurait planifié et fait exécuter une stratégie qui consiste à créer des catastrophes pour imposer de force une dictature capitaliste et libérale – c’est le capitalisme du désastre, la stratégie du néolibéralisme.

De là, troisième idée : le Chili, par l’intermédiaire de l’ignoble Milton Friedman et de ses Chicago boys fût la première expérience de ladite organisation : c’est eux qui ont renversé Allende avec l’aide de la CIA, c’est eux qui ont installé Augusto Pinochet au pouvoir et c’est encore eux qui l’y ont maintenu afin d’imposer leur programme par la force.

Quatrième et dernière idée, enfin : c’est ce même programme néolibéral qui a, par la suite, été appliqué partout dans le monde – en Argentine, avec le renversement du gouvernement d’Isabel Perón, en Angleterre par Thatcher et aux États-Unis par Reagan – et qui à l’origine de la terrible dégradation de nos conditions de vies depuis quatre décennies.

Dans les grandes lignes, nous sommes donc priés de retenir que cette organisation de propagandistes inféodés au grand capital a sciemment déclenché des catastrophes et soutenu les pires des dictateurs dans le seul but de pérenniser le capitalisme – les profits des capitalistes – aux dépens du plus grand nombre.

Bien sûr, rien de tout cela n’est écrit de manière vraiment explicite mais c’est ce que le lecteur peu averti, celui qui n’a aucune idée de l’état du Chili sous Allende, celui qui ne connait ni la société du mont Pèlerin, ni l’université de Chicago, ni les liens de cette dernière avec l’université catholique du Chili, celui qui n’a qu’une vague idée de la manière dont Pinochet est arrivé au pouvoir, celui qui, enfin, n’a du bilan économique et humain des quatre décennies écoulées qu’une vision biaisée ; c’est ce que, disais-je, le lecteur peu averti retiendra.

À ce corps central, Jérôme Leroy ajoute quelques idées périphériques mais intéressantes :

En premier lieu, l’idée selon laquelle « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. » Jérôme fait ici preuve d’une originalité certaine en l’attribuant à Marx ou, du moins, à son époque. C’est faux. Cette citation est en réalité parfaitement apocryphe et si l’on l’attribue habituellement à Jaurès, c’est qu’elle est une déformation des propos tenus par icelui à la Chambre des communes le 7 mars 1895 : « Toujours, a dit Jaurès, votre société violente et chaotique […] porte en elle la guerre comme une nuée dormante porte l’orage. »

Ce que Jaurès dénonce ici, c’est la « guerre économique » qui, selon lui, porte en elle le germe de la guerre à proprement parler. On ne saurait dire chose plus juste et effectivement, comme le note Jérôme Leroy, les deux guerres mondiales qui ont endeuillé notre humanité au XXe siècle sont, l’une comme l’autre, des conséquences directes du nationalisme économique : des politiques protectionnistes et des dévaluations compétitives, de la recherche d’autarcie et des guerres coloniales à laquelle elle a donné lieu. Ce genre de guerre, comme toutes les guerres, sont menées par des États.

Autre point intéressant : l’affirmation selon laquelle la bourgeoisie – et donc le patronat, donc les libéraux – des années 1930 disait « plutôt Hitler que le Front populaire » est, pour l’essentiel, un mythe savamment entretenu par le Parti communiste depuis la libération. Il en existe deux versions : Emmanuel Mounier évoque [1], sans doute de manière imagée, une « fraction de la bourgeoisie » qui aurait murmuré à mi-voix « Plutôt Hitler que Blum » [1] et « Plutôt Hitler que le Front populaire » qui, si l’on en croit César Depietri [2], aurait été imprimé « avant-guerre » dans Le Messin, un journal lorrain du Comité des forges (l’ancêtre de l’UIMM). À l’exception de ces deux-là, il n’existe absolument aucune source qui atteste que ce slogan ait eut une quelconque existence avant-guerre.

Il n’est pas ici question de nier qu’un certain nombre de patrons ont, à l’époque, pensé quelque chose de similaire mais en faire une généralité, un slogan de la « droite patronale », est un mensonge pur et simple ; un mensonge largement colporté par le Parti communiste et destiné à faire croire que le patronat n’a pas hésité à soutenir Hitler : ce qui, pour l’essentiel, est faux en plus d’être bien commode pour faire oublier le Pacte germano-soviétiques. Accessoirement, on notera aussi que Jérôme Leroy en profite pour assimiler habilement patronat et penseurs libéraux : ce qui permet d’instiller l’idée selon laquelle ces derniers auraient soutenu les nazis.

