Notre agôgè moderne *

(*) ... que le monde nous envie.

Ci-dessous, une courte interview de madame Laurence Hansen-Love, professeur de philosophie en terminale et directrice de collection chez Belin et chez Hatier [1], à propos des sujets politiques au Bac de philosophie.



A la question : « les sujets politiques ont la réputation d’être dangereux, qu’est-ce que vous conseillez pour les traiter ? » – i.e. un étudiant risque t’il d’être noté sur la base de ses opinions si ces dernières venaient à être en contradiction avec celles du correcteur ? – cette madame Hansen-Love, qui parle manifestement d’autorité, répond en deux temps.

Première réponse : « Non, absolument pas ». Selon le professeur de philosophie, « toutes les positions sont recevables, le professeur vous jugera selon des critères formels ». Hourra ! Il existe donc encore un minimum de pluralisme si ce n’est dans l’enseignement proposé par l’EN, au moins dans les positions que peuvent défendre les élèves.

Mais il semble que cette première réponse ne soit pas suffisante et en appelle une seconde (qui commence vers 1’00) : « Il peut quand même arriver que ce que dit l’élève heurte le professeur ; soit parce que ce sont des positions insoutenables – par exemple un élève qui dirait qu’on n’a absolument pas besoin de l’Etat et ce serait tellement mieux si chacun n’en faisait qu’à sa tête… Enfin prendre des positions absurdes, bon, ce n’est même pas la peine d’insister. »

Ainsi donc, notre Education Nationale d’Etat enseigne à nos enfants que l’idée selon laquelle nous pourrions nous passer d’Etat est une idée insoutenable qui ne mérite même pas qu’on s’y arrête. C'est-à-dire que cette position, qui a été défendue par des auteurs aussi insignifiants Léon Tolstoï, Max Stirner, Gustave de Molinari, Lysander Spooner, Murray Rothbard (…) mais aussi par Karl Marx, Friedrich Engels ou Mikhaïl Bakounine (…) est jugée « absurde » ; fin de la discussion.

Mais, semble t’il, « il y a des cas plus litigieux ». Par exemple, à la question « peut-on (ou doit-on) tout attendre de l’Etat ? », cette dame nous avertit : « l’élève qui va répondre : non, absolument pas, l’individu doit se prendre en charge, ce n’est pas à l’Etat de nous garantir un travail, la sécurité, la sécurité sociale… que sais-je ? Bref : si vous défendez une thèse ultralibérale c’est un peu une provocation. »

Maintenant, les choses sont claires. Ce que cette dame appelle des positions « ultralibérales » ne sont rien d’autre que des positions libérales classiques ; les mêmes qui ont été soutenues par de ridicules provocateurs tels que Friedrich Hayek, Frédéric Bastiat, Alexis de Tocqueville, Carl Menger, Ludwing von Mises, Milton Friedman, Benjamin Constant, Adam Smith, Raymond Aron, Ronald Coase, James Buchanan, Jean-Baptiste Say (je pourrais continuer sur plusieurs pages…). Etre libéral, chez nos amis de l’Education Nationale d’Etat, cette agôgè moderne [2], c’est une provocation.

J’ai le plaisir de connaître un professeur de philo de l’Education Nationale d’Etat qui est loin (mais très loin) de partager le point de vue de madame Hansen-Love ; la théorie selon laquelle tous les profs de l’ENE seraient des socialistes militants est donc réfutée [3]. Tous non, mais vraisemblablement une grande majorité et certainement ceux et celles qui définissent les programmes.

Comme le dit madame Hansen-Love, « c’est un exemple …»

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[1] Le blog de madame Hansen-Love donne une idée assez claire des idées qu’elle ne défend certainement pas ni en classe, ni lorsqu’elle corrige une copie.
[2] L’éduction spartiate qui présentait « la triple particularité d'être obligatoire, collective et organisée par la cité » (source : Wikipédia).
[3] Principe de réfutabilité de Karl Popper ; un provocateur libéral lui aussi.

Ceci n'est pas une crise du capitalisme

« Les gouvernements et parlements européens se sont efforcés, depuis plus de soixante ans, de gêner le jeu du marché, d'intervenir dans la vie économique et de paralyser le capitalisme. […] Ils ont dressé des barrières douanières ; ils ont encouragé l'expansion de crédit et une politique d'argent facile ; ils ont eu recours au contrôle des prix, aux salaires minima et aux procédés subsidiaires. Ils ont transformé la fiscalité en confiscation et expropriation ; ils ont proclamé que les dépenses imprudentes étaient le meilleur moyen d'accroître richesse et bien-être. Mais quand les conséquences inévitables de telles politiques […] devinrent de plus en plus évidentes, l'opinion publique ne porta pas son blâme sur ces politiques chéries, elle accusa le capitalisme. Aux yeux du public, ce ne sont pas les politiques anticapitalistes mais le capitalisme qui est la cause profonde de la dépression économique, du chômage, de l'inflation et de la hausse des prix, du monopole et du gaspillage, du malaise social et de la guerre. »

Nous sommes en 1944. Lorsque Ludwig von Mises écrit ces quelques lignes qui introduisent son « Omnipotent Government » [1] où il décrit les causes de la montée du national-socialisme en Allemagne et les politiques qui ont précipité le monde dans une des guerres les plus sanglantes et les plus destructrices de l’histoire, les gouvernements du monde libre préparent la signature des premiers accords de libre-échange du GATT (qui seront signés en 1947 à Genève) et, le 22 juillet de cette même année, la mise en œuvre des accords de Bretton Woods. Dans l’esprit de ceux qui ont vécu les années qui précèdent la seconde guerre mondiale, la condition ultime de la paix dans le monde – rien que ça – ne fait aucun doute : il faut à tout prix éviter un retour au nationalisme économique, au protectionnisme et aux politiques de dévaluations compétitives d’avant guerre.

