Les poules aux œufs d’or

Les poules aux œufs d’or pondent de bons gros œufs dorés dont raffole toute la volière. Les merles, qui ne pondent que des œufs sans saveur, sont jaloux des poules et ne cessent de se plaindre auprès des vautours. Les vautours, qui aiment autant le pouvoir que les œufs d’or, comprennent le parti qu’ils peuvent en tirer : « portez-nous sur le trône, disent-il aux merles, et nous obligerons les poules à réparer cette injustice. » Les merles, ravis, applaudissent chaudement.

Sitôt couronnés, les vautours établissent un impôt lourd et progressif sur les œufs des poules, se servent les premiers et redistribuent ce qui reste aux merles. Les poules, vite excédées de ne rien recevoir en contrepartie et d’être ainsi dénigrées, décident de pondre moins d’œuf pour échapper à l’impôt. Les œufs se raréfient, les merles s’en émeuvent et retournent se plaindre auprès des vautours.

Ces derniers réclament de nouveaux pouvoir en l’échange de quoi, ils promettent de prendre en main la production des œufs et de restaurer l’abondance. Les merles, méfiants, acceptent sans enthousiasme et exigent des résultats. Mais les vautours, qui n’ont jamais pondu un seul œuf, édictent des lois et des règlements qui ne font que décourager encore un peu plus les poules. La production baisse de plus belle de telle sorte que, pour compenser, les vautours décrètent de nouvelles hausses d’impôts.

La colère gronde chez les poules mais elles sont bien incapables de faire face aux merles, qui sont plus nombreux, et surtout aux vautours, qui sont bien mieux armés. De guerre lasse, certaines poules décident de fuir pour sauver leur peau tandis que des moineaux, attirés par le festin, affluent dans la volière. La population des poules décline à vue d’œil ; les œufs commencent à manquer. Les vautours, inquiets pour leur trône, tentent d’échapper à leurs responsabilités en fustigeant l’égoïsme des poules, en accusant les moineaux et en multipliant les facéties.

De leur coté, les merles crient famine et s’indignent de ce que les quelques poules qui restent puissent encore avoir des œufs d’or.

Boucle.

IRPP, ISF et recettes de l’État

« Oh, tu sais, me dit-il en tirant une bouffée de sa cigarette taxée à 80%, moi, de toute manière, je ne suis pas imposable. »

Beaucoup de nos concitoyens pensent qu’ils sont non-imposables et vous avez sans doute observé comme moi que le débat public se focalise quasi-exclusivement sur l’Impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP) et l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Une petite mise en perspective s’impose.

Sur la base des données de l’Insee pour l’exercice 2011, l’IRPP et l’ISF représentaient 5,41% des recettes totales de nos administrations publiques.

Règle #1 : rien n’est gratuit, il y a toujours quelqu’un qui paie ;
Règle #2 : si vous ne savez pas qui, c’est que c’est probablement vous.

M. le Président, construisons l’Étoile de la Mort

Attendu qu’il est désormais acquis que l’État doit augmenter massivement la dépense publique pour relancer la croissance (i.e. politique de croissance) et qu’un déficit budgétaire inférieur à 10% du Produit intérieur brut est une politique d’austérité ;

Attendu qu’il est également acquis que les seules solutions raisonnables à un endettement public insoutenable sont (i) encore plus de dette et/ou (ii) le financement de la dépense publique par la création monétaire ;

Attendu, enfin, que nous entrons dans une nouvelle ère, que le paradigme a changé, que les lignes ont bougé, qu’il faut désormais raisonner hors du cadre et que, de toute manière, si on ne peut pas les battre, autant se joindre à eux ;

Attendu ce qui précède, donc, je me fais fort de participer, avec mes faibles moyens, au redressement productif national, à la relance de la croissance durable et à la réindustrialisation de la France en relayant ici le plan initialement élaboré par Tyler Durden (Zero Hedge) en février 2012. Pour d’obscures raisons, le gouvernement des États-Unis n’a pas donné suite : l’occasion est historique, n’attendons plus une seconde :