Notez, juste en passant, l’affirmation gratuite selon laquelle les Trente Glorieuses n’auraient pu exister sans intervention massive de l’État.

Notez aussi la référence à la fameuse « concurrence libre et non faussée », hypothèse de modélisation chez les néo-classiques devenue, sous la plume des auteurs anticapitalistes, une sorte de théorie dont la fausseté est d'autant plus facile à démontrer que personne ne dit le contraire.

Notez encore cette « ombre propice » qui est supposée cacher les agissements des membres de la société du mont Pèlerin alors que ceux-ci, justement, cherchaient par tous les moyens à faire parler d’eux.

Notez enfin, le procédé osé – mais sans doute efficace – qui consiste à donner le lien de cette fameuse lettre de Friedman à Pinochet : on prouve l’existence d’une relation épistolaire tout en pariant que personne n’ira la lire. Procédé osé, dis-je, parce que pour peu qu’on l’ai lue jusqu’au bout, on y découvre ce qu’est vraiment la « thérapie de choc » de Friedman.

Et pour finir, l’apothéose : non seulement la société secrète serait-elle à l’origine du coup d’État chilien de 1973, mais c’est aussi elle qui a déclenché la seconde guerre d’Irak pour s’offrir une « zone verte » ; c’est encore elle qui a déclenché la guerre des Malouines, c’est elle qui agite l’extrême-droite grecque par l’intermédiaire de la Troïka, c’est elle que servait Eltsine et ces oligarques et c’est encore elle qui a déclenché la guerre en Afghanistan pour mieux la privatiser.

C’est là, finalement, toute la force des Naomi Klein et des Jérôme Leroy : en une phrase, un mot, un slogan mille fois répété sans aucune démonstration, ils parviennent à installer une idée là où, pour démontrer la supercherie, il faudrait à ses contradicteurs écrire des livres entiers.

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[1] Emmanuel Mounier dans un article publié dans Esprit le 1er octobre 1938.
[2] Le député PCF de la Moselle rapportait cette anecdote lors de la séance du 8 avril 1977.

Si monumentum requiris, circumspice

« La vérité est que le capitalisme n’a pas seulement multiplié la population, mais en même temps amélioré le niveau de vie des gens d’une façon inouïe jusqu’alors. Ni la réflexion économique, ni l’expérience historique ne suggèrent qu’aucun autre système social puisse être aussi avantageux pour les masses que l’est le capitalisme. Les résultats parlent d’eux-mêmes. L’économie de marché n’a pas besoin d’apologistes ni de propagandistes. Elle peut s’appliquer à elle-même les mots de l’épitaphe de Sir Christopher Wren, l’architecte de la cathédrale Saint-Paul : Si monumentum requiris, circumspice. »

— Ludwig von Mises, L’Action Humaine (6ème partie, chap. XXXV, 5)

Notez, pour bien comprendre, que Sir Christopher Wren a été inhumé dans la cathédrale de Saint-Paul. Merci à Laura de m'avoir rappelé ce passage.

Le tabac, un marché bien organisé

C’est passé relativement inaperçu, on l’a appris le 30 août : Bercy a renoncé à l’augmentation des prix du tabac initialement prévue pour ce mois d’octobre. C’est l’occasion de refaire un petit point sur le marché du tabac en France.

Primo, il faut bien comprendre que « la vente au détail des tabacs manufacturés est un monopole confié à l’administration des douanes et droits indirects qui l’exerce par l’intermédiaire des débitants de tabac et des revendeurs » [1]. C’est-à-dire que les débitants de tabac sont, tout à fait officiellement, des « préposés de l’administration », que leurs prix de vente sont fixés par arrêté [2] et que leurs marges – et donc ce qui reste aux fabricants – sont fixées par l’État [3].

Deuxio, il faut aussi savoir que sur le prix fixé pas ses bons soins, l’État se réserve la part du lion : par exemple, au 1er janvier 2013, le moindre paquet de cigarette vendu 6,2 euros chez votre buraliste générait 3,97 euros de droits de consommation (i.e. droits d’accise) et 1,01 euros de TVA ; soit une charge fiscale totale de 4,98 euros, 80,32% du prix de vente ou 408,2% du prix hors taxes [4]. Naturellement, la vente de tabac est donc une activité hautement rémunératrice pour l’État : en 2012, rien qu’avec les droits d’accise, les douanes ont encaissé un peu plus de 11 milliards d’euros [5].