Le système de Bretton Woods prévoyait que chacun des pays signataires s’engage à maintenir une parité fixe de sa monnaie nationale par rapport au dollar américain, lequel était garanti par une quantité d’or à raison de 35 dollars pour une once. En d’autres termes, en signant cet accord, les différents gouvernements acceptaient de maintenir la valeur de leurs monnaies respectives par rapport à l’or ; c'est-à-dire qu’ils s’interdisaient de dévaluer leurs monnaies nationales. Mais au cours des années 1960, le gouvernement des Etats-Unis [2] créé une inflation sur le dollar américain qui se transmet mécaniquement à toutes les autres monnaies du système. Le 15 août 1971, les Etats-Unis suspendent unilatéralement la convertibilité du dollar en or – c’est le « Nixon Shock » ; la fin de l’étalon-or. Le système de taux de changes fixes devient intenable est s’effondre définitivement en mars 1973 pour laisser place à un système de parité flottantes. A partir de ce moment plus rien ne limite la capacité de création monétaire des Etats [3]. Nous sommes définitivement rentrés dans l’ère de la « fiat monnaie » ; une monnaie-papier dont la valeur n’est garantie par absolument rien d’autre que par le bon vouloir de nos gouvernements et de nos banques centrales.

Si, depuis la nuit des temps, les Etats ont cherché à contrôler la monnaie c’est tout simplement que le contrôle de la monnaie, c’est l’arme fiscale absolue. L’inflation est un impôt. C’est un impôt qui permet, en faisant « tourner la planche à billet » [4] et donc en dévaluant la monnaie, de transférer la richesse de ceux qui disposent d’économies vers ceux qui sont endettés – et au premier titre, vers l’Etat. Lorsque Bretton Woods disparait, nos gouvernements, enfin libérés de cette contrainte, vont découvrir un nouveau moyen de financer la dépense publique : on peut désormais se passer partiellement de lever des impôts, il suffit d’enchaîner déficit budgétaire sur déficits budgétaires – c'est-à-dire de créer de la dette – et de dévaluer la monnaie. Quelques chiffres pour la France : de 1973 à 1983, la dépense publique passe d’un peu moins de 40% du Produit Intérieur Brut à plus 50% du PIB. Sur la même période, le franc français va perdre plus de 65% de sa valeur : c'est-à-dire, par exemple, qu’une Renault 5 qui coûtait 10 800 francs en 1973 vaudra 30 700 francs dix ans plus tard [5]. A partir de 1975, les gouvernements qui ont successivement présidés aux destinées de ce pays n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre. Pas un seul.

Pendant des décennies nous avons dépensé, pendant des décennies nous avons empilé dette sur dettes pour financer des systèmes sociaux de plus en plus coûteux, une pléthore d’emplois publics plus ou moins utiles, un mille-feuille administratif digne de l’Ancien Régime, le programme Rafale de M. Dassault, les subventions de la presse et – « last but not least » – le sauvetage des banques. En 2010, la dépense publique atteignait ainsi 56,6% du PIB : à ce niveau, elle n’est vraisemblablement même plus finançable par l’impôt. Avec une des pressions fiscales les plus élevées du monde, aucun citoyen français ne sait ni combien d’impôt il paye, ni à quoi ses impôts servent. Une étude récente [6] calculait qu’entre charges, impôt sur le revenu et impôts indirects, un salarié français moyen ne disposait librement que de 43,6% de son salaire.

Pendant des décennies, nous avons réglementé à tour de bras. Winston Churchill disait que « si vous avez dix mille règlements, vous détruisez tout respect pour la loi » ; nous sommes désormais bien au-delà de ce chiffre. Nul n’est supposé ignorer la loi mais, pardon, je crains fort que nous soyons tous dans ce cas – juristes professionnels inclus. Nos lois sont devenues un tel maquis d’une telle instabilité que, de l’aveu même du médiateur de la République, même l’administration chargée de les faire appliquer s’y perd. Nous vivions autrefois dans un Etat de droit, où un homme pouvait compter sur un environnement stable pour faire des projets et mener sa vie ; nous vivons désormais dans l’attente de la prochaine lubie, de la prochaine mode et des pages de règlementations qu’elle enfantera.

Pendant des décennies, enfin, nous avons fondé tout notre système financier sur ce qui n’est rien d’autre qu’un système de planification monétaire centralisée auquel nous avons enlevé son seul garde-fou : l’étalon-or. Nous avons construit un système qui favorise explicitement les cigales dépensières et sanctionne les fourmis économes, nous avons demandé à nos banquiers centraux de piloter l’économie à coup de manipulation des taux d’intérêts. Et qu’avons-nous obtenus ? Des monnaies dont la valeur s’est effondrée, du surendettement, des bulles spéculatives et des récessions. A l’heure où j’écris ces lignes, nos banques centrales sont en train de préparer ce qui sera selon toute vraisemblance la plus gigantesque bulle spéculative jamais observée ; celle-là non plus ne sera pas une « crise du capitalisme ».

