22 mai 2016

Les victimes imaginaires du sexisme imaginaire de Marionnaud

Ce samedi 21 mai, tôt le matin, Caroline De Hass a trouvé une nouvelle raison de s’indigner. Cette fois-ci, c’est une pub de Marionnaud à l’occasion de la fête des mères qui se voit qualifiée — je cite — d’énorme bouse sexiste.

D’accord, j’ai déjà vu des pubs plus réussies mais de là à qualifier celle-ci d’énorme bouse, il y a quand même une marge. Peu importe. Le plus étonnant — et le fond de l’attaque hassienne — c’est qu’elle est supposée être sexiste. Là, je dois dire que ça me laisse pantois.

Je ne vais même pas essayer de comprendre en quoi, en s’appuyant sur je-ne-sais quelles interprétations improbables, certaines personnes peuvent y voir du sexisme. C’est non seulement fastidieux mais aussi inutile, deux faits suffisent :

Primo, Marionnaud est une entreprise qui s’adresse à une clientèle essentiellement féminine et ce, depuis plus d’un demi-siècle. Pouvez-vous sérieusement imaginer qu’une telle entreprise se lance dans une campagne de dénigrement de ses clientes ?

Deuxio et pour répondre pas avance à celles et ceux qui évoqueront un sexisme inconscient, je signale que le marketing de Marionnaud est dirigé par une femme — Mme Juliette Delcourt — et, histoire de bien enfoncer le clou, que c’est aussi une femme qui assure la direction générale de la boutique — Mme Eileen Yeo.

C’est-à-dire que peu importent les interprétations des unes et des autres, l’idée selon laquelle cette pub pourrait — d’une manière ou d’une autre et ne serait-ce qu’inconsciemment — être sexiste est tout juste risible. C’est grotesque et j’attends avec gourmandise celui ou celle qui viendra se couvrir de ridicule en affirmant le contraire.

Partant, j’ai voulu vérifier ce qu’en pensent les filles de Twitter [1] :

Évidemment, ma TL n’étant pas particulièrement hassienne (euphémisme), une nette majorité se dégage. Mais notez bien ceci : 17% des femmes (ou présumées telles) ayant participé à ce sondage — soit 23 personnes — estiment manifestement que la pub de Marionnaud est sexiste.

Nous voilà devant un cas d’école : on a des raisons tout à fait factuelles de penser que cette pub n’est pas — même pas de façon inconsciente — sexiste mais près d’une personne sur cinq y voit du sexisme.

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[1] Je ne puis que supposer que mes petits camarades masculins ont joué le jeu et se sont abstenu de répondre.

20 mai 2016

Leçon #1 : There ain't no such thing as a free lunch

Disclaimer : Je vous propose ici un exercice purement théorique. Dans la vraie vie, vous devriez chercher à diversifier votre portefeuille en sélectionnant plus d'un titre et il va de soi qu'investir sur la seule base de performances passées est parfaitement stupide. Ceci étant dûment rappelé et supposé compris par tout le monde, vous pouvez poursuivre.

$1 investi le 1er décembre 1990
(cliquez pour agrandir)

Le 30 septembre 2008 vous ayez été amené à investir de l’argent sur un seul titre sélectionné parmi ces quatre. Sur la base de ce graphique de performances (ce sont des vraies données et c'est la seule information dont vous disposez), lequel choisissez-vous ?

Avant de passer au débriefing, je vous suggère d’y réfléchir cinq minutes et de faire le choix qui vous semble le plus intelligent.

Débriefing

Certains d’entre vous ont peut être choisi la courbe verte. Si c’est le cas et en faisant abstraction des éventuelles postures politico-moralistes, vous avez sans doute une très forte aversion au risque et cherchez par tous les moyens à prendre le moins de risques possible, quitte à vous contenter d’un rendement médiocre. En l’occurrence, la courbe verte c’est la performance d’un portefeuille de T-Bills à 3 mois (des emprunts à court terme du trésor des États-Unis) ; c’est ce que vous auriez obtenu en investissant dans un fonds monétaire. Si c’est votre cas, je suppose que vous êtes salarié dans un grand groupe ou fonctionnaire.

