Le franc de 1945 à 1998 : l’ère de Bretton Woods

Signé le 20 juillet 1944, les accords de Bretton Woods visent à mettre fin à l’instabilité monétaire qui avait prévalue au cours des années 1930 en établissant un système international de parités fixes entre les devises. Le principe en était le suivant : le dollar des États-Unis est garanti par 35 onces d’or [1] et chaque pays participant s’engageait à maintenir une parité fixe (à ±1%) de sa monnaie nationale avec le dollar en contrepartie de quoi, les banques centrales des membres du système pouvaient convertir leurs dollars contre de l’or.

Or, le taux de change officiel du franc français, fixé arbitrairement lors de la Libération à 50 francs pour un dollar, est notoirement surévalué. Lorsque la France ratifie les accords de Bretton Woods le 26 décembre 1945 (le point a sur le graphique [2]), la parité officielle est dévaluée de 58% à 119,11 francs pour un dollar ce qui entraîne une chute de la valeur du franc par rapport aux autres devises – le cours de la livre sterling, par exemple, passe de 200 frs à 480 frs.

Mais la planche à billets de la Banque de France tourne à plein régime pour financer la dépense publique et pendant les années qui vont suivre, les dévaluations vont se succéder pour tenter – sans jamais y parvenir – de rattraper l’inflation de la valeur interne du franc. Le 26 janvier 1948, le franc est dévalué de 44,40% : le cours du dollar passe de 119,11 à 214,39 frs alors que certains analystes de l’époque estiment qu’il vaut plutôt 340 frs. Dès l’année suivante, il est de nouveau dévalué deux fois : de 3,19% le 27 avril 1949 (1$ = 272,21 frs) et de 22,23% (1$ = 350 frs) le 20 septembre 1949. S’en suit une période de stabilité jusqu’au 11 août 1957 où la parité du franc est dévaluées de 16,67% (à 420 frs pour un dollar) et au 27 décembre 1958, avec une nouvelle dévaluation de 14,93% ($1 = 493,71 frs).

La dévaluation de 1958 a ceci de particulier qu’elle s’insère – une fois n’est pas coutume – dans un plan d’ensemble de redressement de l’économie française : le plan Rueff-de Gaulle. Cette fois-ci, il n’est plus seulement question de rétablir l’équilibre des finances publiques mais aussi – et surtout – d’éradiquer l’inflation et de refaire de la France une véritable économie de marché, une économie ouverte et productive. Dans l’esprit de ses concepteurs, cette dévaluation c’est la der des ders symbolisée par la mise en circulation des nouveaux francs le 1er janvier 1960.

Pendant une décennie entière, les effets du plan Rueff-de Gaulle vont être spectaculaires et l’on a bien cru que le temps des dévaluations était révolu mais c’était sans compter le choc salarial de mai 1968 : malgré une opinion publique farouchement défavorable, Georges Pompidou dévalue le franc de 11,04% à 5,55 frs pour un dollar le 10 août 1969. C’est la 7ème dévaluation du franc depuis son entrée dans le système de Bretton Woods ; au total, sa valeur s’est érodée de plus de 78% face au billet vert américain (et donc à l’or) depuis le 26 décembre 1945.

C’est à ce moment-là que le système de Bretton-Woods va commencer à connaitre de graves difficultés. D’une part, la contrainte de convertibilité-or limite les marges de manœuvres de l’administration américaine alors que la guerre du Viet Nam se vietnamise, que la conquête de l’espace bat son plein (i.e. Apollo 11 en 1969) et que l’état-providence se développe (la Great Society de Lyndon B. Johnson). Par ailleurs, depuis son retour au pouvoir, le général de Gaulle tend à se débarrasser systématiquement des réserves de changes de la Banque de France en réclamant leur remboursement en or ; ce qui, naturellement, réduit considérablement la capacité des États-Unis à faire usage de leur planche à billet.

Le 15 août 1971, Richard Nixon ferme la gold window en rompant unilatéralement la convertibilité-or du dollar (Executive Order 11615) – C’est le Nixon Shock (point b sur le graphique). Dès lors, le dollar des États-Unis et toutes les devises qui participaient à Bretton Woods sont des fiat money.

Mais le système n’est pas encore tout à fait mort. Le 18 décembre 1971, le Groupe des Dix [3] signe les accords de Washington (a.k.a. accords de la Smithsonian Institution) par lesquels les États-Unis s’engagent à maintenir la valeur du dollar à $38.02 l'once (soit une dévaluation de 7,9%) – mais sans rétablir sa convertibilité – tandis que les autres participants continuent à utiliser le billet vert comme étalon monétaire avec des marges de fluctuation de ±2,25% autour des cours fixes.