Construisons l’Étoile de la Mort

L’Étoile de la Mort, pour ceux d’entre nous qui se seraient absentés ces 36 dernières années, est une station orbitale de combat ayant la forme d’une sphère de 70 kilomètres de rayon et qui, d’un seul tir de son superlaser impérial Mk I, peut atomiser une planète entière. L’Étoile de la Mort c’est donc l’arme intergalactique absolue mais, plus que cela encore, c’est aussi un formidable défit technologique et la plus grande aventure industrielle de tous les temps. Enfin et surtout, construire l’Étoile de la Mort, c’est assurer à notre pays plusieurs décennies de croissance à deux chiffres et de plein-emploi.

Dans sa proposition initiale, M. Durden produit une première évaluation du budget de construction qui, pour diverses raisons [1], me semble très en dessous de la réalité. Il est important de noter ici que c’est une excellente nouvelle : l’objectif n’est pas de faire des économies mais, au contraire, de dépenser le plus possible afin de maximiser l’effet de cette opération sur la demande agrégée et donc, sur la croissance. Le meilleur moyen d’évaluer le coût de la structure interne de l’Étoile de la Mort consiste, me semble t’il, à extrapoler le budget d’un projet de même nature (i.e. une station orbitale) mais de dimensions plus modestes : en l’occurrence, la Station spatiale internationale (ISS).

Nous savons que, de 1985 à 2015, le programme ISS aura coûté un total d’environ 113 milliards d’euros dont 38 milliards rien que pour affréter les 36 vols de navettes spatiales qui ont permis d’amener les différents éléments en orbite. Or, avec un volume pressurisé de 2,1 millions de kilomètres cubes, on peut estimer que l’Étoile de la Mort sera environ 2,14x10^15 fois plus spacieuse et donc plus coûteuse que la Station spatiale internationale (900 m3). Ce qui porte le coût de la structure interne à 269x10^21 euros (269 suivi de 21 zéros ; 269 000 milliards de milliards). Au regard de ce chiffre, on considèrera que le coût du blindage [2], de l’armement et des 265 675 hommes d’équipage sont négligeables.

Que la farce soit avec nous !

Évidemment, cette estimation brutale ne tient pas compte des économies d’échelle et des progrès technologiques que nous ferons chemin faisant. Il semble donc raisonnable de minorer le montant de la dépense à environ 200x10^21 euros ; soit notre Produit intérieur brut actuel multiplié par 100 milliards. En comptant sur un multiplicateur fiscal d’environ 1,4x (estimation conservatrice) [3] et sur un étalement du projet sur les 50 prochaines années, la construction de l’Étoile de la Mort devrait nous permettre de connaitre une croissance annuelle moyenne de 67,1% pour le demi-siècle qui vient.

Du point de vue du financement, la solution la plus raisonnable et la moins coûteuse consiste à créer ex-nihilo les 200x10^21 euros mentionnés plus haut au fur et à mesure de nos besoins. Il suffira pour ce faire de revenir au franc et de se débarrasser une fois pour toutes des lois scélérates qui empêchent le Trésor public de se financer directement auprès de la Banque de France. Naturellement, ces 200x10^21 euros/francs de création monétaire ne seront pas inflationnistes puisqu’ils seront amplement compensés par la création de l’Étoile de la Mort et ses effets induits sur la demande agrégée (280x10^21 euros/francs).

Je sais bien que ce projet peut sembler farfelu mais je vous rappelle que, d’une part, vous devez vous habituer à sortir du cadre et que, d’autre part, ce n’est pas beaucoup plus farfelu que le plan de Paul Krugman qui proposait (presque sérieusement) de se préparer à une invasion extraterrestre. Accessoirement, par les temps qui courent, disposer de l’arme intergalactique absolue nous donnerait non seulement un avantage stratégique appréciable en cas de conflit armé (y compris avec une nation extraterrestre hostile ou exportatrice) mais aussi la possibilité d’atomiser à volonté ces concurrents déloyaux qui nous agressent en nous vendant des produits bon marché.