Et aujourd’hui que ce système s’effondre, vous accusez le capitalisme d’être la source de vos malheurs, vous réclamez la « démondialisation » et le retour du nationalisme économique, vous réclamez votre « souveraineté monétaire » et la dévaluation à qui elle sert de faux nez, vous réclamez un « Etat fort », l’avènement d’un homme (ou d’une femme) providentiel. Vous réclamez, en sommes, de compléter le tableau que Mises dresse au début de cet article – point par point.

L’histoire ne se répète pas à ce qu’on dit mais elle a une forte tendance au bégaiement. J’agirais en conséquence pour ma famille et moi-même mais, comme il se trouve que j’aime ce pays, je me fais un devoir de vous transmettre l’avertissement de celui qui avait fait siens les mots de Virgile : « Tu ne cede malis sed contra audentior ito » [7].

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[1] « Omnipotent Government : The Rise of the Total State and Total War », une excellente traduction est disponible en ligne ici.
[2] Qui cherche notamment à financer la guerre du Viêt Nam et la conquête de l’espace.
[3] C’est dans ce contexte que Valéry Giscard d'Estaing va faire voter la fameuse loi n°73-7 du 3 janvier 1973 qui interdit au Trésor Public de se financer directement auprès de la Banque de France ; c'est-à-dire par émission monétaire.
[4] C’est une image ; la monnaie est aujourd’hui essentiellement électronique.
[5] Véridique.
[6] Institut Economique Molinari – « Fardeau fiscal de l’employé lambda au sein de l’UE » (Juin 2011).
[7] Tu ne cèderas pas au mal mais le combattra avec courage.

Quelques liens

1/ « Keynes vs Hayek », podcast du débat organisé par la BBC entre le « Team Kayek » (George Selgin et Jamie Whyte) et le « Team Keynes » (Lord Robert Skidelsky, Duncan Weldon) ;
2/ « Jusqu'où va monter l'or ? », une interview radio de Michel Prieur (de la Compagnie Générale de Bourse) ;
3/ La propriété intellectuelle, une synthèse du Minachiste ;
4/ Turgot, retour sur un de nos plus illustres prédécesseurs.

Un avertissement...

"Les gouvernements et parlements européens se sont efforcés, depuis plus de soixante ans, de gêner le jeu du marché, d’intervenir dans la vie économique et de paralyser le capitalisme. Ils ont gaiement ignoré les avertissements des économistes. Ils ont dressé des barrières douanières ; ils ont encouragé l’expansion de crédit et une politique d’argent facile ; ils ont eu recours au contrôle des prix, aux salaires minima et aux procédés subsidiaires. Ils ont transformé la fiscalité en confiscation et expropriation ; ils ont proclamé que les dépenses imprudentes étaient le meilleur moyen d’accroître richesse et bien-être. Mais quand les conséquences inévitables de telles politiques, depuis longtemps prédites par les économistes, devinrent de plus en plus évidentes, l’opinion publique ne porta pas son blâme sur ces politiques chéries, elle accusa le capitalisme. Aux yeux du public, ce ne sont pas les politiques anticapitalistes mais le capitalisme qui est la cause profonde de la dépression économique, du chômage, de l’inflation et de la hausse des prix, du monopole et du gaspillage, du malaise social et de la guerre."

Ludwig von Mises, Omnipotent Government: The Rise of the Total State and Total War, 1944.

Qui est...



La viticulture soviétisée

Ci-dessous, un premier article de mon camarade Yul qui, je l'espère, interviendra régulièrement sur ordre spontané.
GK

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Alors il faut que je raconte comment se passe le business des subventions dans la viticulture. Je précise qu’il ne s’agit nullement d’une enquête. C’est le condensé d’anecdotes, et surtout le souvenir de conversations ou de coups de gueule. Fondamentalement c’est inexact, sans doute exagéré. Je vous prie donc de ne pas le prendre pour argent comptant, mais plutôt comme la restitution d’une ambiance ; une ambiance dépressive qui se propage, je le crois, parmi tous les agents économiques.