Tercio, nonobstant ce qui précède, l’État entend protéger les fumeurs contre eux-mêmes en augmentant régulièrement les prix ; depuis 2009, il a même accéléré le rythme : rien que sur l’année écoulée, le prix du paquet de cigarette a augmenté de 60 centimes (40c en octobre 2012 et 20c en juillet 2013) ; soit plus de 10% de hausse. Évidemment, malgré le caractère addictif de ces produits, il arrive un moment où la consommation baisse effectivement : selon Bercy, rien qu’entre le premier semestre 2012 et le premier semestre 2013, les ventes de cigarettes se seraient contractées de 8%.

Quelques petites réflexions s’imposent :

Manifestement, l’effet de Laffer est une réalité tout à fait concrète : là où les étatistes dénoncent régulièrement un mythe ultralibéral, on constate bien que la hausse des taxes prélevés sur le tabac se traduit par une baisse des volumes de vente ; c’est-à-dire que, pour citer Jean-Baptiste Say [6], « un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte. » De toute évidence, c’est ce que reconnait implicitement Bercy en renonçant à la hausse des prix prévue en octobre : la hausse du taux ne compense plus la réduction de l’assiette et l’État a besoin d’argent.

On m’opposera, sans doute, qu’il a fallu taxer le prix hors taxe à plus de 400% pour que ça se produise : c’est vrai mais ne perdez pas de vue que la cigarette est un produit addictif et donc, un produit à faible élasticité-prix. C’est d’ailleurs une constante : les meilleurs impôts – les plus rentables – sont les impôts à la consommation sur des produits à faible élasticité-prix. Il existe en Russie une très ancienne tradition fiscale qui consiste à taxer la vodka et même à en confier le monopole aux pouvoirs publics : d’Ivan le Terrible à Staline, la « petite eau » préférée des russes a représenté jusqu’au tiers des ressources financières de l’État.

Par ailleurs, lorsque l’on dit que les ventes de cigarette baissent, il faut préciser que ce sont des ventes légales qu’il est question. On ne dispose, bien sûr, d’aucun chiffre fiable en la matière – on entend souvent dire qu’une cigarette sur cinq serait aujourd’hui achetée via une filière illégale – mais il est plus que probable que la baisse du produit de l’impôt ne soit pas tellement due à un recul de la consommation mais plutôt à un développement du marché noir. Quoiqu’il en soit, le phénomène est jugé suffisamment significatif par notre dealer légal pour qu’il compense les pertes de revenus des débitants frontaliers [7] et la justice semble désormais faire preuve d’une inhabituelle sévérité avec les trafiquants.

Enfin et d’une manière plus générale, il faut bien comprendre que pour les fabricants de cigarettes, cette situation est extrêmement confortable. D’une part, avec des prix fixés par l’État, ils ne se font pas de concurrence (votre débitant n’a absolument aucun pouvoir) mais en plus, ils savent pertinemment que leurs intérêt et ceux des pouvoirs publics sont parfaitement alignés : l’objectif commun étant de maximiser les ventes en valeur. La situation est donc éminemment malsaine : qui servent nos forces de police lorsqu’elles luttent contre le trafic ? Qui a intérêt à gêner la vente de cigarettes électroniques ?

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[1] Source : douane.gouv.fr.
[2] Le dernier en date est l’arrêté du 11 juillet 2013 modifiant l’arrêté du 3 janvier 2013 portant homologation des prix de vente au détail des tabacs manufacturés en France, à l’exclusion des départements d'outre-mer (JORF n°0162 du 14 juillet 2013 page 11790, texte n°14).
[3] Soit 9 % du prix de vente pour les cigares et cigarillos et 8,64 % pour les autres produits (dont les cigarettes).
[4] Source : douane.gouv.fr.
[5] Source : Commission européenne (page 8).
[6] Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre III, chapitre IX (1803).
[7] Je n’invente rien, jugez vous-mêmes.

Le fond de l’obsolescence

Une petite réflexion supplémentaire sur l’obsolescence programmée ; réflexion inspirée par la lecture de nombreux commentaires sur mon dernier papier à ce sujet (ici-même, sur Contrepoints mais surtout sur Causeur).

Fondamentalement, l’idée selon laquelle l’obsolescence programmée est une stratégie courante repose sur la croyance, très largement répandue en France, selon laquelle on gagne plus d’argent en étant malhonnête qu’en faisant de bons produits et en respectant ses clients.

Ça en dit long et ça explique pas mal de choses…

« It takes twenty years to build a reputation and five minutes to ruin it. If you think about that, you’ll do things differently. »
- Warren Buffet

L’économie du cartel

Quand plusieurs entreprises se mettent d’accord pour éviter de se faire concurrence entre elles – accord sur les prix, la qualité… – on appelle ça un cartel. La logique économique qui préside à la signature de cet accord, c’est qu’en instaurant des règles qui limitent la concurrences entre elles, ces entreprises peuvent augmenter leurs marges sans risquer de réduire leurs ventes ; c’est-à-dire qu’elles peuvent faire plus de profits sans améliorer leurs offres.

