Ordre Spontané

Les racistes ont déjà perdu

Mike Wallace : « So how do we get rid of racism?
Morgan Freeman : Stop talking about it. » [1]

En théorie et même si la chose présentera sans doute quelques difficultés d’ordre technique, il possible de croiser un Mastiff et un Chihuahua et d’obtenir à la clé des chiots hybrides qui seront non seulement viables mais capables de se reproduire entre eux. Évidemment, c’est un cas extrême ; en général, on prend soin d’hybrider des races de chiens dont les gabarits sont à peu près compatibles — c’est le cas, par exemple, du Husky d’Alaska et du Pointer anglais qui permettent d’obtenir des Eurohounds. Si ces petits bricolages sont possibles, c’est tout simplement que tous les chiens au même titre que les loups et les dingos appartiennent à la même espèce, ce sont tous des Canis lupus. En gros, le chien est un loup domestiqué par l’homme — oui, même les Yorkshires — et le dingo est un chien retourné à l’état sauvage.

C’est la définition la plus largement acceptée de la notion d’espèce, celle d’Ernst Mayr (1942) : on considère que deux individus appartiennent à la même espèce s’ils sont capables de se reproduire entre eux et si leur descendance est à son tour féconde. Typiquement, on considère que les chevaux et les ânes forment deux espèces différentes parce que les mulets ne le sont que très rarement. Or voilà, les enfants d’un papa papou et d’une maman inuit n’auront aucune difficulté à se reproduire avec ceux d’un père danois et d’une mère masaï. Il se trouve qu’Homo Sapiens est une espèce relativement jeune (environ 200 000 ans) et donc génétiquement très homogène.

Un contre-exemple intéressant, déjà évoqué ici, c’est la rencontre d’Homo Sapiens et de Neandertal. S’il est désormais à peu près certain qu’il y a bien eu un flux de gènes entre ces deux groupes, on est aussi à peu près sûrs les enfants nés de ces unions préhistoriques ont été, au moins en très grande partie, infertiles [2]. Il a fallu un demi-million d’années d’évolutions séparées pour que l’existence d’une barrière reproductive justifie qu’on considère Neandertal comme une espèce distincte — quoique très proche — de la nôtre. Un demi-million d’années !

Donc, ce que les racistes comme les antiracistes appellent une race humaine, c’est une sous-espèce, comme chez Canis lupus. Il y a probablement une bonne centaine de milliers d’années, nos lointain ancêtres sont quitté le berceau originel de notre espèce — sans doute l’Afrique de l’est — pour coloniser progressivement le reste du monde : l’Asie, l’Europe, les deux continents américains et même l’Australie. Chemin faisant, ils se sont adaptés à ces différents milieux et ont développé les caractéristiques physiques que nous connaissons aujourd’hui sachant, rappelons-le, qu’une centaine de millénaires, à l’échelle de l’évolution biologique, c’est ridicule.

Schématiquement, on peut appeler cette première grande étape de notre histoire la « grande divergence ». En se séparant géographiquement pour coloniser jusqu’au moindre recoin de la planète, nos ancêtres se sont physiquement différenciés. Bien sûr, c’est une vision très grossière : depuis le départ, il est plus que probable que des groupes différents se soient croisés et aient brassé leurs gènes. Reste que, jusqu’à une période très récente, les familles de papa papou et de maman inuit ne s’étaient sans plus vues depuis quelques dizaines de milliers d’années.

Sauf que voilà, avec la chute vertigineuse des temps et des coûts de transport et avec les progrès non moins vertigineux de nos moyens de communication, nous vivons à l’âge de la grande convergence. Très concrètement et que ça vous plaise ou non, il est absolument inévitable que le processus de différenciation s’inverse ; à plus ou moins brève échéance et même si ça doit prendre plusieurs milliers d’années, l’humanité va se métisser.