Tous les ans, voire plusieurs fois dans l'année, il y a une nouvelle norme écologique ou phytosanitaire plus sévère que la précédente. Européenne ou française, peu importe, l'un et l'autre sont mêlés dans l'opacité.La roue de transmission ce sont les organisations professionnelles, AOC et syndicat. Les Vignerons Indépendants, très efficace en matière d’information. Les viticulteurs eux-même s'imposent parfois par anticipation des contraintes encore plus drastiques. Par exemple la traçabilité: comme elle permet de savoir quels produits ont été employés et quelles cuves ont été traitées de telle manière, les viticulteurs pratiquaient la traçabilité pour améliorer la qualité. Sauf que la traçabilité "officielle" c'est un temps incroyable à tenir des registres vérifiables, jusqu'à un temps équivalent passé à la production. Nul être humain soucieux de faire quelque chose d’utile de son existence n’aime ça. Il y aussi la lutte raisonnée. Avant on ciblait énormément les traitements, pour la très simple et très bonne raison qu'ils coûtent cher. De fait, les taxes sont dites écologiques, elles s’empilent, et effectivement, elles ont un effet très dissuasif déjà que les traitements n’ont rien de gratuit. Un poste lourd. Il faut traiter : depuis que le mildew a anéanti les plants de vigne européens il y a un siècle, on ne dispose plus que d’hybrides certes relativement résistants au champignon nord-américain, mais très fragiles. Sinon il y a le cuivre qui ne coûte pas cher en dépit du cours du métal, il est massivement employé dans le bio parce que c’est le seul traitement autorisé par le label, et il transforme pour des siècles la terre en désert où même la vigne pousse mal, c'est de la bouillie bordelaise en plus concentré. J’insiste sur la dimension séculaire du cuivrage : pour récupérer une parcelle cuivrée il n’y a guère comme solution que prendre un bulldozer et racler. Ca n’empêche pas les viticulteurs bio de perdre quand même environ les deux tiers de leur raisin les bonnes années, ils achètent alors leur récolte aux viticulteurs plus honnêtes, et le bio se résume à une vinification sans emploi du souffre (une autre hantise des écolos, le souffre, alors que les volcans en crachent !), qui donne invariablement un vin dégueulasse qui ne peut se boire sans un bourrage de crâne préalable. Les viticulteurs, sauf dans le bio, ne sont pas des irresponsables, ils ne veulent pas pourrir leurs domaines ou finir avec un cancer à 50 ans. On cible toujours énormément, sauf qu'on tient des registres en plus.

Le pendant de toute réglementation plus sévère, c'est la subvention, parce que toute réglementation va impliquer un investissement, parfois même des travaux importants et de l'achat de matériel superflu à la production ou même à la protection de la santé de l'exploitant lorsque le prétexte est invoqué. Le bon viticulteur renifle donc la subvention tandis que le mauvais viticulteur se prend la réglementation dans les dents, ne comprends pas la comédie que je vais décrire, et finit par baisser les bras et tenter de vendre ses terres sauf que personne n'en veut sauf parcelle exceptionnelle (l’exposition et le type de sol jouent un rôle important), parce que personne n'a les moyens de s'étendre même à vil prix, car le véritable coût n'est pas dans la terre mais dans les impôts, les taxes et les charges sociales. Plus de terre égale plus de salariés donc de charges, plus de produits surtaxés et plus d’impôts. La question de l’embauche est critique : non seulement elle coûte cher, mais il est difficile de trouver des ouvriers valables. Il s’en présente peu souvent, et la plupart de ceux qui se présentent ont des capacités intellectuelles insuffisantes même pour les gestes de base, ainsi qu’absolument aucune éthique du travail ni désir de travailler. Un bon ouvrier est cajolé et fait partie de la famille à tous égards. La chambre de commerce gère les saisonniers via une structure. Sur la vente des terres se greffe la fameuse SAFALTE. Il s’agit de l’ex-SAFER, devenue privée, quoique toujours hébergée par les chambres de commerce et touchant une subvention. La SAFER fut créée afin de mettre en place le remembrement et de faciliter l’implantation des jeunes agriculteurs. Son instrument était un droit de préemption. Ce droit, la SAFALTE l’a en majeure partie perdu. Parfois elle arbitre un conflit entre viticulteurs voisins ou met en place une société autour d’un projet d’aménagement touchant plusieurs exploitations, comme un lac. Cet organisme est essentiellement un moyen pour l’Etat d’intervenir sur les cours, et pour parler crûment, de spéculer sur la terre. La SAFALTE va acheter une terre à un agriculteur qui jette l’éponge plus cher que le cours du marché afin d’éviter un effondrement du cours et au prétexte de constituer un pécule au vendeur, vu qu’il n’aura pas une retraite de fonctionnaire, loin de là. Puis elle va la revendre au plus offrant, généralement un gros viticulteur qui a bien manœuvré. C’est un infâme parasite, mais qui n’a pas une mauvaise image.

Le viticulteur malin sait qu'il y a de la subvention à prendre via ses contacts dans la profession ou à la chambre d'agriculture. Il monte alors un paravent. L'idée c'est de dépenser moins que ce que ne rapporte la subvention. Donc il y a une perte de temps en travaux inutiles, mais c'est un investissement. On bricole un vague compartiment pour tel produit, on fabrique un canal d'évacuation de machin, on installe ou on creuse un truc à un endroit, juste ce qu'il faut pour que ça ait l'air plausible, et on ramasse le blé au lieu du raisin. Les inspecteurs sont de mèche: ce ne sont pas des salopards et ils savent très bien que s'ils sont rigoureux c'est la profession qui coule tellement les réglementations et normes pleuvent et sont toutes d'une débilité consternante allant crescendo. Alors ils font mine d'inspecter si le paravent est convaincant. Les inspecteurs sont au demeurant faciles à berner s’ils ne jouent pas le jeu : la plupart ont été formés à l’arrache, n’ont été que vaguement tenus au courant ou juste s’en foutent. Ainsi les exploitations se transforment en village Potemkine. Par le biais de bonne relations, notamment avec le préfet, il est même possible d’obtenir des exonérations d’impôts les mauvaises années. Le préfet n’est pas mal intentionné, au contraire, et il écoute la profession. Seulement les petits viticulteurs qui ne sont pas intégrés dans la profession (structurée par l’AOC et les syndicats) n’en profitent pas, ils ne sont pas au courant ou ne comprennent pas. Comme toujours, et ce que ne réalise pas le grand public pétri d’étatisme, c’est qu’une subvention ou une exonération ne tombe pas du ciel pour répandre ses bienfaits telle la manne céleste lors de la traversée du Sinaï, il faut aller la chercher avec les dents.