Monsieur le Président, la balle est dans votre camp. Je reste, naturellement, à votre entière disposition pour toute information complémentaire.

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[1] M. Durden se concentre exclusivement sur les 1,08x10^15 tonnes d’acier nécessaires, selon ses calculs, à la construction de l’Étoile de la Mort.
[2] Avec une surface de 61 575 kilomètres carrés et une épaisseur estimée à 5 centimètres, on obtient aisément un volume d’acier de 3,1x10^12 mètres cubes d’acier ; soit 24x10^12 tonnes et 1,3x10^16 euros aux cours actuels. Il faut naturellement rajouter à cela le coût de mise en orbite de l’ensemble : à raison de 12,5 tonnes de matériel par navette il faudra compter 1,9x10^12 vols et donc un budget de 2x10^12 euros.
[3] Voir G. Corsetti, S. Simonelli et A. Acconcia, (2011) Mafia and Public Spending: Evidence on the Fiscal Multiplier from a Quasi Experiment CEPR Discussion Paper 8305.

Le syndrome Balthazar Picsou

Vous connaissez sans doute Balthazar Picsou, Scrooge McDuck [1] en version anglophone, l’oncle de Donald Duck qui se trouve par ailleurs être à la tête d’une fortune estimée par Forbes à environ 44,1 milliards de dollars en 2011. L’oncle Picsou est donc immensément riche mais ce n’est pas tout ; il a une autre particularité, une caractéristique qui tient à sa personnalité : Balthazar Picsou est incroyablement radin.

Jugez par vous-même : depuis le début de sa carrière en 1947, la quasi-totalité des dollars qu’il a gagnés sont allés rejoindre son coffre géant de Donaldville. Cela fait donc 66 ans qu’il amasse des dollars sans jamais dépenser un cent ; 66 longues années qu’il traine la même redingote et le même haut-de-forme élimé. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que la pingrerie de Picsou n’a rien d’anecdotique, ce n’est pas un simple trait de personnalité ; il est en réalité atteint d’une pathologie grave : ci-après, le syndrome Balthazar Picsou.

Description clinique

Pour bien comprendre, je vous invite à considérer un billet de banque – de 5, 10, 20 ou 50 euros ; le premier qui vous tombe sous la main – et à vous poser la question suivante : qu’avez-vous entre les mains si ce n’est un morceau de papier imprimé ? En d’autres termes : par quel miracle ce bout de papier a-t-il de la valeur à vos yeux alors que – par exemple – le journal d’avant-hier n’en a pratiquement aucune ? Eh bien c’est extrêmement simple : c’est uniquement parce que vous savez ; parce que vous avez la certitude que vous pourrez échanger ce billet contre des biens et des services qui rendent votre vie plus agréable.

Si cette idée vous chiffonne, essayez d’imaginer un monde dans lequel vous possédez que baignoire pleine à ras-bord de billets de 100 euros alors que tous les magasins auxquels vous pouvez raisonnablement accéder sont désespérément vides : il n’y a rien à acheter. Auriez-vous le sentiment d’être riche ? Vous ne pouvez acheter ni vêtements, ni nourriture : diriez-vous que votre situation matérielle est enviable ? Probablement pas.

Eh bien pour Balthazar Picsou, comme pour toutes celles et ceux qui sont atteint du syndrome du même nom, c’est exactement le contraire : ils se fichent éperdument des richesses réelles, du confort et du bien-être que leur argent leur permettrait d’acquérir ; ils accumulent de l’argent pour le seul plaisir d’en avoir beaucoup [2]. Autrement dit, pour celui qui est atteint du syndrome Balthazar Picsou, (i) un billet de banque a de la valeur indépendamment des biens et services qu’ils permet d’acheter et (ii) un billet de banque a toujours plus de valeur que les biens et services qu’il permet d’acquérir.