Naturellement, pour les racistes de toutes origines, cette idée est insupportable. Ils peuvent rêver d’une gestion autoritaire de la reproduction de nos descendants pour ralentir le processus mais, de toutes évidences et à supposer qu’une telle horreur soit un jour mis en place à l’échelle planétaire, elle a peu de chance de durer. Leur combat est perdu d’avance : le grand brassage aura lieu ; ce n’est plus qu’une question de temps.

Alors évidemment, j’imagine que ça signifie que les blonds aux yeux bleus — dont je suis — finiront par disparaître. Je ne peux pas dire que j’accueille cette perspective avec enthousiasme ni qu’elle suscite chez moi une inquiétude particulière : de toute manière, ça finira par arriver. Finalement, nous n’aurons été, le temps de quelques millénaires, qu’un accident génétique intéressant que nos lointains descendants considèreront sans doute avec la plus grande curiosité.

Je m’adresse donc ici à celles et ceux d’entre nous qui se réclament de la lutte antiracisme et qui, à des degrés divers, voudraient jouer les ingénieurs sociaux en sanctionnant les propos racistes, en promouvant la diversité ou que sais-je encore. Ça ne sert à rien. Les racistes ont déjà perdu et toutes leurs gesticulations n’y pourront absolument rien. Ils sont comme ces enfants qu’on voit le long des plages construire de châteaux de sable en espérant arrêter la marée : l’expérience, sinon un minimum d’intelligence, finira par leur apprendre que l’océan gagnera toujours.

Par ailleurs, il faudra bien un jour que vous compreniez que vos gesticulations, vos grands discours et vos lois produisent exactement l’effet inverse de celui que vous poursuivez. Ça ne marche pas ! Voilà bien 200 000 ans que nous nous passons d’ingénieurs sociaux, que nos sociétés évoluent d’elles-mêmes et à chaque fois que quelqu’un s’est piqué d’organiser une société par le haut, ça s’est terminé en catastrophe. Alors laissez faire, nom de Dieu ! Laissez faire ! Est-ce si difficile ? Ces choses-là prennent du temps, beaucoup de temps, parce que le temps est nécessaire et, accessoirement, je vous rappelle qu’il joue dans votre camp.

Morgan Freeman a raison, mille fois raison : arrêtons d’en parler !

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[1] Dans 60 Minutes, sur CBS, le 15 décembre 2005.
[2] Ewen Callaway, Modern human genomes reveal our inner Neanderthal, Nature, 29 janvier 2014.

Un nouveau jeton dans le manège

« S’il n’y avait qu’un dollar à prêter et si quelqu’un désespérait de l’avoir, le taux d’intérêt serait usuraire. S’il y avait des trillions de dollars de crédit disponible mais si personne, pour une raison ou une autre, ne souhaitait les emprunter, alors les taux seraient à 0,01% comme ils le sont aujourd’hui et l’ont été ces cinq dernières années. »

Cette analyse qui date déjà de quelques mois est de Bill Gross et je n’en ai pas lu de meilleure. Tout est là : le système bancaire est gorgé de liquidités et bénéficie de conditions de refinancement historiquement attractives mais, de toutes évidences, les emprunteurs potentiels — et en particulier les entreprises — ne semblent absolument pas décidés à donner suite aux injonctions de nos banquiers centraux. Non, ils ne veulent pas s’endetter. Non, ils ne veulent pas investir. Non, les dirigeants d’entreprises ne sont pas des organismes monocellulaires qui réagissent mécaniquement aux stimuli du planificateur monétaire.

À titre personnel comme à titre professionnel, ni vous ni moi ne souhaitons accroître notre endettement et il est même fort probable que la plupart d’entre nous soient dans la démarche exactement inverse. Investir, c’est avant tout un acte de confiance en l’avenir et le moins que l’on puisse dire c’est que l’avalanche fiscale et règlementaire des dernières années n’incite pas véritablement à l’optimisme. M. Draghi pourra baisser le taux directeur de la BCE à 0,01% et laisser libre cours à son imagination en matière de rachat d’actifs, il n’obtiendra pas plus de résultats que ses homologues de la Fed : ce n’est pas en versant plus d’eau dans son abreuvoir qu’on fera boire un cheval qui n’a pas soif.