Mais les cartels ont deux grandes faiblesses.

Le premier, c’est le dilemme du prisonnier : à chaque instant, chacun des membres du cartel a intérêt à trahir les autres. S’ils se sont mis d’accord sur les prix, il a tout intérêt à trahir en baissant unilatéralement les siens pour rafler des parts de marché. S’ils se sont mis d’accord sur une standard de qualité (i.e. obsolescence plus ou moins programmée), il a tout intérêt à trahir en améliorant ses produits et en dénigrant ses concurrents. C’est pour cette raison que, dans les faits, peu de cartels se forment : tous savent que si l’un d’entre eux trahi, ils y laisseront des plumes.

Mais admettons qu’un cartel voit le jour et que, pour une raison ou une autre, aucun des membres du cartel ne cède à la tentation.

Il reste un autre danger : le nouvel arrivant. Celui-là n’a pas signé l’accord et, parce qu’il a étudié le marché, sait qu’il peut produire pour moins cher et/ou de meilleure qualité. Bien sûr, sa marge ne sera pas aussi élevée que celles des membres du cartel mais, en leur sifflant leurs clients, il peut tout de même réaliser de confortables bénéfices. C’est pour cette raison que les quelques cartels durables dont l’existence est avérée (le Cartel Phœbus par exemple) ont fini par exploser : parce qu’un petit malin est venu rafler le magot.

Bien sûr, les membres du cartel ont toutes les meilleures raisons du monde de protéger leur pré carré. Lorsqu’un nouvel arrivant se présente, ils font en général feu de tout bois pour lui mettre des bâtons dans les roues ; il y a, pour ce faire, trois méthodes :

(i) Les membres du cartel font appel à quelques gros bras, des types peu recommandables, pour rendre une petite visite au nouvel arrivant sur le thème « nous savons où tu habites ». C’est pour éviter ce genre de choses que nous avons besoin d’une justice et d’une police : pour interdire l’usage de la violence ou de la menace (principe de non-agression) ;

(ii) Les membres du cartel s’allient pour faire faire faillite au nouvel arrivant. Typiquement, on appelle les fournisseurs et les distributeurs et/ou on vend à perte jusqu’à ce qu’il lâche l’éponge. Seulement voilà : tout cela coûte très cher et, à un moment ou un autre, on finit par réaliser que l’entretient du cartel coûte plus cher que ce qu’il rapporte ; c’est ce qui est arrivé au cartel de De Beers ;

(iii) Les membres du cartel, faisant valoir l’« intérêt général », en appellent aux pouvoir publics pour écarter l’indésirable. Cette méthode présente le double avantage d’être peu onéreuse (un peu de lobbying, quelques bakchichs…) et d’être d’une redoutable efficacité : raisons pour lesquelles c’est la plus usitée. Pour faire tomber le cartel, il n’y a pas d’autre moyen que de convaincre les pouvoirs publics – et donc, dans une démocratie, les électeurs – de sa nocivité ; ce qui peut, expérience de Free Mobile à l’appui, prendre un certain temps.

En conclusion, si nous voulons éviter la formation de cartels, nous avons besoin (a) d’un État qui assume pleinement ses fonctions régaliennes en protégeant, notamment, les droits des nouveaux arrivants et (b) d’un État strictement limité à ses fonctions régaliennes qui, notamment, ne se mêle pas d’économie. Dans l’option inverse (non-a et non-b), soyez certains que vous aurez des cartels et qu’un certain nombre d’individus – ceux qui ont l’oreille des puissants – sauront se constituer de considérables fortunes à vos dépens.

Dressel 1

À la fin du printemps, la CMA CGM a inauguré son Jules Verne à Marseille. Pendant quelques jours, avant que les danois de Mærsk ne lancent à leur tour un monstre encore plus grand [1], le Jules Vernes a été le plus gros porte-conteneurs au monde avec une capacité de 16 000 conteneurs. On a, bien sûr, entendu quelques voix dénoncer la mondialisation au motif que ce géant des mers a été construit en Corée du sud – par Daewoo qui forme, avec Hyundai et Samsung, le big three sud-coréen – mais peu de commentateurs, à l’exception notable d’Alexandre Delaigue [2], ont noté que ce qui symbolise vraiment la mondialisation dans cette anecdote, ce n’est pas tellement le lieu de construction du bateau mais plutôt les conteneurs eux-mêmes.