Une explication rationnelle du mercantilisme

Je vous vois sourire d’ici. Vous pensez sans doute que cette histoire de syndrome Balthazar Picsou n’a ni queue ni tête et que ce n’est que pure invention de ma part. Eh bien détrompez-vous : le mal est bien réel et il est infiniment plus répandu que vous ne le pensez. Par exemple, Jean-Baptiste Colbert, Marine le Pen, Arnaud Montebourg, toutes celles et ceux qui pensent que le déficit de notre balance commerciale est un problème et toutes celles et ceux qui plaident ou ont plaidé pour la mise en œuvre de politiques protectionnistes en sont atteints.

Je m’explique : imaginez que nous vivions dans un monde sans argent, un monde de troc où nous échangeons uniquement des produits contre d’autres produits. Dans un tel monde, un déficit de la balance commerciale n’aurait aucun sens n’est-ce pas ? À chaque importation de produit correspondrait une exportation de produit de valeur équivalente (sinon, la transaction n’aurait pas lieu) et la balance commerciale serait, par définition, toujours équilibrée. Et maintenant, imaginez qu’au lieu d’exporter des produits, nous exportons des billets : pourquoi diable cela nous appauvrirait-il ?

Vous aurez beau tourner autour du pot, la seule explication c’est que celles et ceux qui pensent qu’un déficit de la balance commerciale nous appauvrit sont intimement convaincus, sans même le réaliser, que 100 euros en billets de banque ont plus de valeur que 100 euros de marchandises. C’est une manifestation du syndrome Balthazar Picsou. Dans les cas extrêmes, le patient préfère mourir de faim ou de maladie plutôt que d’échanger ses précieux billets contre de la nourriture ou des médicaments.

Rêve de planche à billets

C'est-à-dire que pour les personnes atteintes de cette pathologie, le billet de banque que vous tenez entre vos mains n’est pas un moyen pratique d’échanger, de conserver ou d’évaluer de la richesse, il est la richesse ; à la limite, rien d’autre n’a de valeur. Ainsi, de la même manière que l’opération qui consiste à exporter des billets de banque pour importer de l’or donne lieu, à leurs yeux, à un appauvrissement, le simple fait d’imprimer des billets constitue une source intarissable d’enrichissement.

Naturellement, nous savons vous et moi que ce n’est pas en remplissant nos baignoires de billets que nous garnirons les étals des marchands ni, par voie de conséquence, nos garde-mangers. La théorie quantitative de la monnaie, dûment étayée par quelques siècle d’histoire, nous a clairement apprit qu’à trop multiplier les billets au regard des richesses réelles produites, on obtient qu’un seul effet : la dévaluation de la monnaie, c'est-à-dire de l’inflation. Nous savons, en somme et comme Jean-Jacques Rousseau le résumait si bien que « l’argent n’est pas la richesse, il n’en est que le signe ; ce n’est pas le signe qu’il faut multiplier, mais la chose représentée. [3] »

Mais pour celui qui souffre du syndrome Balthazar Picsou, la monnaie se confondant complètement avec la notion de richesse, il n’est pas de problème qu’il ne pense pouvoir résoudre en imprimant des billets : Les salaires ne sont pas assez élevés ? Imprimons des billets et distribuons-les ! Il y a du chômage ? Imprimons des billets et utilisons-les pour payer des salaires ! l’État est endetté ? Imprimons des billets et utilisons-les pour rembourser la dette publique ! Au bout du compte, lorsque tous cherchent à freiner ses ardeurs, le sujet s’imagine couramment victime d’un obscur complot et sombre dans la paranoïa.

Si, au regard des symptômes exposés ci-dessus, vous pensez être vous-même atteint du syndrome Balthazar Picsou, je ne saurais trop vous encourager à consulter un spécialiste de toute urgence.

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[1] Si les écossais ont la réputation d’être radins, c’est probablement du à l’extraordinaire efficacité de leur système bancaire et financier entre 1716 et 1845 ; un système de monnaies privées en concurrence qui fonctionnait pratiquement sans aucune régulation.
[2] Balthazar aime aussi s’y baigner mais c’est un autre problème.
[3] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762).