Et ce, d’autant plus lorsque les réglementations prudentielles édictées par ces mêmes banques centrales incitent les banques à délaisser entreprises et particuliers pour favoriser les emprunts d’État. C’était déjà le cas avec Bâle I et II ; avec Bâle III c’est pire encore. Si la régulation et la règlementation n’ont manifestement pas permit d’éviter une crise bancaire, il est en revanche tout à fait clair qu’elles sont en train de faire disparaître purement et simplement le métier de banquier. On rappellera ici que si le shadow banking existe et se développe, c’est précisément parce que le législateur empêche les banques de faire leur métier.

Que penser, dès lors, des dernières annonces de nos banquiers centraux ? Eh bien, à la valeur de nos monnaies près, pas grand-chose et sans doute même rien. Ça ne fonctionnera pas et le seul effet concret dont ceux qui défendent encore ce type de politiques peuvent s’enorgueillir, c’est la création de la plus gigantesque bulle obligataire jamais observée. Un jour où l’autre, il faudra bien qu’elle éclate ; ce sera, n’en doutons pas, pour nos apprentis sorciers l’occasion de dénoncer les méfaits de la finance dérégulée, le mythe de la main invisible, les ravages de l’ultralibéralisme — que sais-je encore ? — et de réclamer qu’on remette un nouveau jeton dans le manège.

Le dernier des Neandertals

Il y a environ 28 000 ans, au pied du rocher de Gibraltar, le dernier groupe de Neandertal connu s’éteignait définitivement. Ça faisait, à vrai dire, un moment que nos cousins n’étaient pas en très grande forme : on considère aujourd’hui que leur espèce avait déjà pratiquement disparu d’Europe il y a pas moins de 40 000 ans.

Pourtant, Neandertal n’était ni l’imbécile pour lequel on a voulu le faire passer ni une chiffe molle. En plusieurs centaines de milliers d’années, il avait appris à fabriquer des outils et il s’était parfaitement adapté aux rigueurs climatiques d’Europe et d’Asie. Mais cette fois-ci, c’était bel et bien la fin et cette fin coïncidait avec deux évènements majeurs dans l’environnement de Neandertal. Le premier, c’est une période changements climatiques particulièrement intense qui pourraient être à l’origine de la disparition de la mégafaune — les mammouths laineux entre autres — qui composaient la base de l’alimentation de notre cousin. Le second, c’est notre arrivée.

Nous, c’est Homo Sapiens. Nous avons quitté notre Afrique de l’est natale, le berceau commun du genre Homo, il y a une bonne centaine de milliers d’années — soit plusieurs centaines de milliers d’années après les ancêtres de Neandertal. Nous avons traversé le Sinaï, colonisé le Moyen-Orient puis l’Asie du sud et, enfin, il y a environ 45 000 ans, nous avons commencé à nous installer en Europe.

Le fait est que, dans une période de stress alimentaire lié à la disparition des proies de grande taille, nous avions un avantage décisif à faire valoir face à notre cousin : il était petit, trapu et particulièrement glouton ; nous étions grands, légers et bien plus économes en énergie [1]. Pour autant, cette différence ne suffit sans doute pas à expliquer l’extinction de Neandertal ; il faut bien se rendre à l’évidence : nous avons probablement une part de responsabilité dans son funeste sort.

Alors évidemment, on pense immédiatement à tout un tas de choses abominables : nous aurions amené avec nous des maladies auxquelles Neandertal n’était pas préparé, nous lui aurions fait une concurrence déloyale lors de nos chasses ou, pire encore, nous aurions purement et simplement éliminé physiquement un concurrent dans un monde de ressources qui se raréfient.

Seulement voilà, il y a une hypothèse bien plus sympathique qui, depuis quelques années, semble de plus en plus probable : il est fort possible qu’au lieu de se faire la guerre, Homo Sapiens et Neandertal aient fait des enfants.