Mais la faiblesse du dollar ne va pas aller en s’arrangeant. Au fixing du matin de Londres, l’or se négocie au-delà des 50 dollars dès début-mai 1972 ; il flirte avec les 69 dollars en août, semble se stabiliser et repart de plus belle dans les premiers jours de 1973 : le 13 février 1973, lorsque les États-Unis entérinent une dévaluation de 9,9% à 42,22 dollars l’once d’or, le métal précieux cote déjà près de 70 dollars à Londres. Un mois plus tard, le 19 mars 1973 (point c du graphique), le Groupe des Dix décide de mettre fin au régime de changes fixes par rapport au dollar : les banques centrales ne sont plus tenues de défendre la parité de leurs devises respectives contre le billet vert. Les accords de Bretton Woods ont vécu.

---
[1] Once de Troyes (troy ounce, oz) soit 31,1034768 grammes d’or fin.
[2] Afin d’en simplifier la présentation, les cours du dollar d’avant le 1er janvier 1960 (courbe claire) sont présentés en nouveau francs. Il suffit donc de multiplier l’axe des ordonnées par 100 pour retrouver les valeurs de l’époque.
[3] le G10 composé l’Allemagne, de la Belgique, du Canada, des États-Unis, de la France, de l’Italie, des Pays-Bas, du Royaume Uni et de la Suède.

NB : les données du graphique (données quotidiennes) ont été compilées par votre serviteur en utilisant plusieurs sources : avant le 25 décembre 1945, j’utilise la parité officielle de 50 frs pour un dollar ; du 25 décembre 1945 au 3 mai 1953, ce sont les cours fixes de Bretton Woods ; du 4 mai 1953 au 3 janvier 1971, j’utile les cours du deutschemark par rapport au franc et au dollar (source : Deutsche Bundesbank) pour reconstituer la parité franc/dollar ; à compter du 4 janvier 1971, les données sont celles de la Federal Reserve.

La prochaine fois, nous parlerons du serpent dans le tunnel et du système monétaire européen.

Décroissance volontaire

De 2007 à 2012, le Produit intérieur brut de la France a augmenté de 145,5 milliards d’euros. Sur ce total, 136,4 milliards d’euros (en euro 2012) sont dus à l’inflation ce qui fait que notre croissance réelle n’a été que de 9,1 milliards d’euros (2012).

Sur cette période, la valeur ajoutée réelle des entreprises, des ménages et des institutions à but non lucratif s’est contractée de 7,7 milliards d’euro (2012) tandis que celle des administrations publiques a augmenté de 16,7 milliards d’euros (2012).

Comme vous le savez, la valeur ajoutée des administrations publiques n’est pas vraiment une valeur ajoutée – cette dernière est impossible à calculer puisque ces services sont essentiellement financés par l’impôt. Par convention, la comptabilité nationale les comptabilise sur la base de leurs coûts de fonctionnement.

C’est-à-dire qu’en cinq ans, l’économie française s’est contractée d’au moins 7,7 milliards d’euros (2012) ; soit une croissance négative de 0,5%.

---
[1] Le solde, 159 millions d’euros (2012), correspond à la variation du solde des impôts et des subventions sur les produits.

Risque = incertitude

Nous disposons d’un modèle qui prédit que demain, le soleil se lèvera à l’est et se couchera à l’ouest. Il y a deux manières de concevoir ce modèle. La première, la méthode empirique, consiste à réaliser un très grand nombre d’observations et à en induire une loi : en l’espèce, le soleil s’est levé à l’est et couché à l’ouest dans 100% des observations ; d’où notre modèle. Une autre manière de procéder consiste à comprendre la mécanique céleste. De fil en aiguille, on comprend que c’est la terre qui tourne autour du soleil et que ce phénomène s’explique par la rotation de notre planète sur elle-même. De là, on en déduit que, parce que la terre tourne vers l’est, le soleil se lèvera demain à l’est et se couchera à l’ouest.

Quelque soit la méthode utilisée, notre modèle de prévision va fonctionner. Pourtant, il existe une situation dans laquelle ces deux approches sont radicalement différentes dans leur capacité à prédire le futur : le black swan ; et si, pour une fois, le soleil se levait à l’ouest et se couchait à l’est ?