À l’autre extrême, certains d’entre vous ont sans doute opté pour la courbe bleue. En l’occurrence, c’est le cours (dividendes réinvestis) de Pfizer et l’envolée spectaculaire que vous observez à la fin des années 1990, c’est en grande partie l’effet Sildénafil plus connu sous le nom de Viagra [1]. Si vous avez choisi d’investir dans Pfizer, vous avez sans doute une faible aversion au risque, vous êtes un joueur et êtes prêt à prendre un maximum de risques dans l’espoir de gagner le plus possible. À vue de nez, vous avez de bonnes chances d’êtes votre propre patron [2].

La courbe rouge correspond à un profil intermédiaire. C’est l’indice Russell 3000 soit, en gros, la performance d’un portefeuille très diversifié d’actions étasuniennes. Si vous avez fait ce choix, vous avez une aversion au risque que je qualifierais de moyenne : vous voulez du rendement mais pas au prix d’une prise de risques démesurée. Je ne sais pas ce que vous faites dans la vie mais une chose me semble très probable : vous n’êtes pas un débutant sur les marchés [re-2] ou vous faites preuve d'un bon sens remarquable. Je dis ça principalement parce que vous n’avez pas sélectionné la courbe noire.

Parce que si vous êtes de ceux qui ont choisi de tout mettre sur cette dernière, cet article est fait pour vous. La courbe noire, cette espèce d’OVNI qui rapporte autant que le marché des actions mais en ligne droite, c’est la performance de Fairfield Sentry Ltd., un fonds d’investissement qui restera célèbre dans l’histoire pour avoir été le principal client de Bernard Madoff. En termes clairs : c’est une arnaque. Voici la suite du graphique :

$1 investi le 1er décembre 1990
(cliquez pour agrandir)

Si vous vous êtes fait avoir, c’est l’occasion d’apprendre quelque chose d’utile : il n’existe rien de tel qu’un free-lunch. C’est la loi la plus fondamentale du capitalisme de marché : si vous voulez du rendement, vous devez accepter de prendre des risques ; si vous ne prenez aucun risque, vous n’aurez pas de rendement. La rémunération d’un investisseur, fondamentalement, c’est la rémunération du risque et quoi que puissent en dire les pseudo-experts, il n’y a pas moyen d’en sortir. C’est une loi absolue ; il n’y a pas de dérogation [3].

Je conclue en rendant à Arthur Charpentier (@freakonometrics) ce qui lui revient : cet article s'inspire d'un test quasi-identique [4] qu'il a fait depuis son compte Twitter ; voici les résultats :

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[1] Oui, je sais, elle était facile.
[2] C’est aussi l’un des choix qu’aurait fait un professionnel des marchés financiers.
[3] Ce qui n'a pas empêche un certain nombre de clowns supposés pros de se faire avoir (voir ici)
[4] Sur le graphe d’Arthur, le marché des actions US est représenté par l’indice S&P 500 tandis que j’ai utilisé le Russell 3000. Par ailleurs (et ça n’est pas neutre pour qui suit les marchés régulièrement), j’ai affiché les dates.

17 mai 2016

Après le RoundUp, n’oubliez pas d’interdire le saucisson

Juste un petit point à propos de cette vidéo qui circule sur le glyphosate (a.k.a. RoundUp).

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), un organe de l’OMS, a classé le glyphosate dans la catégorie « probablement cancérigène » (le groupe 2A). Concrètement, ça signifie que les chercheurs du CIRC pensent que le glyphosate est cancérogène mais ne sont pas en mesure de le prouver.

Pourquoi l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) n’envisage-t-elle pas d’interdire le RoundUp ? Eh bien parce que c’est une agence de sécurité alimentaire qui, contrairement au CIRC dont le métier consiste seulement à identifier les sources possibles de cancer, cherche à quantifier leur dangerosité.

Bêtement, c’est comme les radiations solaires : on sait qu’elles sont cancérogènes à trop fortes doses mais ça n’est pas pour autant que vous allez vivre dans une cave. Or voilà : après s’être dûment penché sur la question, l’EFSA estime « qu’il est improbable que glyphosate comporte un risque cancérogène pour les humains » (rapport du 12 novembre 2015).

En résumé, si vous estimez que le RoundUp devrait être interdit au motif qu’il est « probablement cancérigène » selon l’OMS, vous devriez aussi réclamer l’interdiction des viandes rouges (qui font également partie du groupe 2A) et surtout des charcuteries, classées dans la catégorie « cancérogènes avérés » (le groupe 1).

Bref, cette vidéo relève de la pure propagande.