Comment le sait-on ? Eh bien figurez-vous que notre génome est composé de 1 à 4% d’ADN Neandertal et qu’en mettant ces fragments bout à bout, on peut retrouver un bon cinquième du patrimoine génétique de notre cousin disparu. Mieux encore, on retrouve cette part de Neandertal chez tous les Homos Sapiens modernes à l’exception de ceux d’entre nous qui descendent de familles africaines ; c’est-à-dire de cette partie de l’humanité qui n’a jamais (ou que très tardivement) quitté le berceau originel et n’a donc jamais croisé Neandertal.

Nous n’avons, bien sûr, aucune certitude en la matière mais il est très probable que ce soit à Neandertal que les asiatiques comme les européens doivent leur peaux claires, leurs cheveux fins et, d’une manière générale, une adaptation rapide et réussie aux conditions climatiques rigoureuses de nos contrées.

Un héritage de 4% d’ADN, me direz-vous, ça ne fait pas grand-chose. Sauf qu’il faut bien mesurer que quand papa Neandertal a rencontré maman Homo Sapiens, près de 500 000 années d’évolution les séparaient de telle sorte qu’ils étaient à la limite de la compatibilité biologique. Nous avons donc sans doute récupéré ce qui était utile tandis que la sélection naturelle s’est chargée de nous débarrasser de ce qui, chez notre parent Neandertal, nous faisait plus de mal que de bien.

Bref, Neandertal n’aurait pas vraiment disparu ; il aurait été comme absorbé par Homo Sapiens.

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[1] Neandertal consommait jusqu’à 5 000 calories par jours là où un mâle Homo Sapiens moyen maintient son poids avec 2 500 calories.

— Addendum – 04 septembre 2014 @ 8h55.

Je pensais pouvoir y échapper et je me suis trompé. Il va me falloir apporter quelques précisions.

1 — J’ai écrit ce papier parce que le sujet me fascine (et aussi parce que je suis tombé l’autre soir sur un documentaire qui abordait le sujet). Il n’y a pas le moindre sous-entendu derrière ces mots et épargnez-moi, de grâce, les références au « grand remplacement » et autres imbécilités racistes.

2 — Je ne suis ni généticien ni paléoanthropologue : ce papier est écrit par un amateur qui tente, autant que faire ce peu, de résumer simplement ce qu’il a compris de ce que racontent les gens qui savent de quoi ils parlent (qui ne sont d’ailleurs pas tous d’accord entre eux). Vos remarques/corrections sont les bienvenues.

3 — Sur la base de ce que j’ai lu, il semble qu’après 4 à 500 000 ans d’évolution séparée, les génomes d’Homo Sapiens et de Neandertal étaient homogènes à 99,5%. J’en conclue — peut être à tort — que c’est à peu près à partir de ce seuil qu’on peut parler d’espèces différentes (la reproduction devient périlleuse). On estime habituellement que l’espèce humaine est homogène à 99,9%.

L’exil ou la servitude

De ma naissance à l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pris qu’un seul et unique engagement qui soit de nature à restreindre ma liberté de façon permanente : je me suis marié dans le but de fonder une famille. Il n’y en a aucun autre. Oh, bien sûr, il m’est arrivé de prendre des engagements auprès de mes amis ou de mes collègues de travail et, comme tout homme digne de crédit, j’ai mis un point d’honneur à respecter ma parole scrupuleusement. Mais aucune de ces promesses ne m’engageait ad vitam aeternam, pour le meilleur et pour le pire et jusqu’à ce que la mort nous sépare.

Dès lors, je peux dire avec certitude que rien, absolument rien à l’exception de cet unique engagement envers ma femme et mes enfants ne m’engage moralement à abandonner ne serait-ce qu’une infime parcelle de ma liberté. Il n’y a que deux moyens d’en obtenir plus de moi : me convaincre de faire une nouvelle promesse ou me contraindre par la force.