Il y a cependant le danger des réglementations avec lesquelles on ne peut pas louvoyer, et dont le coût s'avère toujours supérieur à la subvention. C'est le cas parfois des normes écologiques. Un exemple: bientôt le carburant agricole dans la viticulture sera un biocarburant au lieu du gasoil coloré. Ce biocarburant va nécessiter des nouvelles cuves spéciales très chères parce qu'il est du genre délicat, mais son principal défaut est qu'il ne se conserve pas, je crois que c'est trois ou six mois max. Ce qui fait qu'il n'est plus possible d'acheter le carburant au moment opportun dans l'année, donc le viticulteur devient vraiment dépendant de la fluctuation des cours, et c'est le vrai coût que ne prend pas en compte, évidemment, la subvention puisque le fonctionnaire pétri de bonnes intentions écologiques (mon cul), à Bruxelles ou Paris, ne l'a même pas supputé de loin. Et comment le pourrait-il ? Nul n’envisage évidemment une entente entre l’Etat, plus précisément tel ou tel politique et haut fonctionnaire, avec le ou les fournisseurs de ce carburant si particulier. Le plus triste, le plus dingue et désespérant, c’est qu’alors même que le viticulteur pratique le détournement de subvention pour survivre, souvent il va défendre avec sincérité le principe de la nouvelle norme. Il a vraiment admis son bien-fondé, ça fait dorénavant partie de sa culture. Cela dit, de nombreux viticulteurs commencent à profondément détester les écologistes et à mépriser leurs collègues du bio. Depuis la transmission à Marine, le vote FN ne leur fait plus peur.

Beaucoup de viticulteurs finissent cependant par arrêter ce cirque, ne serait-ce que par lassitude, marre de remplir des papiers, marre de voir son activité changer tous les six mois sur de simples caprices. Et puis l'effondrement du marché français du vin en 2003 a fait le tri entre ceux prêts à conquérir les marchés à l'exportation, et ceux, souvent proches de la retraite et ne souhaitant même pas trouver de successeurs, qui ne veulent plus faire d'efforts. Et même encore, parmi ceux qui ont encore du nerf, on ne cherche pas à se développer trop pour éviter le matraquage, et puis les investissements imposés par la folie réglementaire ont tendance à prendre la place des investissement de production réels, ce qui fait que quelque chose d'aussi essentiel que le groupe d'embouteillage peut se retrouver ancien et abominablement capricieux, occasionnant retards et frustration, tandis qu'il y aura une cuve toute neuve pour un carburant cher dont personne ne veut. Ainsi, l'appellation Cahors a diminué de moitié depuis les années 2000 et les arrachages ne cessent pas. A ce stade, il est utile de préciser que les viticulteurs survivants du Cahors ne produisent pas assez par rapport à la demande du marché international. Chaque année, toute la production est vendue, il ne reste pas de vieux millésimes sur place. Grâce à l’action de l’Etat, des entrepreneurs intelligents qui travaillent dur et qui devraient jouir d’une progression forte et constante de leur niveau de vie, se retrouvent écrasés de dettes –rien que le renouvellement des barriques chaque année nécessite un emprunt-, empêchés de toute part et démotivés. Mais ils reçoivent des bonbons alors ils jouent le jeu de la connivence dans cet univers absurde.

Yul Witkin

Overdose: The Next Financial Crisis

En temps de crise, les peuples se tournent vers les puissants de ce monde. Mais qu’arrive-t-il quand leurs solutions sont les mêmes erreurs qui sont à l’origine de la crise ?

Une excellente vidéo de Devell/Borgs basée sur Financial Fiasco de Johan Norberg.



Les personnes interviewés sont Gerald Celente (The Trends Research Institute), Dr Karen Horn (directrice du bureau berlinois de IW Köln), Megan McArdle (journaliste économique pour The Atlantic), Peter Schiff (président de Euro Pacific Capital), Vernon L. Smith (Chapman University), Robert Van Order (George Washington University, ancien chef économiste chez Freddie Mac), David M. Walker (président de la Comeback America Initiative) et Frank Petrilli (coiffeur à Union City, CA !).

La « désindustrialisation »... encore et toujours.

Sur Atlantico.fr, Robin Rivaton attribue la fameuse « désindustrialisation » aux délocalisations et donc, à la mondialisation. Un petit détour par les faits s’impose.

D’après les chiffres de l’Insee, le poids de notre industrie manufacturière [1] est passé de 18% du PIB en 1970 à 8% en 2010. En 1970, ce secteur de notre économie employait environ 4.4 millions de personnes ; en 2010, ce chiffre est tombé à 2.3 millions – soit une chute de 48%. Voici donc pour les observations qui font penser et dire à certain que la liberté des échanges internationaux détruit notre industrie.

Voici quelques faits complémentaires.

De 1970 à 2010, après ajustement de l’inflation, la production et la valeur ajoutée de notre industrie manufacturière ont plus que doublé. En d’autres termes, si « désindustrialisation » il y a, cette dernière n’est que relative : notre industrie produit beaucoup plus qu’autrefois mais d’autres activités, en l’espèce les services, ont tout simplement progressé plus vite.