Je précise à celles et ceux qui veulent voir le lobbying de Monsato derrière les études qui innocentent le RoundUp que, d’une part, c’est vraiment prendre les gens de l’EFSA pour des imbéciles (ou pire…) et que, par ailleurs, Monsanto a aussi des concurrents pour qui une éventuelle interdiction du glyphosate vaudrait une petite fortune. Je dis ça…

9 mai 2016

Pierre Moscovici et les racines chrétiennes de l’Europe

Ainsi donc, Pierre Moscovici ne croit pas aux racines chrétiennes de l’Europe.

Le christianisme étant né, grosso modo, autour de l’an 30 et l’Europe, au sens géographique comme au sens de ses populations, ayant existé bien avant ça, il est assez évident que les racines de l’Europe ne peuvent être chrétiennes. Concrètement, la christianisation de l’Europe est un phénomène très long qui commence vraiment sous Théodose (l’édit de Thessalonique, en 380) et va se poursuivre au-delà de l’an mil, date à laquelle les peuples scandinaves et slaves seront définitivement christianisés. De ce point de vue, dire que les racines de l’Europe ne sont pas chrétiennes ne relève pas de la croyance mais de l’évidence.

Néanmoins, d’un point de vue culturel et politique, il est tout aussi évident que les racines de l’Europe sont bel et bien chrétiennes. Où que vous alliez en Europe, vous aurez toutes les peines du monde à trouver un village qui n’ait pas son clocher surmonté d’une croix ; aussi loin que vous remontiez jusqu’à l’effondrement de l’Empire romain d’occident, vous aurez autant de mal à trouver une entité politique qui n’ai pas, à l'origine, fondé son unité et sa légitimité sur le christianisme — la France, fille aînée de l’Église, en premier lieu.

De ces deux simples constatations de bon sens, nous pouvons conclure que la sortie de M. Moscovici ne relève ni d’une conviction personnelle ni d’une quelconque démarche intellectuelle. Le commissaire européen cherche simplement à cliver à bon compte en trollant les « de droite » (avec les réactions qu'on devine) pour mieux resserrer les rangs des « de gauche » (idem) derrière son parti. L’histoire récente des hochets sociétaux et autres considérations symboliques dont nous abreuvent nos politiques démontre assez bien que rien ne mobilise mieux la foule bêlante des colleurs d’affiches. Las, une fois encore, ça marche.


Le maire de Londres est le fils d’un chauffeur de bus pakistanais

Sadiq Khan, fils d’un couple d’émigrés pakistanais, vient donc de remporter un des plus gros totems politique qui soit outre-Manche : la mairie de Londres. Juste pour fixer les idées, Londres c’est 8.6 millions d’habitant répartis sur plus de 1 500 kilomètres-carrés et une économie comparable à celle de la Suède. C’est-à-dire qu’entre le poste que vient de rempoter Sadiq Khan et celui qu’occupe Anne Hidalgo, on n’est pas tout à fait dans le même ordre de grandeur (euphémisme).

Alors évidemment, on ne peut être qu’admiratif devant un tel parcours ; celui d’un fils d’émigrés pauvres — son père était chauffeur de bus et sa mère couturière — qui, né à Tooting en 1970, en est devenu le représentant au conseil de quartier puis à la House of Commons (élu en 2005, réélu en 2010), a enchainé plusieurs postes ministériels avant de devenir, ce 8 mai 2016, le successeur de Boris Johnson. On ne peut être qu’admiratif devant le parcours personnel de Sadiq Khan et on ne peut aussi être qu’admiratif d’une société qui rend une telle success story possible.

Entendez-moi bien : je ne porte aucun jugement sur les qualités de M. Khan et je ne sais pas s’il fera un bon maire. Après tout et même si on le décrit souvent comme un modéré, le nouveau maire de Londres est clairement estampillé Labour, il est même membre de la Fabian Society et mes convictions personnelles me rapprochent plus de son prédécesseur. Mais là n’est pas mon propos. À l’heure où l’on parle beaucoup d’intégration et d’ascenseur social, j’estime que l’élection de Sadiq Khan démontre quelque chose sur la société anglaise et, en creux, sur ce qui nous en sépare.