Alors oui, je suis français et j’aime mon pays. Aussi loin que notre mémoire familiale nous porte, mes ancêtres étaient français, je suis un produit de la méritocratie républicaine de l’ouest autant que de la bourgeoisie industrielle du nord, j’aime notre langue — avec une faiblesse pour sa version XIXe —, j’aime notre histoire, j’aime l’extraordinaire variété de nos paysages et de nos traditions et j’aime, peut-être plus que tout le reste, l’idée de cette France de 1790, celle de la fête de la fédération.

Pour autant, soyez-en sûr, je place ma liberté au-dessus de mon amour pour la France. Ça ne fait, dans mon esprit, pas le moindre doute. Si mon pays devait devenir une dictature liberticide, je cesserais immédiatement d’être français. « Where liberty dwells, écrivait Benjamin Franklin, there is my country. » Je me ferais citoyen helvétique s’ils veulent bien de moi, sujet de la reine d’Angleterre ou, en espérant qu’il reste un peu de Franklin outre-Atlantique, j’irai me faire américain.

Je n’ai, au risque de me répéter, jamais rien signé de tel qu’un contrat social — contrat chimérique, d’ailleurs, dont j’ignore jusqu'aux termes — et je ne suis, dès lors, tenu par aucune promesse. La seule chose qui puisse en tenir lieu, en l’occurrence, c’est la DDHC de 1789, la base essentielle de notre Constitution, le seul texte au nom duquel vous pouvez me compter au nombre des patriotes prêts à se battre pour la République. Disons-le tout net : si je cesse d’être le citoyen d’une République fondée sur ces principes et à moins que vous ne proposiez mieux, je cesse aussitôt d’être français.

« Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même, disait Tocqueville, est fait pour servir. » Je préfère être pauvre et libre que riche à millions mais esclave. Je ne sers et ne servirais jamais que les causes que j’ai moi-même choisi et vos procès, vos reproches et vos indignations n’y changeront rien. Il est inutile de me chanter le refrain de la France éternelle — rien n’est éternel — ou d’en appeler à mes supposés devoirs envers ma race, ma classe, ma nation ou Dieu seul sait quel autre groupe fictif vous inventerez encore : je ne reconnais qu’une seule allégeance — ma femme, mes enfants ; pour le reste, je suis un homme libre.

Naturellement, il va de soi que vous reconnais le même droit. Vous voulez vous choisir un maître auquel vous confierez le soin de régler chaque détail de votre vie ? Grand bien vous fasse ! Vous voulez créer votre coopérative, votre phalanstère, votre kibboutz ? Je serais le premier à défendre votre droit de le faire ! Mais, de grâce, ne m’obligez pas à participer à vos utopies et ne m’obligez pas à subir les conséquences de vos choix. Pouvez-vous faire ça ? Pouvez-vous admettre que mes choix soient différents des vôtres et me laisser vivre selon mes propres aspirations ?

Parce que si vous êtes incapables d’admettre cette simple idée et si vous refusez d’en faire, comme moi, le principe essentiel qui doit fonder notre vie en commun, alors, vous exercez sur moi un chantage qui peut se résumer en une alternative : obéir ou partir. Très concrètement, vous m’imposez de choisir entre ma liberté et le simple fait de vivre dans le pays de mes ancêtres, le pays où je suis né, ce pays — je l’ai dis — que je ne pourrais quitter que la mort dans l’âme. C’est un racket des plus odieux mais n’ayez pas le moindre doute : je partirai parce que je préfère mille fois l’exil à la servitude mais je partirai en vous maudissant et vous pourrez, à compter de ce funeste jour, me compter au nombre de vos ennemis les plus implacables.

La stratégie du parasite

Le socialisme, entendu comme un modèle de société fondé sur la propriété collective des moyens de production et la planification centralisée de l’économie, est mort en 1989. C’est, très symboliquement, quand le mur de Berlin s’est effondré et qu’on a pu comparer objectivement les résultats obtenus de part et d’autre du rideau de fer qu’il est devenu absolument impossible de nier l’évidence.