Du point de vue du positivisme logique, le modèle empirique est validé par l’expérience ; c’est-à-dire que le black swan n’est pas un état possible du futur ou, du moins, il n’est pas envisagé par le modèle de prédiction. Plus prudent, Karl Popper estimera que le modèle n’est pas validé mais non-réfuté jusqu’à preuve du contraire ; mais en pratique, les utilisateurs du modèle attendront d’observer un black swan pour intégrer cette possibilité au modèle de prédiction.

En revanche, le modèle déductif intègre - au moins implicitement - la possibilité d’un black swan. Il existe un état possible du monde dans lequel le soleil se lève à l’ouest et se couche à l’est : c’est ce qui arriverait si la terre se mettait à tourner dans l’autre sens. C’est-à-dire que l’équipe chargée de faire tourner le modèle peut intégrer dans ses calculs un ou plusieurs scénarios dans lesquels, suite à un évènement extrêmement improbable et jamais observé, la terre se met à tourner vers l’ouest. Bien sûr, ils peuvent oublier d’envisager un certain nombre de scénarios mais au moins, le modèle intègre la possibilité d’un black swan.

Ce n’est pas parce qu’un emprunteur n’a jamais fait défaut qu’il ne peut pas faire défaut. Même si vous considérez l’emprunteur le plus financièrement solide au monde, il existe toujours, quelque part dans l’univers des possibles, un ou plusieurs cas où il ne vous remboursera pas - ou, du moins, pas intégralement. De ce point de vue, Nassim Taleb a nécessairement raison. Tout nos modèles empiriques, quelque soit leur degré de sophistication, ne sont que des approximations fondées sur la même hypothèse : le futur ressemblera, éventuellement à quelques écart-types près, au passé.

Mais cela ne signifie pas, à mon sens, que la prédiction soit impossible pour peu que par prédiction on cesse d’entendre la description d’un scénario unique, une prédiction de la Pythie. Nous ne connaissons pas le futur. C’est un fait. Mais une chose que nous pouvons faire c’est prévoir les états possibles du futur - i.e. une liste de scénarios - et leur associer des probabilités de réalisation. Bien sûr, nous risquons d’oublier des scénarios et nos probabilités ex-ante ne seront jamais que des estimations mais, ne serait-ce qu’en intégrant la possibilité d’un black swan, ils sont sans doute supérieurs aux modèles empiriques.

Un de ces scénarios, c’est le crash test. C’est un black swan a priori : peu importe qu’il soit probable ou non, il suffit qu’il entre, par un moyen ou un autre, dans l’univers des possibles. Le crash test, finalement, ce n’est rien d’autre que ce que font la plupart des entrepreneurs ; c’est le “raisonnement en perte acceptable”, le deuxième principe de l’effectuation (voir Philippe Silberzahn, Effectuation: Comment les entrepreneurs pensent et agissent… vraiment). La seule chose dont vous puissiez être certain c’est qu’il appartient au champ des possibles que sa probabilité d'occurrence - peu importe les statistiques historiques - n’est pas nulle.

Le risque probabilisable au sens empirique du terme n’est qu’une vue de l’esprit, une béquille à laquelle nous nous raccrochons alors même que toute notre expérience nous démontre qu’elle est, pour l’essentiel, inopérante. C’est la Théorie Moderne du Portefeuille de Markowitz : elle fonctionne sauf quand vous en avez vraiment besoin. Là où Frank Knight (Risk, Uncertainty, and Profit, 1921) distinguait risque et incertitude, je ne vois qu’une chimère et une réalité concrète : peu importe que vous soyez entrepreneur ou trader à haute fréquence, le risque c’est l’incertitude et l’incertitude c’est le risque.

Cupcakeconomics

Oubliez l’argent. L’argent n’est pas la richesse mais juste un outil pratique qui permet de la transférer, de la mesurer et de la conserver dans le temps. Dans un monde sans argent, nous échangerions nos richesses grâce au troc, nous n’aurions sans doute pas d’échelle commune pour les mesurer (ce qui poserait surtout un problème à l’administration fiscale) et nous les conserverions en stockant des produits non périssables comme des métaux, des oeuvres d’art, des meubles etc. Être riche, dans un monde sans argent, cela signifie posséder une belle maison, une belle voiture, partir en vacances et pouvoir s’offrir de bons restaurants ; c’est-à-dire que cela signifie exactement la même chose que dans notre monde actuel. À l’inverse, dans un monde où l’argent existe en quantité illimité mais où les magasins sont désespérément vides, la richesse n’aurait aucune signification : vous auriez beau posséderiez un hangar rempli de billets, vous ne mangeriez pas à votre faim et vous vivriez probablement sous un pont.