Naturellement, mon point de vue n’est pas partagé par tout le monde. Ainsi, Robert Menard :

De fait, Sadiq Khan est musulman. Il ne s’en cache d’ailleurs pas un instant : « Nous avons tous de multiples identités, répondait-il à un journaliste britannique : je suis londonien, je suis britannique, je suis anglais, je suis d’origines asiatiques, d’héritage pakistanais, je suis un père, je suis un mari, je suis un fan désespéré de Liverpool, je suis au Labour, je suis Fabian et je suis musulman. »

Mais pour M. Ménard, Sadiq Khan est musulman. Juste musulman. Ça le définit entièrement et, vous l’aurez bien compris, ça n’est pas très positif. Pour M. Ménard, l’élection d’un musulman à la mairie de Londres, c’est un symbole du « grand remplacement ». Ce n’est pas — pensez-vous ! — le symbole éminemment positif d’une société dans lequel un fils d’émigrés pauvres (et musulmans) peut s’intégrer au point de devenir parlementaire, ministre et maire de la plus grande ville du pays. C’est un symbole négatif : les anglais (de souche) ne sont plus chez eux !

C’est-à-dire que pour M. Ménard, entre un musulman qui s’intègre et mène une vie exemplaire et un musulman qui sombre dans la délinquance ou le terrorisme, il n’y a pas vraiment de différence. Dans un cas comme dans l’autre : c’est un musulman et donc, c’est un problème. Peu importe que les prises de position de Sadiq Khan ne laissent planer aucune forme d’ambigüité sur son attitude quant aux extrémistes et à l’islam radical — il a notamment voté en faveur du mariage homosexuel en 2013, ça lui a valu une fatwa —, aux yeux d’un Ménard, il est et restera quoiqu’il arrive un musulman, donc un problème. C’est-à-dire que dans le monde de M. Ménard, la seule chose positive que puisse faire un musulman, c’est disparaitre.

Voilà, je crois, ce que nous dit vraiment l’élection de Khan à la mairie de Londres : là-bas, c’est possible. Au royaume de Sa Majesté Elizabeth II, un fils de chauffeur de bus pakistanais (et musulman) peut devenir parlementaire, ministre et maire de Londres. Mais dans notre République sociale si prompte à victimiser toutes les minorités, est-ce seulement possible ? Peut-on seulement imaginer qu’un fils de chauffeur de bus d’origine algérienne (et musulman) connaisse un tel parcours ? Je crains fort que non.

Je crains fort — et en fait je sais — qu’un fils de chauffeur de bus d’origine algérienne (et musulman) qui, par hypothèse, aurait réussi de brillantes études et ne rêverait de rien d’autre que de décrocher un bon métier n’aurait pas d’autre choix que de traverser la Manche et de rejoindre Londres.

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PS : Au moment où je conclue cet article, Sajid Javid, lui aussi fils d’un chauffeur de bus pakistanais et actuel secrétaire d’État du gouvernement Cameron, vient de féliciter Sadiq Khan pour son élection. Les amateurs reconnaitront là l’attitude typiquement british d’un véritable gentleman.

24 avril 2016

UC Berkeley, de la théorie macroéconomique à la réalité budgétaire

Au 1er janvier 2016, le salaire minimum en Californie est passé de 9 dollars de l’heure à 10 dollars [1]. Le 4 avril 2016, le Fair Wage Act of 2016 signé par le gouverneur Jerry Brown prévoit une augmentation jusqu’à 15 dollars en 2022. La mise en œuvre de cette hausse est laissée à l’initiative des autorités locales : San Francisco, par exemple, entend atteindre cet objectif en 2018 tandis que Los Angeles se donne jusqu’en 2020. À Berkeley, siège historique de l’Université de Californie, le salaire minimum est déjà fixé à 11 dollars depuis le 1er octobre 2015.

Juillet 2015 — Dans un communiqué publié sur son site, l’Université de Californie (UC), annonce que le salaire minimum de ses employés (et des employés de ses fournisseurs) sera augmenté de 9 à 15 dollars de l’heure au cours des trois années qui suivent. Cette augmentation doit avoir lieu en trois étapes : le salaire minimum a été augmenté à 13 dollars le 1er octobre 2015 (soit 3 dollars de plus que le minimum californien et 2 dollars de plus que les autres employeurs de Berkeley), il doit passer à 14 dollars le 1er octobre 2016 puis à 15 dollars le 1er octobre 2017. Avec 195 000 employés répartis sur dix campus, UC est le troisième employeur de Californie (après l’État fédéral et l’État californien) et entend, en devançant la législation, « devenir la première université publique des États-Unis à établir volontairement un salaire minimum à 15 dollars. »