La lutte des classes dans mon salon

Lors d’un débat politique retransmit récemment sur la télévision d’État, l’un des protagonistes – Monsieur Mélenchon pour ne pas le nommer – nous a opportunément rappelé que la France est sans doute le dernier pays au monde où la « lutte des classes » est encore considérée comme une vision réaliste et crédible de la société. Le moment me semble donc bien choisi pour vous raconter l’histoire de Robert et Francis, deux enfants de la deuxième moitié du XXe siècle qui ont ceci de commun avec Johnny Halliday qu’ils sont nés en 1943.

Robert et les affres du lumpenprolétariat

C’est donc en 1943, à Paris, dans le quartier de la porte de Vanves que nait Robert. Fils d’ouvrier, le petit Robert perdra sa maman dès l’âge de 5 ans et c’est sa grande sœur, Ivonne, qui se chargera d’élever la fratrie. Son père, fou de chagrin, parviendra à nourrir ce qui reste de sa famille quelques années encore avant de rejoindre son épouse dans la tombe. L’enfance de Robert, c’est une misère que les jeunes de maintenant ne peuvent même pas imaginer. C’est l’enfance d’un gamin qui fait le chiffonnier pour pouvoir se payer une paire de chaussures, qui n’a pas de quoi s’offrir des sous-vêtements et qui n’a aucune certitude, quand il rentre chez lui le soir, de trouver un dîner sur la table.

Robert a donc grandi là, entre voyous et militants communistes. Mille fois, il a eu l’occasion de mal tourner mais, sans doute grâce à Ivonne, il restera finalement dans le droit chemin. Adolescent, il n’est pas bien grand mais c’est un garçon solide : il devient déménageur avant de se reconvertir dans le bâtiment. Il faut dire que durant les 30 glorieuses, du travail dans le bâtiment, ça ne manque pas. Robert commence comme apprenti puis, fort de quelques années d’expérience, s’installe à son compte finira même patron d’une petite entreprise de dix salariés.

Un été, Robert décide avec quelques amis de s’offrir les premières vacances de sa vie et jette son dévolu sur un village italien du Club Med. Bien lui en prit : il y rencontre Mireille. Coiffeuse, issue d’un milieu modeste comme lui, elle est aussi blonde qu’il est brun : c’est le coup de foudre suivi d’un mariage dont naîtront deux enfants. Entre temps, Robert se lasse des tracasseries administratives et fiscales que lui imposent sont rôle de patron et décide de devenir formateur ; Mireille, désormais jeune maman, abandonne la coiffure pour trouver un travail de bureau.

Francis et l’opulence de la bourgeoisie

C’est à Mâcon que Francis voit le jour. Fils d’un haut fonctionnaire d’origine bretonne et d’une infirmière issue de la meilleure bourgeoisie rochefortaise, il est le cadet de sa fratrie. Ses premiers souvenirs d’enfance datent de la période de l’immédiat après-guerre, lorsque son père, responsable de l’occupation militaire d’un länder allemand, avait reçu pour logement de fonction le château du prince local. Puis, ce fût une magnifique maison patricienne sur les rives du lac de Constance avant que l’État ne décide finalement que le père de Francis lui serait plus utile dans une carrière préfectorale.

Au grès des affectations paternelles, Francis et ses frères et sœurs, navigueront ainsi de sous-préfectures en préfectures, en France métropolitaine comme en Algérie et ne connaitrons, de toute leur enfance, que des demeures somptueuses scrupuleusement entretenues par un personnel de maison aux petits soins. Très tôt, Francis développe un goût certain pour l’aventure mais se montre en revanche plus circonspect dès lors qu’il est question d’étudier ; de fait, il n’aura jamais son baccalauréat. Peu importe : après un bref passage dans l’armée de terre, il trouve – grâce au réseau paternel – un bon poste dans l’administration à Marseille.