Oubliez donc l’argent et concentrez-vous sur ce qu’est vraiment la richesse : l’ensemble des biens et des services qui rendent nos vies plus agréables ; ces biens et ces services qui, avant que nous puissions en jouir, doivent pour la plupart être produits par la main et l’esprit de l’homme. C’est pour cette raison que, depuis l’aube de l’humanité, nous produisons des richesses : pour pouvoir les consommer - what else ?

Dans notre langage moderne, nous appelons Produit intérieur brut la somme des richesses produites dans une zone délimitée de l’espace (habituellement un pays) et du temps (typiquement une année civile). C’est la mesure de ce que nous avons produit et donc, de ce que nous allons pouvoir consommer. C’est, pour prendre une image, la quantité de cupcakes que nous avons préparé au cours d’une année et donc, la quantité de cupcakes que nous allons pouvoir manger. Or, depuis maintenant quelques siècles, depuis ce moment de notre histoire que nous appelons la révolution industrielle, la quantité de cupcakes que nous produisons augmente régulièrement ; nous avons donné un nom à ce phénomène : la croissance.

Bien sûr, ce que nous désirons, ce n’est pas une croissance du PIB mais une croissance du PIB par habitant : si notre production de cupcakes augmente proportionnellement au nombre de convives, la part potentielle de chacun reste constante. Ce que nous voulons, fondamentalement, c’est pouvoir consommer plus de cupcakes demain qu’hier : c’est-à-dire que nous voulons une croissance (du PIB) supérieure à celle de la population. C’est ce qui permet, depuis quelques siècles, de faire en sorte que les fils vivent mieux que leur père ; c’est un objectif hautement désirable et qui pose une question fondamentale : comment faire pour que ça continue ?

Le grain et l’ivraie

Mais avant de poursuivre, il est sans doute nécessaire de rappeler que, par définition, le PIB et donc la croissance n’ont de sens que dans une économie de marché, mesurés aux prix du marché. Ce que le Produit intérieur brut est supposé mesurer, ce n’est pas seulement la quantité de ce qui est produit mais aussi - et peut être même surtout - l’adéquation de cette production à nos préférences individuelles. Pour reprendre notre analogie, le PIB n’a de sens que si l’on mesure la production de cupcakes au prix auquel les producteurs gagnent de l’argent et les consommateurs acceptent de les acheter.

Il suit de ce qui précède que, dans une économie planifiée comme dans les secteurs socialisés de nos économies, le PIB n’a aucun sens : sa mesure est purement arbitraire. C’est typiquement ce que l’on observe dans une économie de guerre : du point de vue de la comptabilité nationale, la production industrielle explose (canons, bâtiments de guerre, avions de chasse, munition etc.), c’est le plein emploi et la croissance est extraordinairement élevée mais, en réalité, les gens manquent de tout : ils vivent de tickets de rationnement, subissent de graves pénuries sur les biens les plus essentiels et ce, sans parler des éventuelles destructions. C’est ce qui est arrivé aux États-Unis entre 1942 et 1945 : au plus fort de l’effort de guerre, la croissance annuelle atteignait presque 12% (net d’inflation) - un record historique - alors que la plupart des américains vivaient de food stamps et manquaient d’à peu près tout.

De la même manière et pour les mêmes raisons, les politiques de contrôle des prix ou la création de monopoles non contestables reviennent à manipuler arbitrairement la mesure du PIB. Il est par exemple certain que la part de notre croissance due au secteur de la téléphonie mobile a été très largement exagérée par la politique protectionniste mise en place par le gouvernement Jospin : en cassant cet oligopole et, par la même occasion, les prix, Free Mobile a certainement eut un impact négatif sur la croissance officielle mais c’est d’une croissance purement fictive qu’il était question. Il en va de même lorsqu’un gouvernement augmente les taxes sur les produits de première nécessité ou fortement addictifs (le tabac) : ce n’est qu’une manipulation comptable et en aucun cas de la vraie croissance.