Autre remarque importante, ce phénomène de baisse du poids de l’industrie dans notre économie n’est pas récent. De 19.7% en 1960, le poids des branches manufacturières dans notre PIB baisse régulièrement depuis. Si le phénomène a été nettement plus marqué lors de la dernière décennie, il n’est pas nouveau pour autant. De la même manière, en matière d’emplois, le recul de l’industrie commence dans les années 1980 : par exemple, de 1980 à 1990, le secteur a « perdu » 754 mille emplois soit 15 mille de plus que ces dix dernières années.

Enfin – et je me base ici sur des données des Nations Unies – ce phénomène n’est pas spécifique à la France, ni à la zone Euro… Il est mondial. De 26.7% du PMB [3] en 1970, la part des industries manufacturières est tombée à 16.6% en 2009 – soit un recul de 10 points… comme en France. A moins donc d’accuser la concurrence déloyale d’une nation extraterrestre, il devient difficile d’accuser la mondialisation.

Alors quoi ?

Eh bien deux choses : la première s’appelle externalisation. C’est une des grandes mutations que les entreprises – notamment industrielles – ont connu ces dernières décennies ; elles se sont recentrées sur leurs métiers de base en confiant les tâches annexes à des entreprises spécialisées – et notamment des entreprises de services. Typiquement, si la propreté des sites industriels était autrefois assurée par le personnel des usines ; elle est désormais externalisée auprès d’entreprises spécialisées avec sa valeur ajoutée et son personnel.

Mais là n’est pas l’essentiel. Le véritable « coupable » c’est tout simplement le progrès technologique : en 40 ans, les industries manufacturières ont réalisé des progrès technologiques stupéfiants. Par exemple, en 1970, le salarié moyen de l’industrie française produisait l’équivalent de 74 000 euros par ans ; 40 ans plus tard, son fils produit plus de 273 000 euros – soit 3.7 fois plus. C’est donc avant tout l’automatisation des chaînes de production qui explique le recul des emplois industriels et c’est grâce aux gains de productivité qu’elle nous a permit de réaliser que la valeur réelle des biens industriels a également baissé. Depuis 1970, l’inflation qui touche les produits manufacturés en France est en moyenne de 3.2% contre 4.9% pour l’ensemble du PIB. C’est cette baisse de la valeur de la production qui explique le recul du poids de l’industrie dans notre économie ; c’est exactement le même phénomène que pour l’agriculture.

Si c’est là l’argument des tenants du protectionnisme, je crains fort qu’il ne soit urgent d’en trouver un autre.

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[1] J’utilise ici les chiffres de ce que l’Insee appelle les « branches manufacturières » ; ces dernières correspondent à l’industrie au sens large hors industrie agro-alimentaire et énergie.
[2] Ces chiffres correspondent à la valeur ajoutée d’origine manufacturière rapportée au PIB en euro courants (i.e. aux prix de l’époque).
[3] Produit Mondial Brut.

« La Fed est une banque privée »

Update (2015-07-10) : à ce propos, lisez plutôt cet article.

Le système de la Federal Reserve a été créée en 1913 par le congrès des Etats-Unis (Federal Reserve Act), il s’organise en trois parties : le Board of Governors, le Federal Open Market Committee et 12 Federal Reserve Banks régionales.

Le Board of Governors

La principale instance de décision du système est le Board of Governors, une agence fédérale composée de 7 membres désignés par le Président des Etats-Unis d’Amérique (PotUS) et confirmés par le Sénat pour un mandat de 14 ans. Le président et le vice-président du Board of Governors (actuellement Ben Bernanke et Janet Yellen) sont désignés, parmi les membres du board, par le PotUS pour un mandat de 4 ans.

Le Board of Governors a principalement trois prérogatives : il supervise l’activité des 12 banques régionales du système de la Federal Reserve, il décide de la politique monétaire nationale (via le FMOC, voir ci-dessous) et supervise et régule l’industrie bancaire américaine en général.

Le Federal Open Market Committee

Le Federal Open Market Committee (FOMC) est composé de 12 membres : les 7 membres du Board of Governors et 5 des 12 présidents des banques régionales de la Fed (seul le président de la Federal Reserve Bank of New York est un membre permanent, les autres tournent tout les deux ou trois ans). C’est le FOMC qui décide de la politique monétaire de la Fed (niveau des taux à court terme, offre de monnaie, opérations sur le marché des changes).

Les 12 Federal Reserve Banks régionales

Les 12 banques régionales du système de la Federal Reserve ont un statut intermédiaire entre agence fédérale publique et entreprise privée ; elles sont implantées à New York, Boston, Philadelphia, Richmond, Cleveland, Chicago, Atlanta, St. Louis, Dallas, Minneapolis, Kansas City et San Francisco.