En effet, peu de gens réalisent à quel point l’invention, à la fin des années 1950, du conteneur – c’est-à-dire de l’idée qui consiste à stocker et transporter des marchandises dans des boîtes standardisées – a profondément révolutionné le commerce international et a été un élément déterminant de l’expansion des échanges à l’échelle mondiale. Selon une étude récente [3], entre 1962 et 1990, l’utilisation de conteneurs entre deux pays se serait traduite par un accroissement des échanges de 320% sur les cinq premières années et de 790% sur vingt ans ; à titre de comparaison, les accords de libre-échange – ceux du GATT notamment – n’auraient généré une hausse « que » de 45% sur cinq ans et de 285% sur vingt ans.

Ceux d’entre nous qui s’intéressent à l’histoire savent que les ruptures historiques tiennent souvent plus de l’artifice de présentation inventé a posteriori que de la réalité historique et que les grandes évolutions de notre monde s’inscrivent en général dans une continuité. La mondialisation n’échappe pas à la règle : l’évolution économique fondamentale qui se cache derrière le conteneur, c’est la tendance séculaire à la baisse des coûts de transport et cette histoire-là plonge ses racines dans la nuit des temps. Je vous propose une petite démonstration par l’amphore.

Il y a très, très longtemps, pas si loin d’ici

Notre histoire commence – je m’autorise cette licence – aux environ de l’an 600 avant J.-C., à l’époque du roi Tarquin, sur la côte méridionale des Gaules, lorsqu’une expédition de marchands phocéens fonde un comptoir commercial aux portes du monde barbare. L’ambition de nos grecs d’Ionie, cela va de soi, c’est de développer des relations commerciales avec les tribus celto-ligures de la côte et, pourquoi pas, de remonter le Rhône jusqu’au cœur du monde gaulois. À l’époque, bien sûr, l’usage de l’amphore pour transporter des denrées est déjà extrêmement répandu mais ces dernières, qui varient énormément en taille, en poids et en forme [4] se prêtent mal au développement d’un commerce de masse.

Or, l’une des découvertes surprenantes que vont faire nos phocéens, c’est que s’il est un produit, parmi ceux qu’ils importent, que les gaulois aiment plus que de raison, c’est le vin. Le succès commercial est foudroyant : en quelques siècles, le vin va devenir un élément essentiel de la culture gauloise ; un signe de raffinement et de prospérité ; le signe extérieur de richesse par excellence. Mieux encore : là où grecs et romains le boivent coupé d’eau et en quantités relativement raisonnables, les gaulois, eux, le boivent pur et n'hésitent pas à prendre des cuites mémorables. C’est dire que le marché est prometteur.

À vrai dire, les massaliotes ont même du mal à suivre la demande. Très vite, ils commencent à planter quelques vignes sur place mais surtout, ils remplacent les vins grecs par leurs concurrents de la côte tyrrhénienne – plus proche, bien sûr, mais bénéficiant aussi d’un arrière-pays capable de fournir de très grosses quantité sans compter les excellentes relations diplomatiques qu’entretiennent Massalia et Rome [5]. Mais c’est dans le courant du IIe siècle avant J.-C., alors que Carthage est définitivement matée, que les opérations vont réellement prendre de l’ampleur. Et ce qui va faire décoller les affaires, c’est une invention, un nouveau type d’amphore : la Dressel 1 [6].

La première mondialisation

La Dressel 1, sur le papier, n’est pas plus extraordinaire qu’un conteneur moderne. Originaire d’Italie, elle peut contenir une trentaine de litres, est clairement plus robuste que ses homologues grecs et sa forme est – ma foi – somme toute assez banale. Mais ce qui va faire sa force, c’est qu’elle va devenir un standard : on estime qu’en un siècle, avant qu’elle ne soit remplacée par un modèle plus léger (la Dressel 2/4), on en a produit pas moins de cent millions d’unités qui, pour 70% d’entre-elles, ont servi à acheminer du vin romain en Gaule.

Ce que cette nouvelle amphore va réellement apporter, à l’image de nos conteneurs modernes, c’est une standardisation qui permet d’en stocker plusieurs milliers, empilée sur quatre ou cinq niveaux, sur un même bateau. Techniquement, le circuit de la Dressel 1 commence chez le viticulteur, se poursuit chez un transporteur qui l’amène jusqu’au port le plus proche, la charge sur un bateau qui la transporte jusqu’à Massalia où elle est déchargée, confiée en l’état à un marchand qui se charge de l’acheminer jusqu’au point de vente – essentiellement par voie fluviale. Bref, du producteur au détaillant, c’est tout un circuit d’acheminement standardisé qui se met en place.