C’est un beau soir d’été, lors d’une soirée mondaine de la meilleure bourgeoisie marseillaise, qu’il rencontre Christelle. Issue d’une famille d’industriels du nord – industrie textile, cela va de soi – qui a fuit l’occasion nazi pendant la guerre, elle est jeune, belle comme un cœur et loin d’être insensible au charme de Francis. De leur mariage naîtront trois enfants qui connaitront l’enfance dorée et ensoleillée des gamins des beaux quartiers de la citée phocéenne.

Mon ennemie de classe

J’ai rencontré Marie à la toute fin des années 1990. Moi, le jeune provincial qui découvrait la capitale à l’occasion de son premier emploi et elle, ma fleur de banlieue, qui avait décroché son poste grâce aux excellentes relations que sa maman entretenait avec les ressources humaines. Nous étions jeunes, nous travaillions sur le même open space, nous étions l’un et l’autre célibataires… Quelques semaines plus tard, nous emménagions ensemble ; encore quelques mois et nous étions mariés.

Si je vous raconte cette histoire, c’est que, voyez vous, Marie est la fille de Robert et Mireille tandis que moi, je suis le fils ainé de Francis et Christelle. C'est-à-dire que chez nous, si j’en crois Monsieur Mélenchon et ses amis, la lutte des classes est un sujet particulièrement épineux puisqu’elle traverse notre salon (et notre lit conjugal).

En effet, si vous l’étudiez du point de vue de l’historicisme marxiste, notre petite famille est un champ de bataille homérique, le lieu de l’espace et du temps où le prolétariat, en la personne de mon épouse, tente de mettre fin à la domination de la classe bourgeoise et capitaliste que j’ai l’honneur de représenter. Je vous laisse imaginer le tableau : barricades sur le canapé, jets de pavés par-dessus la télévision et peloton de CRS en embuscade derrière le buffet…

L’appartenance de classe se transmet-elle ?

Mais là où la conception marxiste devient beaucoup plus difficile à se représenter, c’est avec nos enfants. Marie et moi en avons trois et je pose la question : nos enfants – issus de l’accouplement d’une prolétaire et d’un bourgeois – héritent-ils de la classe de leur mère, de celle de leur père ou d’un mélange des deux ? Notez que dans ce dernier cas, il y aurait donc une ou plusieurs classes intermédiaires dont il faudra préciser le rôle dans la lutte des classes. J’attends avec impatience les commentaires des docteurs de la foi marxiste sur ce point.

Par ailleurs, en cet an de grâce 2013, alors Marie et moi nous préparons à fêter le 70ème printemps de nos pères respectifs, j’observe que Francis et Robert partagent autre chose que leurs petits enfants : leur principal problème est désormais de trouver un moyen (légal) d’échapper à l’Impôt sur la fortune. En ce qui concerne mon papa, me direz-vous, c’est tout à fait conforme aux préceptes de la doctrine marxiste puisqu’il appartient à la classe dominante. En revanche, j’avoue être plus perplexe en ce qui concerne l’imposition de mon beau-père : est-ce à dire qu’il aurait, au cours de sa vie, changé de classe ? Le fait de s’enrichir par son travail serait-il un crime ?

Quoiqu’il en soit et très concrètement, il y a deux faits dont je peux témoigner devant vous. Le premier, c’est que ni Francis ni Robert ne croient ne serait-ce qu’une traitre seconde en cette fameuse lutte des classes. Le second, c’est que leurs petits-enfants ne sont pas le résultat de l’affrontement de deux classes antagonistes mais bel et bien le fruit de l’amour entre homme et une femme. Amis marxistes, je vous laisse méditer là-dessus.

Le socialisme des imbéciles

« Juifs. Faire un article contre cette race, qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple. Demander son expulsion de France, à l’exception des individus mariés avec des françaises ; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin l’abolition de ce culte. Ce n’est pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer... Par le fer ou par le feu, ou par l’expulsion, il faut que le juif disparaisse... […] La haine du juif comme de l’Anglais doit être notre premier article de foi politique. »

S’il avait été allemand et s’il été né un siècle plus tard, l’auteur de ces mots, celui qui couche sur le papier de son journal personnel une telle haine des juifs, aurait sans doute été nazi. L’histoire ne lui donnera pas cette occasion puisque, d’une part, il était français et, par ailleurs, il a suivi son antisémitisme dans la tombe en 1865. L’auteur de cette violente diatribe n’est autre que Pierre-Joseph Proudhon [1], un des plus grands théoriciens socialistes du XIXe siècle.