C’est précisément pour ces raisons que les services non marchands que nous fournissent les administrations publiques - comme l’Éducation nationale - sont comptabilisés par convention à leurs coûts de production : il est impossible de dire ce qu’ils valent réellement. Partant, les politiques qui consistent à gonfler les coûts de fonctionnement de ces services pour stimuler la croissance ne sont que pur artifice et il est très vraisemblable qu’une politique de réduction des dépenses publiques se traduira à court terme par un recul de la croissance : c’est la part fictive ou, du moins, non mesurable de notre PIB qui augmente ou disparaît.

Croissance 1.0

Supposons donc que nous vivions dans une économie de marché relativement pure et que nous nous demandions comment faire croître notre Produit intérieur brut par habitant. Une manière simple de représenter le problème consiste à décomposer le PIB par habitant comme suit :

Avec P la population totale et E la population employée ; c’est-à-dire la part de la population qui produit effectivement de la richesse (salariés, entrepreneurs...). Comme vous l’aurez sans doute noté, cette équation est une tautologie c’est-à-dire que vous pouvez remplacer E par n’importe quoi, y compris l’âge du capitaine, elle reste nécessairement vraie. Ce que nous dit cette égalité, c’est que le PIB par habitant peut être compris comme le produit du taux d’emploi de la population (e) - c’est-à-dire la part de la population totale effectivement occupée à produire des cupcakes - et de la productivité de la population employée (p) - la production de cupcake (en valeur) pour chaque personne employée.

Ce qui ça signifie qu’au premier abord, une manière simple de produire plus, c’est d’être plus nombreux à produire. Çà a l’air idiot dit comme ça mais c’est pourtant vrai : pour maximiser notre production de cupcakes, la première chose à faire c’est de faire en sorte que nous soyons le plus nombreux possibles à en préparer. Autrement dit, pour une population donnée, plus il y a de gens qui consomment des cupcakes sans en produire, plus la part de chacun - producteurs compris - est petite.

Naturellement, cette idée peut sembler paradoxale dans un monde où le chômage atteint des sommets et où l’on nous explique depuis quarante ans que nous avons besoin de croissance pour résorber ce fléau - avec le succès que l’on sait. La question que je vous invite à vous poser est toute simple : ne nous serions-nous pas trompé sur le sens de la causalité ? Ne serait-ce pas l’emploi qui créé de la croissance plutôt que l’inverse ? Au-delà des chapelles politiques et idéologiques, demandez-vous si ce n’est pas plutôt en incitant nos compatriotes à produire des richesses - en leur permettant de jouir du fruit de leur travail et en cessant de subventionner l’inactivité - que nous renouerons avec la croissance. La question mérite d’être posée ne serait-ce que parce qu’entre entrées tardives sur le marché du travail, départs prématurés à la retraite, chômage structurel et sans compter nos vacances et nos 35 heures hebdomadaires, le taux d’emploi des français est un des plus faible du monde développé.

Bien sûr, l’exercice a une limite : une fois toute la population potentiellement active effectivement employée, il n’y aura plus grand chose à gagner de ce côté là - ce qui ce traduira, incidemment, par une hausse des salaires. Il sera alors temps de jouer sur le deuxième levier, le véritable moteur de la croissance à long terme : la hausse de la productivité.

Accroître notre productivité peut avoir deux significations qui sont, en réalité complémentaires : la première consiste à trouver un moyen de faire en sorte que chaque personne employée produise plus de cupcakes ; la seconde, parce que nous raisonnons en valeur, consiste à créer de meilleurs cupcakes, c’est-à-dire des cupcakes qui correspondent le mieux possible à la demande des consommateurs.

La méthode qui nous permet de produire plus de cupcakes aujourd’hui qu’hier et ce, en utilisant proportionnellement moins de ressources rares, c’est une combinaison de progrès technologique et d’accumulation de capital. C’est l’histoire de notre révolution industrielle, de ses machines à vapeur, de l’émergence de l’industrie textile et de la naissance du train : des avancées technologiques transformées à coup d’investissements privés en gigantesques gisements de gains de productivité.

J’insiste sur le caractère privé de ces investissements : des machines de Newcomen au développement des technologies sémantiques, toutes ces inventions qui nous ont permis de faire croître notre capacité de production plus vite de la population humaine sont nées et ont prospéré dans le secteur privé. Et ce n’est pas un hasard : lorsque le secteur privé investit, il le fait dans des investissements productifs et lorsqu’il se trompe, la sanction est immédiate ; lorsque la puissance publique consomme, elle le fait pour satisfaire des objectifs électoralistes et elle le fait toujours à fonds perdus.