Chacune des banques régionales est détenue par des banques privées de son secteur ; les banques privées nationales ont l’obligation d’être actionnaires d’une des Federal Reserve Banks (à hauteur de 6% de leur capital augmenté de leurs surplus), pour les banques privées régionales c’est une option (en 2010, 38% des banques américaines étaient actionnaires d’une Federal Reserve Bank). Les actions détenues par les banques privées ne sont pas transférables (elles ne peuvent ni les vendre ni s’en servir de garantie) et ne leur donnent pas le droit de diriger de la Federal Reserve Bank (modulo leur représentants au board, voir plus bas). En compensation, la Federal Reserve Bank verse un dividende annuel statutaire de 6% à chacun de ses actionnaires ; le reste des profits réalisés par la Federal Reserve Bank est versé au département du Trésor des Etats-Unis (en 2009, par exemple, les Federal Reserve Banks ont payé 1.4 milliards de dollars de dividendes à leurs actionnaires et 47 milliards au Trésor).

Chaque Federal Reserve Bank est dirigée par un board composé de 9 membres ; 3 membres de classe A représentant leurs actionnaires (1 pour les grandes banques, 1 pour les banques de taille moyenne et le troisième pour les petites banques), 3 membres de classe B également présentés par les banques privées mais qui ne peuvent être salariés ou dirigeant d’une banque (quelle qu’elle soit) et 3 membres de classe C désignés par le Board of Governors (ils ne peuvent être ni employés, ni dirigeants, ni actionnaires d’une banque). Le board de chaque Federal Reserve Bank élit un président qui ne peut effectivement devenir président qu’avec l’aval du Board of Governors.

On a visiblement pas tous la même définition de « banque privée »…

La revolución bolivarienne ne marche plus, elle court

Jérôme Leroy, pom-pom-boy en chef du régime bolivarien de M. Chavez, nous annonce triomphalement que ce dernier a augmenté les salaires de 25% en quelques mois. Comme c’est effectivement un des grands thèmes de la communication bolivarienne du moment, je suppose que Jérôme fait référence au décret du 25 avril 2011 dans lequel M. Chavez a annoncé une hausse de 26.5% du salaire minimum vénézuélien. En effet, ledit salaire minimum était fixé à 1 223.89 bolivars depuis le 1er mai 2010 et l’administration bolivarienne l’a augmenté à 1 407.40 bolivars le 1er mai 2011 (+15%) et a annoncé qu’il passerait à 1 548.14 bolivar au 1er septembre 2011 (+26.5% par rapport à mai 2010).

Voilà donc pour le salaire minimum nominal.

Mais qu’en est-il du pouvoir d’achat des travailleurs vénézuéliens ? La question peut paraître incongrue mais, ça a manifestement échappé à notre supporter en chef du régime chaviste, il se trouve que le Venezuela subit une inflation massive ; c'est-à-dire que les prix augmentent et qu’ils augmentent très vite. Coupons cours tout de suite aux accusations qui ne manqueront pas de fuser de toutes parts et utilisons les chiffres officiels de l’administration de M. Chavez calculés par le Instituto Nacional de Estadistica et publiés par la Banco Central de Venezuela.

Du 1er mai 2010 au 1er mai 2011, le salaire minimum vénézuélien (qui ne concerne pas, je dis ça en passant, les 45% de travailleurs qui sont employés dans l’économie dite informelle) a augmenté de 15%. Or, de mai 2010 à mai 2011, l’indice des prix à la consommation vénézuélien (le très officiel Indice Nacional de Precios al Consumidor) a augmenté de 22.9%. Résultat des courses : le pouvoir d’achat d’un salarié payé au Smic local a donc régressé 7.9% en un an.

Jérôme aurait aussi pu nous indiquer que sur les trois dernières années (depuis le 1er mai 2008), M. Chavez a fait augmenter le salaire minimum de 76.1% (de 799 Bs à 1 407.40 Bs). Auquel cas, j’aurais sans doute précisé que sur cette même période l’inflation a atteint 105.6% : les prix officiels ont plus que doublé (je dis « officiels » parce que les pénuries qui frappent le régime chaviste ont naturellement permit le développement d’un marché noir sur lequel vous imaginez bien que les prix sont un poil plus élevés). Au final, le pouvoir d’achat des smicards vénézuéliens a baissé de 29.5% en trois ans (chiffres officiels, je me permets de le répéter).

Juste pour compléter, converti en dollars US, la valeur du Smic local est passée de $372 le 1er mai 2008 à $327.21 au 1er mai 2011. Vous me direz que ça ne fait que 12% de baisse ; c’est vrai mais c’est oublier qu’entre temps, M. Chavez a instauré un strict contrôle des changes et fixé la valeur du dollar US à 4.3 bolivars (janvier 2010). Outre les nombreuses pénuries que provoque cette politique (en effet, les importateurs vénézuéliens ont un mal fou à se fournir en dollars US pour acheter les biens et services qui manquent cruellement au Venezuela – voitures, médicaments etc…), elle rend toute comparaison internationale pour le moins difficile. Un indice tout de même : au marché noir, le dollar US se négocie manifestement aux alentours de 8.5 bolivars ce qui nous met le Smic de Caracas à environ $166 (55% de baisse en trois ans... oups).

Dernière bonne nouvelle, M. Chavez n’ayant toujours pas compris que c’est son usage immodéré de la planche à bolivars pour financer sa révolution qui est, pour l’essentiel, responsable de l’inflation : il a récemment conçu l’idée fort peu originale d’instaurer le contrôle des prix (Ley de Costos y Precios justos, le 22 juillet 2011).

On arrive en phase terminale, celle de la loi du maximum général.