Comme tous les partisans de l’hypothèse socialiste, Robert Heilbroner n’aura pas d’autre choix que de reconnaitre que « le capitalisme organise les affaires matérielles de l’humanité de manière plus satisfaisante que le socialisme » [1] et, incidemment, que « Mises avait raison » [2].

C’est la fin du plus grand débat intellectuel du XXe siècle et il s’achève par la victoire incontestable de celui qui l’avait initié dès 1920 [3] : malgré les moyens colossaux mis en œuvre pendant près de huit décennies, malgré les contributions théoriques — souvent remarquables — de celles et ceux qui croyaient dur comme fer que la planification était possible, le socialisme a été un échec partout où il a été tenté.

Et donc, l’hypothèse socialiste est morte depuis maintenant un quart de siècle.

Bien sûr, dans le monde des idées une résurrection est toujours possible mais, dans l’état actuel des choses, (i) il n’existe pratiquement plus aucune économie socialiste et (ii) personne — à ma connaissance — ne propose d’abandonner l’économie de marché pour la remplacer par une économie planifiée.

Laissez-moi insister sur ce point : même en France, il n’existe à ma connaissance pas une seule formation politique qui propose sérieusement de remplacer le capitalisme et l’économie de marché par une économie de type socialiste. La « planification stratégique de la réindustralisation » du Front National ou la « planification écologique » du Front de Gauche ne sont, ni l’une ni l’autre, des héritières du Gosplan : ce sont, tout au plus, de vagues projets dirigistes qui n’entretiennent pas d’autre rapport avec ce qui a été mis en œuvre en ex-URSS que leur nom.

Il n’y a plus de plan. Celles et ceux d’entre nous qui vouent le capitalisme et le marché aux gémonies à longueur de colonnes et de discours politiques n’ont pas la moindre alternative à proposer. Tous s’accordent à accuser le capitalisme et le marché de tous les maux ; tous jurent qu’ils veulent changer de système, « remettre l’économie au service de l’Homme », « sauver la planète », « démondialiser », « réindustrialiser »… mais pas un seul d’entre eux ne propose une organisation économique qui ne soit pas capitaliste et fondée sur le marché.

Leur programme tient en un mot : c’est du parasitisme. C’est un projet dans lequel l’hôte, une économie de marché capitaliste, génère les richesses et l’abondance qui permet à son parasite, un État-providence hypertrophié, de prospérer. Voilà leur seul plan. Jean-Luc Mélenchon n’est pas plus socialiste que Marine le Pen : l’un comme l’autre veulent des taxes, des impôts et des prélèvements pour nourrir leur parasite via toujours plus de redistribution, d’emplois publics fictifs et de subventions.

Or voilà, la règle de survie d’un parasite au sens biologique du terme est extrêmement simple : il faut prélever suffisamment pour vivre mais pas au point de tuer l’hôte. Ce n’est pas le socialisme — et encore moins le communisme — qui est en train de ronger nos économies et que nous devons craindre : c’est un parasite qui, à force de s’engraisser devient un prédateur et va finir par nous emporter avec lui dans un processus d’extinction typiquement darwinien.

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[1] Robert Heilbroner, The triumph of capitalism, dans The New Yorker (23 janvier 1989).
[2] Robert Heilbroner, After Communism dans The New Yorker (10 septembre 1990).
[3] Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen dans Archiv für Sozialwissenschaften, vol. 47 (1920) ; une traduction en français est disponible ici.

Le sophisme du nirvana

Séparez un pays culturellement, économiquement et ethniquement homogène en deux. À l’est, mettez en place une organisation de type socialiste, à l’ouest laissez se développer un système capitaliste et au milieu construisez un mur imperméable avec barbelés, miradors et mitrailleuses. Laissez mijoter quarante ans et constatez le résultat.

Bien sûr, si vous êtes socialistes, vous trouverez une foule d’excuses et d’éléments contextuels qui permettent d’expliquer l’état de délabrement de l’est et la prospérité de l’ouest. De la même manière, si nous devions répéter la même expérience en séparant le nord socialiste du sud capitaliste avec une DMZ au milieu, vous évoquerez encore la personnalité des dirigeants (il a bon dos Staline !), le temps qu’il fait, le contenu du sous-sol, l’impérialisme américain — que sais-je encore ? — bref, tout sauf la nature des régimes de chaque côté de la frontière.