Enfin, reste à adapter nos cupcakes à la demande des consommateurs pour qu’ils aient le plus de valeur possible. C’est là que nous avons besoin d’un marché libre où les producteurs adaptent leur production à la demande et du plus grand marché libre possible afin que même les amateurs de cupcakes à la betterave, aussi peu nombreux soient-ils, aient une chance de voir leur demande satisfaite.

Au moment où j’écris ces lignes, les vendeurs de rêves courent les plateaux de télévision pour y exposer leurs nouvelles recettes miracle. Dévaluons la monnaie ! Disent les uns. Empruntons plus encore ! Assurent les autres. Taxons et redistribuons ! concluent-ils tous en chœur. Avez-vous remarqué que tous, sans exception, ne parlent que d’argent ? Oubliez l’argent : ce dont nous avons besoin, c’est de plus de fabricants de cupcakes et d’investisseurs pour améliorer notre production de cupcakes.

Une boite en plastique à la place du cœur

Lorsqu’il apprend la nouvelle, ce 20 janvier 1666, le jeune Louis XIV s’évanouit de douleur. Sa mère adorée, Anne d’Autriche, infante d’Espagne et reine de France, vient de passer de vie à trépas à soixante-quatre ans. Il est vrai qu’Anne n’était, pour les standards de l’époque, plus toute jeune. Aînée de sa fratrie, elle a vu disparaitre un a un ses sept frères et sœurs en finissant par Philippe IV, mort quatre mois plus tôt. Mais la reine n’est pas, à proprement parler, morte de vieillesse : elle avait un cancer du sein.

Je n’ai jamais été, pour des raisons d’ordre technique qu’il me semble inutile de développer ici, un proche d’Anne d’Autriche et je ne saurais vous dire quel jugement elle portait sur sa propre vie. Louis XIII fût sans doute un époux déplorable mais il semble que la souveraine ait compensé ce manque d’amour par une relation fusionnelle avec ses fils Louis et Philippe. Quoiqu’il en soit, il est une chose que je tiens pour certaine : en ce début de l’an de grâce 1666, Anne s’est accrochée à la vie. De toutes ces forces et de toute son âme, elle a voulu vivre et je crois même pouvoir dire que devant l’impuissance de ses médecins, elle a prié pour cela.

Madame Bastié a tout à fait raison d’écrire que la décision d’Angelina Jolie – celle qui consiste à subir une mastectomie pour éviter de développer le cancer qui a emporté sa mère – dit « quelque chose de notre époque » (Eugénie Bastié, Angelina Jolie et Christine Boutin, duel au sommet) ; je vais même vous préciser quoi exactement : en 1666, Anne d’Autriche n’avait d’autre choix que de mourir tandis aujourd’hui, Angelina Jolie a la possibilité de se prémunir contre cette éventualité. Voilà ce que cette histoire nous dit sur notre époque.

Précisons à tout hasard qu’un cancer du sein, ce n’est pas exactement bénin et que 87% de chances d’en développer un, ce n’est pas exactement négligeable. Juste pour donner un ordre de grandeur : c’est encore pire que de jouer à la roulette russe avec six balles sur sept dans le barillet [1]. Je veux bien que chacun dispose de sa vie comme il (ou elle) l’entend mais écrire que la décision de Madame Jolie relève du « principe de précaution poussé à son paroxysme » me semble, pour le moins, osé. Emporté dans mon élan, je pourrais dire que j’aimerais vous y voir ; mais non, je n’aimerais pas ; je ne souhaiterais ça à personne ; pas même à Madame Boutin.

Accessoirement, on notera aussi que des raisons de rester en vie, au-delà de son « égo déboussolé », Madame Joly en a six. Je vous passe les prénoms. Eh oui Madame Bastié, Angelina Jolie n’est pas seulement une « Lara Croft pulpeuse et intrépide » ; c’est aussi une mère – six fois. Là où vous vous plaisez à voir un « malaise occidental vis-à-vis de la vie » ou la volonté de se débarrasser de « ce fardeau naturel » qu’est supposé être notre corps, je vois une femme qui veut vivre pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour son mari et pour ses enfants. Qui gagne, je vous le demande, au petit jeu du nombrilisme ? Celle qui préfère préserver sa poitrine au risque de laisser derrière elle des orphelins ou celle qui a le courage – oui, le courage – de se mutiler pour éviter cette éventualité.