Proudhon est chrétien, certes ; c’est de là que vient la référence au peuple « déicides », un des fondements moyenâgeux de l’antijudaïsme chrétien. Mais il y a plus ; c’est dans la dernière phrase ; cette idée selon laquelle la haine du juif et de l’anglais est un objectif politique, un objectif prioritaire.

Le banquier juif

L’anglais dont il est question ici, c’est le protestant et, derrière le protestant, c’est le banquier, le financier, le capitaliste. L’anglais et le juif, donc, sont les archétypes des ennemis de classe, pour reprendre la terminologie marxiste, des socialistes tels que Proudhon. C’est parce que le juif incarne la société marchande, la finance apatride et l’exploitation capitaliste que sa destruction est un objectif politique. D’ailleurs, note Pierre Leroux [2] « les plus grands capitalistes de France ne sont-ils pas des Juifs, qui ne sont pas citoyens français, mais des agioteurs de tous les pays ? »

Charles Fourrier ne pense pas autre chose lui qui estime qu’« un tort plus grave chez cette nation, est de s'adonner exclusivement au trafic, à l'usure, et aux dépravations mercantiles. [3] » Peuple mercantile, encore, sous la plume d’Alphonse Toussenel dans son Les juifs rois de l'époque [4]. « Dévorée par une sorte de fièvre du gain » selon Jean Jaurès, cette nation juive qui « manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d'extorsion. [5] » Karl Marx lui-même, pourtant d’origine juive, ne note t’il pas que « la nationalité chimérique du Juif est la nationalité du commerçant, de l'homme d'argent [6] » ?

C’est cette association entre le juif et la finance, la bourse, le profit et, en un mot, le capitalisme, que l’on va retrouver sous la plume de pratiquement tous les auteurs anticapitalistes du XIXe siècle et du début du XXe. Développée par les socialistes « de gauche », elle imprègnera, notamment via des auteurs comme Georges Vacher de Lapouge [7], les théoriciens anticapitalistes et nationalistes de l’extrême droite ; on la retrouve, intacte, dans La France juive d’Édouard Drumont (1886). C’est cette idée, cette forme bien spécifique d’antisémitisme qu’Auguste Bebel, président du SPD allemand au tout début du XXe siècle, qualifiera de « socialisme des imbéciles ».

Cruelle ironie de l’histoire

Les racines du mal plongent très loin dans notre histoire. Lorsqu’il apparait en Europe, au début du XIe siècle, l’antisémitisme n’est pas encore l’antisémitisme ; c’est un antijudaïsme, une question purement religieuse : on reproche essentiellement aux juifs, le « peuple déicide », de n’avoir pas reconnu le Christ. Mais, dès les premières croisades, apparaissent de nouveaux chefs d’accusation et notamment l’idée selon laquelle les juifs pratiquent l’usure, le prêt à intérêts.

La cruelle ironie de l’histoire c’est que c’est en grande partie vrai : la doctrine de l’Église proscrivant l’usure [8] et la jurisprudence rabbinique – en application du verset 23:20 du Deutéronome – l’autorisant, c’est tout naturellement que de nombreux juifs devinrent les financiers de l’économie chrétienne. C’est cet état de fait que reconnait Philippe-Auguste lorsqu’après avoir dépouillés et expulsés les juifs en 1182, il les rappelle en 1198 : ils sont tout simplement indispensables à la prospérité du royaume.