Addendum :
Il semble que le vrai taux de change soit quelque part entre Bs 5.18 et Bs 5.65 pour un dollar US (basé sur la décote des obligations émises par Caracas). Ces chiffres sont d’ailleurs tout à fait cohérents avec l’inflation du bolivar. Le taux officiel de 4.3 est donc vraisemblablement surévalué de 20 à 31%.

Un gouvernement endetté et une planche à billet

C’est une histoire vieille comme le monde. De la Rome impériale au Venezuela d’Hugo Chavez en passant par l’épisode épique de la République de Weimar, c’est l’histoire d’un gouvernement endetté qui n’ose pas lever de nouveaux impôts mais qui dispose d’un monopole monétaire.

Quand l’Etat croule sous les dettes – à cause d’une guerre ou de politiques économiques ineptes – la solution naturelle consiste à augmenter l’impôt. Mais cette option présente un grand inconvénient : elle est extrêmement impopulaire et ce, en particulier quand le peuple étouffe déjà sous le poids des prélèvements obligatoires. Même le maître de Rome, pourtant peu sensible à la pression des prochaines échéances électorales, hésitait à y recourir. Pour éviter d’avoir à affronter l’ire populaire, de nombreux princes [1] eurent recours à l’expropriation – l’émission des assignats était garantie par les biens confisqués à l’Eglise – ou tout simplement à l’élimination physique des créanciers – option choisie par Philippe le Bel pour éviter de rembourser ses banquiers Templiers.

Une autre possibilité, qui relève tout autant du vol mais présente l’avantage de revêtir l’apparence d’une certaine forme de légalité, consiste à refuser unilatéralement de rembourser ses dettes. On parle alors d’un défaut de paiement. Il est de bon ton, de nos jours, de fustiger le diktat des marchés financiers qui imposent l’austérité à nos gouvernements. C’est bien sûr une fumisterie pure et simple : si vous deviez un jour décider de ne pas rembourser votre crédit immobilier, on vous enverrait la police. Mais si le débiteur indélicat est un gouvernement, non seulement il n’enverra pas sa propre police récupérer les fonds qu’il doit mais de plus, les éventuels créanciers mécontents ont les meilleures raisons du monde de se montrer discrets : un Etat n’a pas seulement une police, il a aussi une armée.

Mais dans un monde où tout se sait, un gouvernement qui pratique ostensiblement le vol ou le meurtre pour annuler sa dette peine à inspirer confiance à ses éventuels créanciers. C’est ici qu’intervient la planche à billets qui est à la fiscalité ce que les armes bactériologiques sont à la guerre : la solution la plus radicale et la plus discrète qui soit.

Pour que le système fonctionne, vous avez besoin de deux dispositifs légaux. Le premier accorde le monopole d’émission de billets de banques à une banque centrale et interdit à quiconque de lui faire concurrence (article 442-4 du Code pénal français). Le second dispositif instaure le « cours légal » de la monnaie gouvernementale ; c'est-à-dire que vous n’avez pas le droit d’utiliser d’autre monnaie que celle de l’Etat (article R642-3) et que vous n’avez pas le droit de refuser cette monnaie en paiement (article R642-2).

Une fois ces deux conditions préalables remplies, le prince dispose potentiellement de deux méthodes : la première, assez grossière, consiste à financer directement la dépense publique par la planche à billets ; la seconde, plus élégante, vise à dévaluer la monnaie afin de réduire la valeur réelle de sa dette [2]. Dans un cas comme dans l’autre, l’Etat peut donc se sortir des situations financières les plus épineuses en dévaluant la monnaie, c'est-à-dire en créant de l’inflation.

L’usage de l’inflation à des fins fiscales offre au moins deux avantages majeurs : il se passe volontiers de tout contrôle parlementaire [3] et surtout, il ne se matérialise pour le contribuable que par une hausse continue et généralisées des prix. Cette deuxième caractéristique est particulièrement appréciable dans la mesure où elle permet d’accuser les marchands, les banquiers, les riches, les juifs, les monarchistes, le clergé, les propriétaires terriens… bref, à peu près n’importe qui à l’exception notable du véritable coupable qui se trouve d’ailleurs être le premier accusateur [4].

Le prince peut alors imposer un contrôle des prix destiné à lutter contre « la rapacité des spéculateurs » ; s’en suivent invariablement des pénuries de plus en plus sévères qui donnent elles-mêmes lieu à une corruption généralisée des fonctionnaires chargés de les gérer. Le peuple furieux réclame une reprise en main de l’économie et cherche un homme providentiel pour remettre de l’ordre dans le pays. La suite, vous la connaissez : il suffit d’ouvrir un livre d’histoire.

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[1] En application du précepte Shadock qui veut que pour qu’il y ait le moins de mécontents possibles, il faut toujours taper sur les mêmes.
[2] L’Etat doit toujours cent millions de livres… mais la valeur de la livre a été divisée par dix.
[3] Ou peut, le cas échéant, être habilement masqué par une politique de soutien aux exportations – i.e. une « dévaluation compétitive ».
[4] Pour un exemple contemporain, voir le président vénézuélien Hugo Chavez.

Article publié le 27 juillet 2011 sur 24hgold.com.

Monty Hall sans maths

Règle du jeu : on va vous proposer 3 enveloppes dont deux sont vides et une contient un billet de €100. Dans un deuxième temps, l’organisate...