Mars 2016 — Michael Reich, Sylvia Allegretto, Ken Jacobs et Claire Montialoux du Centre de Recherche sur le Travail et l’Emploi d’UC Berkeley publient un article qui soutient sans ambigüité la hausse du salaire minimum californien et, en creux, la politique volontariste de l’université qui les emploie. Dans leur conclusion, ils notent : « Nos résultats indiquent qu’un salaire minimum de 15 dollars à l’échelle de l’État génèrera une augmentation salariale moyenne de 23.4% pour 3.16 millions de travailleurs. Cette hausse du niveau de vie compensera plus que largement le petit effet sur l’emploi. »

Avril 2016 — On apprend qu’UC Berkeley compte se passer des services de 500 de ses salariés d’ici deux ans — soit une réduction de 6% de son effectif. Les raisons invoquées par le chancelier Nicholas Dirks sont tout à fait claires : le budget d’UC Berkeley au titre de l’année 2016 est très largement déficitaire et il faut donc faire des économies ; M. Dirks espère réduire son trou budgétaire de 50 millions avec cette mesure. Le fait est que le budget de l’université était déjà tendu et que cet accroissement (tout à fait volontaire) de la masse salariale n’a évidemment pas arrangé cette situation.

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[1] Le salaire minimum à l’échelle fédérale est fixé à 7.25 dollars de l’heure ; 29 États imposent un salaire minimum supérieur à ce niveau ; la Californie et le Massachusetts, à 10 dollars de l’heure, ont le salaire minimum le plus élevé des États-Unis.

21 avril 2016

Une petite chose à savoir pour bien suivre la crise du capitalisme, édition chinoise

Les cinq plus grandes banques chinoises sont, par actifs totaux décroissants, la Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), la China Construction Bank (CCB), la Agricultural Bank of China (ABC), la Bank of China (BOC) et la Bank of Communications (BoCOM). Selon les données de KPMH, ces cinq banques pèsent à elles seules 56% du secteur bancaire chinois en terme d’actifs — 75 trillions de yuans contre 60 trillions pour les 145 suivantes — et ont accordé 60% des prêts, toutes natures confondues, de l’empire du milieu — 40.5 trillions de yuans sur un total de 67.5.

Si je vous parle de ces cinq banques, c’est pour deux raisons. La première, c’est que depuis quelques années, la Chine vole de bulle spéculative en bulle spéculative. En 2014, pour faire simple, c’était sur les actions achetées avec effet de levier à Shanghai et Shenzhen ; en 2015, c’était l’immobilier à Shanghai mais surtout à Shenzhen. Bref, voilà quelques années qu’on observe des flambées de prix totalement ahurissantes ; flambées alimentées par du crédit et qui se terminent systématiquement par des crashs spectaculaires. C’est le scénario, en version chinoise, de ce que nous avons appelé successivement la « bulle internet » puis la « crise des subprimes » ou, plus généralement, les crises du capitalisme. Lesquelles crises sont réputées être les conséquences du libéralisme, de la mondialisation, de la dérégulation etc…

C’est-à-dire que, si j’ai bien compris la théorie dominante qui est censée nous expliquer la crise actuelle, nous devons en conclure que les banques, parce qu’elles ont été dérégulées, font absolument n’importe quoi, toutes en même temps, pour augmenter leurs profits ; ce qui entraîne des bulles, des crashs et des récessions.

Sauf que voilà, et c’est la deuxième raison qui me pousse à vous en parler : il se trouve que les cinq grandes banques que je viens de citer, celles qui contrôlent l’essentiel du marché et accordent l’écrasante majorité des prêts, sont contrôlées par l’État. Que ce soit via Central Huijin, l’équivalent chinois de l’Agence des participations de l’État, ou via le ministère des finances, Pékin détient la majorité absolue du capital de chacune de ces institutions sauf dans le cas de la plus petite — BoCOM — où l’emprise publique se contente d’être majoritaire avec 30% du capital.

Et encore, je ne m’arrête ici qu’aux plus grosses. En réalité, si vous étendez l’analyse à l’ensemble du secteur bancaire de l’empire du milieu, vous vous apercevrez qu’entre les prises de participation plus ou moins directes, les « banques commerciales rurales » et les « banques commerciales urbaines », c’est l’ensemble du secteur bancaire chinois qui est massivement placé sous contrôle public.

C’est-à-dire que ces bulles à répétition, impulsées par la politique monétaire de la People’s Bank of China sont relayées par un secteur bancaire qui est à peu près aussi « dérégulé » que la SNCF ou Areva chez nous. Sachant cela, je vous laisse regarder le film tranquillement et en tirer les conséquences qui s’imposent.