Alors non, je vous le dis Madame Bastié, il n’y a pas un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de Christine Boutin. Il n’y a pas non plus une once d’humanité, encore moins de compassion ni même la plus élémentaire trace d’intelligence. J’en rappelle les termes aussi élégants que subtils : « Pour ressembler aux hommes ? Rire ! Si ce n’était triste à pleurer ! » - fin de la citation. Non Madame, définitivement : il n’y a là que le hoquet ridicule d’une politicienne en mal de publicité qui s’est imaginé briller en crachant son venin sur une étoile.

Pour ma part, je rejoins avant l’heure le « réseau mondialisé des quadras névrosés » pour souhaiter à Angelina Jolie et à ses proches tout le courage dont ils auront besoin et tout ce que la vie peut encore leur réserver de meilleur. C’est sans doute la boite en plastique que j’ai à la place du cœur qui parle. Rire !

---
[1] Le Nagant M1895, fabriqué pour l’armée russe, contenait sept cartouches.

New Deal x 1,7

Nos amis keynésiens ont grandi et vivent encore aujourd’hui dans le mythe du New Deal de Franklin Roosevelt – sensément la plus formidable mise en œuvre des idées de Keynes (après la seconde guerre mondiale). Ainsi, nous disent-ils, si ça ne marche pas cette fois-ci, c’est parce que l’administration Obama n’en a pas fait assez. À la limite, pour Paul Krugman et ses amis, ce que Barack Obama a fait depuis son entrée en fonction, c’est presque de l’austérité.

Juste pour le plaisir des yeux, je vous propose une petite infographie :

Mesurée en dollars de 2012, la timide relance de M. Obama, c’est presque 28 fois le New Deal : de 2009 à 2014 (les données de 20013/14 sont des estimations), il a cumulé un déficit budgétaire de 7 020 milliards de dollars tandis que, sur les six années du New Deal, Roosevelt (et Hoover) ont à peine dépassé les 251 milliards.

Bien sûr, me direz-vous à juste titre, l’économie américaine d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle de 1930 ; il convient de mesurer le déficit budgétaire en pourcentage du PIB de l’époque. C’est ce qu’illustrent mes histogrammes : mesurée de cette manière la relance de l’administration Obama c’est 1,7 fois le New Deal – un déficit budgétaire de 7,4% en moyenne contre 4,3% dans les années 1930.

Explosion des inégalités

En 2003, vous avez rendu visite aux dix familles d’un village et avez mesuré le revenu par Unité de Consommation (UC) de chacune d’elles. Dix ans plus tard, vous voilà de retour dans le village pour procéder au même exercice : l’heure de la comparaison a sonnée. Vous avez représenté vos résultats comme suit avec, en abscisse, dix tranches de 1 000 euros de revenu par UC (de 0 à 1 000, de 1 000 à 2 000 etc..) et, en ordonnées, le nombre de familles pour chaque tranche (i.e. un cube = une famille).

C’est sans appel : en dix ans, vous avez assisté à une explosion des inégalités de revenus. Pourtant, comme c’est vous qui avez fait le travail, vous êtes tout de même un peu étonné du résultat graphique. Vous décidez donc de reprendre vos notes et de comprendre ce qui s’est passé durant cette décennie.

Derrière les chiffres

Lorsque vous les avez rencontrés en 2003, Monsieur et Madame A venaient de se marier. Monsieur A débutait sa carrière avec un salaire de 3 000 euros et son épouse gagnait 2 000 euros – soit un revenu par UC de 3 333 euros pour deux personnes. Dix ans plus tard, Monsieur A a été augmenté et gagne désormais 5 500 euros tandis que Madame A, qui a fait le choix d’élever les trois enfants nés de leur mariage, gagne toujours 2 000 euros. Malheureusement, le couple a décidé de se séparer et c’est l’ex-Madame A qui a obtenu la garde des enfants en contrepartie du paiement d’une pension alimentaire de 1 000 euros. Nous avons donc maintenant deux foyers distincts : celui de Monsieur A avec 4 500 euros par UC pour une personne (5500-1000) et celui de Madame A’ avec 1 579 euros par UC pour 4 personnes (3000 / 1,9 UC).

En 2003, Monsieur B, célibataire endurci, venait de monter sa petite entreprise. Autant dire qu’à l’époque, il ne gagnait pas grand-chose : vous aviez compté 1 500 euros (et donc 1 500 euros par UC pour une personne). Mais en dix ans, les choses ont bien changé : Monsieur B n’est toujours pas marié – il a une relation suivie avec une jeune et jolie demoiselle mais ça ne compte pas dans vos statistiques – mais sa petite start-up est devenue une entreprise prospère dont il vient de vendre 10% du capital à une multinationale américaine. En conséquence de quoi, le Monsieur B a traversé toute la distribution des revenus et affiche cette année un revenu record de 9 500 euros par UC (toujours pour lui-seul… officiellement).