Les volumes vont être colossaux. Des Dressel 1, qui étaient cassées après utilisation, on en trouve partout en quantité prodigieuses tout au long de l’axe Rhône-Saône – l’autoroute commerciale de l’antiquité – et jusqu’en Angleterre. En quelques années, elles sont pratiquement les seules à circuler et on a recours à des sceaux – ou « timbres amphoriques » – pour identifier la nature du contenu et l’identité du producteur comme celles du fameux Sestius, viticulteur de Cosa en Étrurie romaine, dont le vin était semble-t-il particulièrement apprécié en Gaule.

D’une mondialisation à l’autre

À la fin du Ier siècle avant J.-C., la Dressel 2/4 remplace la Dressel 1 et on tentera même, afin de concurrencer ces vins espagnols qui ne cessent de rogner des parts de marché, de réduire encore les coûts en construisant des amphores géantes, les dolias [7]. Avec la pax romana qui s’installe, cette première mondialisation des échange se généralise et l’amphore, désormais standardisée, circule aux quatre coins de l’empire comme en témoigne, notamment, le Monte Testaccio, cette huitième colline de Rome, qui est presque exclusivement composée de Dressel 20 en provenance d’Espagne.

C’est ainsi qu’une vingtaine de siècles avant l’invention du conteneur, sans que personne n’ai besoin de l’organiser, les marchands du pourtour méditerranéen ont entamé la longue marche de la réduction des coûts de transport et donc, de la mondialisation des échanges.

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[1] Le Mærsk Mc-Kinney Møller, premier de la classe « Triple E » de l’entreprise danoise, affiche une capacité de 18 270 conteneurs.
[2] Je vous recommande chaudement Le conteneur, une histoire de la mondialisation (5 juin 2013) auquel l’introduction de cet article doit beaucoup.
[3] Bernhofen, El-Sahli et Kneller, Estimating the Effects of the Container Revolution on World Trade (2013).
[4] On dénombre jusqu’à 150 modèles d’amphore différents en circulation dans le bassin méditerranéen.
[5] Excellentes relations qui, si l’on en croit Trogue Pompée (cité par Justin dans son Abrégé des histoires philippiques), remontent à la fondation même de la cité phocéenne.
[6] Du nom de Heinrich Dressel, l’archéologue allemand qui a établi le système de classification des amphores en 1872.
[7] Une dolia pouvait contenir 2 à 3 000 litres de vin et un bateau-dolia pouvant transporter jusqu’à douze de ces monstres ; l’expérience a tourné court, sans doute déséquilibraient-elles les bateaux mais surtout, une fois installées à bord, elles y restaient : il fallait donc transvaser le vin.

Je dois encore remercier Bruno Judde de Larivière, le géographe du monde, à qui je dois l’idée de cet article et le titre de la dernière partie.

Dépense moyenne par élève

Dépense moyenne par élève, en euros constants aux prix de 2011 :

1980199020002010
Premier degré3 0073 7405 2685 869
Second degré6 0097 1799 2559 817
Supérieur7 6508 3869 77111 671
Tous niveaux4 5375 6417 5668 312

J’observe donc que la dépense moyenne par élève a augmenté continuellement depuis – au moins – les années 1980 et que la décennie écoulée n’échappe pas à la règle. De là, je conclue que celles et ceux qui affirment que les difficultés rencontrés par l’Éducation nationale sont dues à une réduction des moyens qui lui sont alloués sont des fumistes.

La réalité, c’est que nous n’avons jamais dépensé autant et que, pourtant, notre système éducatif n’a jamais été aussi déficient. C’est un fait.

Source : Insee.

Comment j’ai déprogrammé l’obsolescence

C’est arrivé ce matin. Notre lave-vaisselle familial, que nous avions programmé pour tourner la nuit dernière, n’avait pas fonctionné. Mon épouse, étonnée par cette inhabituelle défaillance, a essayé de le relancer : rien à faire, le bestiau ne fonctionnait plus. Dépités, nous convînmes donc, ma dulcinée et moi-même, qu’il était temps de lui trouver un remplaçant. Cette fois ci, nous disions nous pas plus tard que ce matin, nous n’achèterons pas la première camelote venue à 300 euros : rendez-vous fût pris en début de soirée pour faire l’acquisition d’une bête de course qui, nous l’espérions, durerait vingt ans, comme celle de belle-maman.