Si vous êtes socialiste, vous cultivez le sophisme du nirvana : vous comparez les défauts réels ou présumés du capitalisme [1] avec un système idéalisé, présumé parfaitement fonctionnel et exempt des dérives constatées dans toutes les expériences collectivistes menées à ce jour. Naturellement, vous en concluez que le nirvana est une solution infiniment préférable à l’état actuel du monde. C’est un pur sophisme.

Depuis la nuit des temps et pour paraphraser Karl Popper, ceux qui nous vendent le nirvana n’ont jamais rien produit d’autre que des enfers. Malgré les efforts remarquables et la bonne volonté évidente des plus grands penseurs du socialisme réel — je pense notamment à Oskar Lange — c’est un fait auquel personne ne peut échapper. Même au sein des régimes les plus collectivistes et les plus répressifs — voir, par exemple, l’accord secret des fermiers de Xiaogang — le seul mode d’organisation économique qui ait produit des résultats satisfaisants était fondé sur la propriété privée et le marché libre.

La réalité concrète des choses c’est que toutes les expériences de planification économique ont été des échecs qui n’ont abouti qu’à deux types de résultats : l’effondrement pur et simple du système ou la mise en place d’un régime totalitaire destiné à l’imposer à une population qui n’en veut plus. Trouvez ne serait-ce qu’un seul contre-exemple ! Dans la vraie vie, jusqu’à preuve du contraire, le « capitalisme a été un succès aussi incontestable que le socialisme a été un échec » [2].

Dès lors, messieurs les socialistes, épargnez-nous vos beaux discours, vos envolées lyriques et vos promesses de lendemains qui chantent : si vous voulez « changer la vie », il va falloir nous expliquer précisément comment et nous démontrer pourquoi les mêmes causes ne produiront pas, cette fois-ci, les mêmes effets. Étant donnés les résultats obtenus par le socialisme jusqu’ici, il va vous falloir être particulièrement convainquant.

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[1] Lesquels sont, la plupart du temps, les conséquences directes d’interventions de la chose publique mais laissons cela…
[2] Robert Heilbroner & Irving Howe, The World After Communism: An Exchange, dans Dissent Magazine (numéro d’automne 1990).

La première victime des guerres

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est probablement après avoir lu ce tweet :

Le tweet dit : « Enfants syriens réfugiés au Liban parce qu’ils sont chrétiens. »

Bien sûr, nous sommes tous concernés par le sort de ces enfants. D’abord parce que — précisément — ce sont des enfants puis, parce qu’ils sont victimes d’une discrimination religieuse qui nous est insupportable et enfin parce que, disons les choses comme elles sont, ces gosses ont des gueules d’anges.

Ceci étant dit, je vous invite à vous poser une simple question : qu’est-ce qui vous amène à croire que ces gamins sont syriens, chrétiens, réfugiés et que cette photo a bien été prise au Liban ? Quelle est votre source ? Moi ? Me connaissez-vous seulement ? Suis-je une source digne de confiance ? Et quand bien même, qu’est-ce qui vous prouve que je n’ai pas moi-même été abusé par quelqu’un d’autre ?

Le moment est bien choisi pour vous présenter mes plus plates excuses : ce tweet est un fake.

Oh, oui, c’est un fake bénin. C’est enfants sont bien des réfugiés et des centaines de milliers de chrétiens syriens se sont effectivement réfugiés au Liban ces dernières semaines. Seulement, ces adorables gosses ne sont pas chrétiens mais musulmans et leurs familles n’ont pas fuit l’ISIS en Syrie mais des bouddhistes (oui, vous avez bien lu) en Birmanie. Cette photo a été prise par No_Direction_Home au Bangladesh, elle date de 2012 et ces gosses sont des rohingyas.