Il y a dix ans Monsieur C était un cadre dans la force de l’âge qui gagnait 5 500 euro et était n’avais pas encore jugé bon de se marier. Mais, les années passant, l’envie de mettre sa carrière au second plan et de fonder une famille s’est faite plus pressante et – Ô bonheur – c’est à ce moment qu’il a rencontré Mademoiselle D, jeune comédienne débutante qui, en 2003, avait encaissé 3 500 euros pour son premier rôle. Ils se marièrent, Monsieur CD mit effectivement sa carrière de coté – il gagne toujours 5 500 euros – tandis que sa jeune épouse – enceinte du fruit de leurs amours – n’a gagné que 4 000 euros en 2013. Ce qui nous fait donc un foyer de deux personnes avec un revenu par UC de 6 333 euros.

En 2003, le champion toutes catégories du revenu le plus élevé c’était Monsieur E. Après avoir hérité d’une fortune considérable, il passait le plus clair de son temps à courir les soirées mondaines et à dépenser les revenus de son capital – lesquels atteignaient à l’époque 6 500 euros. Seulement, après dix années de fête ininterrompues, Monsieur E a non seulement dépensé les intérêts mais aussi liquidé l’essentiel de son héritage. Comme un malheur n’arrive jamais seul, il doit aujourd’hui faire face à de graves problèmes de santé – l’alcool, la drogue… – et sa troisième épouse (en moins de dix ans) vient de siphonner ce qui lui restait de capital. Ses amis de la jet-set se sont étrangement volatilisés et, lorsque vous l’avez revu, il vivait des minima sociaux – 500 euros.

Retraités il y a dix ans, Monsieur et Madame F vivaient une retraite paisible dans le sud de la France. Il faut dire qu’avec 5 750 de revenus à eux deux – soit un revenu par UC de 3 833 pour deux personnes – leur vie était tout à fait confortable. Malheureusement, Monsieur F nous a quitté et c’est donc sa veuve éplorée (soit un foyer disposant d’un revenu par UC de 5 750 euros) que vous avez rencontré en 2013. Sa seule consolation, vous dira-t-elle, c’est de suivre les succès professionnels de sa petite fille, Mademoiselle G ; laquelle, partie de rien il y a dix ans (2 500 euros), mène aujourd’hui une brillante carrière de médecin aux États-Unis (raison pour laquelle elle est sortie de vos statistiques).

Ces dix dernières années, la vie de Monsieur et Madame H s’est déroulée sans histoires : à l’époque, ils gagnaient 7 400 euros à deux ce qui, avec une adolescentes à charge, leur faisait un revenu par UC de 3 700 euros pour 3 personnes (7400 / 2 UC). Depuis, Mademoiselle I a quitté le foyer familial pour voler de ses propres ailes ce qui fait que la famille H, qui gagne toujours 7 400 euros, dispose maintenant d’un revenu par UC de 4 933 euros (8000 / 1,5 UC) pour deux personnes. Quant à Mademoiselle I, elle forme désormais un foyer à elle seule et démarre sa carrière avec un salaire (et un revenu par UC) de 3 100 euros – ce qui est tout à fait respectable pour son âge et fait la fierté de Monsieur et Madame H.

Pour ce qui est de la famille J, la seule chose qui ait changé en une décennie, c’est la naissance de leur fils. En 2013, comme en 2003, ils gagnent 6 100 euros mais cet heureux évènement a fait passer le revenu par UC de leur foyer de 4 066 euros (4066 / 1,5 UC) à 3 388 euros (4066 / 1,8 UC). Bien sûr, ils auraient bien aimé que leurs revenus progressent mais ils préfèrent leur situation à celle de la famille K qui, dans la même situation financière qu’eux aujourd’hui comme en 2003, n’est pas parvenue à avoir d’enfant (leur revenu par UC est stable à 4 066 euros pour deux personnes).

Et maintenant, mettons des noms et des histoires personnelles sur les chiffres :

Tout ça pour dire que la vie c’est compliqué et qu’il faut se méfier comme de la peste des statistiques habillement présentées et utilisées à des fins politiques.