Dans les entrailles de la bête

Mais la journée avançant, cette histoire ne sortait pas de ma tête. Le lave-vaisselle en question, nous l’avions tout de même acheté il y a à peine plus de trois ans : ce n’est pas Dieu possible que ce machin, même s’il ne nous avait objectivement pas coûté grand-chose, nous lâche aussi vite. Si ça se trouve, me disais-je, ce n’est qu’une petite panne. Il faut préciser ici que je suis à peu près aussi compétent en électronique qu’Arnaud Montebourg l’est en stratégie industrielle. C’est dire. Alors j’ai fait comme d’habitude : quand je suis confronté à un problème que je ne sais pas résoudre par mes propres moyens, je consulte les forums spécialisés de l’internet sauvage et dérégulé.

Après quelques minutes de recherche, je tombe sur l’appel à l’aide paniqué d’une ménagère dont la machine – même marque, même modèle – présente des symptômes tout à fait similaires à la mienne. Je parcoure le fil de discussion et y découvre, d’une part, que mon problème vient certainement de l’évacuation des eaux usées, un tuyau bouché ou une pompe qui ne fonctionne plus et, d’autre part, que ces engins-là se démontent aisément ; il arrive même, lis-je avec incrédulité, qu’avec deux sous de jugeote et un peu de patience, des utilisateurs aussi peu avertis que moi parviennent à les remettre en marche. Eh quoi ? Quitte à en racheter une neuve, autant tenter le tout pour le tout !

Ainsi donc, alimentation électrique dûment débranchée et sortie d’eau soigneusement vidée, me voilà qui couche la bête sur son flanc pour en démonter le capot. Je trifouille un peu, me familiarise avec les entrailles de l’animal, débranche quelques tuyaux et fini par repérer ce qui semble être une pompe. Après quelques vaines tentatives et, avouons-le, quelques jurons, je fini par démonter l’appareil et là, à ma plus grande surprise, je constate qu’un bout de verre est parvenu, on ne sait comment, à se frayer un passage jusque-là. Celui-là, me dis-je en mon for intérieur, il a une tête de coupable idéal. J’extirpe l’intrus, remonte la bête, lance un cycle rapide et – Ô miracle – l’animal ronronne comme au premier jour !

Une légende urbaine

Si je vous raconte cette histoire, c’est parce que rétrospectivement, je me demande ce qu’aurait fait Jean-Vincent Placé s’il s’était trouvé dans la même situation. Le sénateur Placé, vous le savez sans doute, c’est ce parlementaire biocompatible qui s’est donné pour mission de venir à bout de l’obsolescence programmée, l’idée selon laquelle les industriels raccourcissent volontairement la durée de vie de leurs produits pour nous obliger à en acheter plus. Ça ne fait aucun doute dans mon esprit : Jean-Vincent Placé, pestant et fulminant, persuadé d’être victime de l’odieux complot capitaliste, aurait condamné sa machine à la casse.

C’est qu’une des grandes différences entre l’écolo-sénateur et moi, c’est que quand lui croit monter à l’assaut d’un géant envoyé par quelques méchant magicien, je sais, moi, que c’est un moulin à vent qu’il charge. Disons-le tout net : à quelques rares exceptions près – et encore, ça reste à prouver –, l’obsolescence programmée est un mythe, c’est une légende urbaine qui, parce qu’elle confirme les aprioris anticapitalistes de certains de nos contemporains, est parvenue à se frayer un chemin jusque dans l’esprit encombré du législateur.

À vrai dire, l’hypothèse n’est même pas crédible. Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer ceci : pour qu’une stratégie d’obsolescence programmée fonctionne – c’est-à-dire pour qu’elle se traduise effectivement par une augmentation des ventes de l’entreprise qui s’y adonne – il faut non seulement que les consommateurs remplacent effectivement le produit périmé mais aussi et surtout, qu’ils le remplacent par un produit de la même marque. Dans le cas contraire, une stratégie d’obsolescence programmée revient purement et simplement à nourrir les ventes de vos concurrents.

Or, les constructeurs automobile américains m’en sont témoin, les consommateurs sont loin d’être stupides : quand la qualité de vos produits se dégrade, ils changent de crèmerie et en profitent même souvent pour vous tailler un costard dans les enquêtes de satisfaction ou sur les forums d’internet. C’est-à-dire que, pour qu’une telle stratégie ne se traduise pas par un effondrement de vos ventes, il faut que vous disposiez d’un monopole ou que vous fassiez au moins partie d’un solide cartel ; choses qui, hors intervention de l’État, sont extrêmement rares. Très clairement, si j’avais du racheter un lave-vaisselle, je n’aurais certainement pas racheté un lave-vaisselle de la même marque.