La première victime des guerres, c’est la vérité. Parce que, comme la plupart de mes followers sur Twitter, vous êtes sensible au sort des chrétiens irakiens et syriens, vous avez pris ce tweet pour argent comptant et peut-être même l’avez-vous relayé avant de lire ce texte. C’est ce qu’on appelle un biais de confirmation : vous vous sentez a priori proches de ces pauvres gens, vous détestez a priori les fanatiques de l’ISIS et donc, vous avez spontanément fait confiance à mon tweet. C’est aussi simple et terriblement efficace que ça.

J’écris « terriblement » parce qu’en l’occurrence, c’est un tout petit mensonge. Un mensonge qui ne prête pas à conséquence. Ces enfants sont bien des réfugiés et les chrétiens de Syries ont bien été obligés de fuir au Liban : je n’ai fait qu’illustrer un fait réel par une photo hors de son véritable contexte ; après tout, ces gamins pourraient tout à fait être syriens et chrétiens. Si j’écris « terriblement », c’est parce que ces jours-ci, le même genre de technique est utilisé massivement pour nous faire croire n’importe quoi.

Ça se passe absolument partout et, en particulier, sur les réseaux sociaux. Nous sommes littéralement bombardés de photos sorties de leur contexte, de faux comptes et d’informations biaisés quand elles ne sont pas purement et simplement mensongères.

Tenez par exemple, peut-être avez-vous vu cette vidéo dans laquelle les sous-titres nous affirment que les manifestants pro-palestiniens du 13 juillet à Paris ont crié « mort aux juifs » (vers 1’55) et « un juif, des juifs sont tous de terroristes » (vers 2’24). Écoutez bien : ce n’est pas « mort aux juifs » qu’ils disent mais « Hollande complice » ; ce n’est pas « un juif, des juifs sont tous de terroristes » qu’ils chantent mais « sionistes, fascistes, c’est vous les terroristes ». Propagande !

Une autre : cette vidéo supposée nous prouver que les incidents de la rue de la Roquette ont été provoqués par la Ligue de défense juive (LDJ). Avez-vous pris le temps de repérer ces évènements sur un plan de Paris ? Avez-vous essayé de croiser ces images avec les différents témoignages des deux bords ? Non ? Je l’ai fait et je puis vous assurer, sans aucun doute possible, que cette vidéo ne démontre absolument rien et notamment pas que la LDJ ait quoi que ce soit à se reprocher. Propagande !

Entendez-moi bien : que les manifestations « pro-Gaza » soient, au même titre que les « Manifs pour tous », des auberges espagnoles qui charrient avec elles leur lot d’excités qui ne rêvent que de « casser du juif » ne fait aucun doute dans mon esprit. De la même manière, je n’ai aucune sympathie pour la LDJ et je suis même assez convaincu qu’un certain nombre d’entre eux ont sciemment provoqué des pro-palestiniens ; mettant par la même occasion des membres de leur propre communauté en danger. Le fait est que ces vidéos qui ont fait trois fois le tour du web francophone ne prouvent rien : elles sont sorties de leur contexte et manifestement exploitées afin de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

C’est la propagande de notre temps et il va falloir nous y habituer, développer des réflexes pour la neutraliser. Vérifiez tout, sélectionnez vos sources, croisez les informations, abstenez-vous au moindre doute et méfiez-vous comme de la peste du biais de confirmation.

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PS : Exemple concret (juste pour rire) :

Depuis quelques jours, toute la fachosphère prend un malin plaisir à retwetter ceci :

Sauf que voilà, cette photo n’a pas été prise à Créteil. Elle n’a d’ailleurs même pas été prise en France mais à Abidjan (même si, manifestement, les participants ne sont pas tout à fait d’accord sur le quartier).

Dépêchez-vous pour assister à cette énième séance d’auto-ridiculisation publique, ils sont déjà en train d’effacer les traces (en en oubliant la moitié).

(Accessoirement, la piscine du lac de Créteil, ça ressemble plutôt à ça.)