Le biais du survivant

Et pourtant, la légende urbaine fait florès et je ne compte plus, autour de moi, les témoignages d’appareils qui tombent en panne juste après l’échéance de la garantie du constructeur (« comme par hasard… ») tandis qu’un vénérable lave-vaisselle d’autrefois, celui de belle-maman, continue vaillamment à remplir son office quotidien après trente ans de bons et loyaux services. C’est l’occasion pour votre serviteur d’aborder un biais cognitif bien connu des économistes, j’ai nommé : le biais du survivant.

En effet, l’antique engin de votre belle-mère est un survivant. C’est-à-dire que, pour cet appareil qui continue à fonctionner, il a existé un certain nombre de lave-vaisselles de la même génération – de la même marque, du même modèle – qui ont, depuis, terminé à la casse. Le biais du survivant consiste à croire que, parce que la machine de belle-maman fonctionne toujours, les machines de cette lointaine époque avaient toutes une durée de vie supérieure aux machines actuelles. De la même manière, même si votre lave-vaisselle a rendu l’âme après trois ans, il est tout à fait possible qu’un de ses petits frères dure vingt ou trente ans : il faudra attendre quelques décennies pour le savoir.

Entendons-nous bien : qu’un lave-vaisselle acheté ces dernières années pour moins de 300 euros soit – a priori – moins robuste que la vénérable machine pour laquelle vos beaux-parents se sont saignés à blanc il y a trente ans [1], c’est tout ce qu’il y a de plus probable. Cela n’a rien à voir avec une stratégie d’obsolescence programmée et tout à voir avec le fait que, pour vous proposer une machine bourrée d’électronique [2] à un prix aussi dérisoire, le constructeur a naturellement rogné sur tout un tas de choses et notamment la qualité des matériaux utilisés. Il est, aujourd’hui encore, possible de transmettre un lave-vaisselle à ses enfants mais l’appareil en question vaut sans doute un bon millier d’euros.

Autres temps, autres mœurs

Et c’est justement cette chute vertigineuse des prix qui vient renforcer notre biais du survivant. La ménagère des années 1980 qui avait la chance de posséder un lave-vaisselle en prenait le plus grand soin : lorsqu’on lui suggérait de nettoyer le filtre une fois par semaine, elle le faisait et si son appareil tombait en panne, elle appelait un réparateur. Or voilà : à une époque où l’on trouve des lave-vaisselles pour un quart de Smic net mensuel, il va de soi que cette discipline tend à se relâcher et que le métier de réparateur d’appareil électroménager a presque complètement disparu [3]. Le problème, somme toute, c’est que nous vivons dans un monde où remplacer ce genre d’appareils ne coûte pas grand-chose.

On peut le regretter, bien sûr, mais c’est aussi ce qui explique la longévité de la machine de belle-maman. Là où mon épouse et moi-même étions à deux doigts d’en racheter une neuve, beau-papa n’aurait pas hésité une seconde : il aurait immédiatement démonté l’engin pour le réparer lui-même et ce n’est qu’en désespoir de cause qu’il aurait fait appel aux services d’un réparateur professionnel. L’obsolescence programmée de Jean-Vincent Placé c’est souvent ça : un bête morceau de verre coincé dans une pompe, un fil débranché, un joint usé… Bref, tout un tas de petites pannes dues à l’usure du temps ou à une utilisation un brin désinvolte que nous ne prenons plus la peine de réparer.

Finalement, vouloir combattre l’obsolescence programmée par voie législative, c’est contraindre les industriels à monter en gamme et donc en prix de vente. C’est aussi simple que ça. Jean-Vincent Placé peut sans doute s’offrir un lave-vaisselle capable de tenir 2 500 ou même jusqu’à 5 000 cycles [4] mais je crains que pour nombre d’entre nous, une éventuelle action du législateur se traduise par le retour en grâce du liquide-vaisselle et des gants en latex rose.

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[1] En 1980, seuls 17% des foyers français étaient équipés d’un lave-vaisselle.
[2] Électronique qui, rappelons-le à nos amis écolos, a permis de réduire la consommation moyenne d’eau et d’électricité de nos appareils de 56 et 36% respectivement en une décennie à peine.
[3] À côté de chez moi, comptez 55 euros plus 25 euros de main d’œuvre par demi-heure ; soit, au bas mot, la moitié du prix d’un appareil neuf. Si ça vous semble cher, demandez-vous ce qu’il reste à l’entrepreneur une fois ses charges et impôts payés.
[4] Je vous laisse deviner la marque.

Monty Hall sans maths

Règle du jeu : on va vous proposer 3 enveloppes dont deux sont vides et une contient un billet de €100. Dans un deuxième temps, l’organisate...