Naturellement, le succès des uns attisant la jalousie des autres, la haine du juif n’en sera que plus répandue et les persécutions s’enchaineront : c’est le quatrième concile du Latran, en 1215, qui imposera le port d’une marque distinctive aux juifs ; consigne appliquée en 1269 par Saint-Louis avec la rouelle [9]. Les juifs se verront régulièrement interdire l’accès à la plupart des métiers, se concentreront d’autant plus sur celui de banquier et se verront régulièrement spoliés de leurs biens pour avoir osé chercher à gagner leur vie. Les juifs et l’argent, ce mythe fondateur de l’antisémitisme européen, c’est une création de l’Église et des rois chrétiens.

L’honneur perdu des socialistes

Ainsi nait donc le véritable antisémitisme du XXe siècle, cette idée selon laquelle le juif, banquier et apatride, complote en secret pour établir sa domination sur le monde. C’est le terreau fertile du Protocole des sages de Sion, de l’antisémitisme athée et rationalisé qui deviendra une des pierres angulaires de la doctrine national-socialiste et, partant, de la solution finale.

Que le lecteur de se méprenne pas, il n’est pas question ici de dire que le socialisme est ontologiquement antisémite ou antijudaïque. Aussi vrai que de nombreux auteurs socialistes n’ont jamais laissé filtrer la moindre haine envers le peuple juif et l’ont même, comme Bebel, défendu avec courage, l’antisémitisme est une forme de racisme qui déborde largement le cadre du socialisme. Si Proudhon, Fourrier, Toussenel, Marx, Guesde, Jaurès et tant d’autres ont été antisémites c’est parce qu’ils ont amalgamé les juifs à leur ennemi naturel – le « capitaliste ».

Le déshonneur des socialistes est postérieur à cela. Il date de ce moment où, lorsque toute l’horreur du régime nazi et de la solution finale est apparue au grand jour, ils ont cherché, par tous les moyens, à nier la filiation directe qui existe entre l’antisémitisme nazi et les idées développées par les penseurs qui peuplent leur panthéon.

Une simple lecture de Mein Kampf est sans équivoque. Adolf Hitler, comme la plupart des dignitaires du régime nazi [10], développe exactement les mêmes arguments, les mêmes préjugés ; ils sont détaillés, noir sur blanc, au fil des discours et des livres de chevet du régime. Hitler, lui-même, résume : « rappelez-vous que c’est le Juif qui a inventé cette économie du mouvement perpétuel des capitaux et de leur entassement qu’on appelle le Capitalisme […]. L’économie moderne est une création des Juifs. Elle est entièrement et exclusivement dominée par eux. [11] »

Plus jamais ça

Les socialistes d’après guerre, trop heureux de rejoindre le camp des vainqueurs et de faire oublier le pacte germano-soviétique et la longue cohorte des ex-SFIO et autres anticapitalistes d’extrême droite qui ont pris fait et cause pour le régime de Vichy, ont bataillé, depuis des décennies, pour que cette vérité essentielle reste dans l’ombre ; pour que le piédestal de leurs héros ne soit jamais écorné. Ils ont nié l’évidence de toutes leurs forces [12] : si le nazisme était bien une forme de nationalisme c’était aussi – et surtout – une forme de socialisme ; un socialisme dont il héritait son antisémitisme meurtrier.

L’histoire est une science qui s’étudie dans quatre dimensions : le temps, l’espace, les hommes et les idées. Falsifier le rôle des idées, la manière dont elles se nourrissent les unes des autres, revient à falsifier l’histoire elle-même et interdit aux générations futures de capitaliser sur l’expérience du passé. Le mensonge par omission qui a consisté, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, à taire ou à nier la véritable source idéologique du nazisme est non seulement un crime contre la mémoire mais aussi, et surtout, nous expose à reproduire les mêmes erreurs.

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[1] Pierre-Joseph Proudhon, Carnets, 26 décembre 1847.
[2] Pierre Leroux, De la ploutocratie (1843), chap. XXX.
[3] Charles Fourrier, Œuvres complètes, t. 6 Analyse de la civilisation (1848).
[4] Alphonse Toussenel, Les juifs rois de l'époque – histoire de la féodalité financière (1845).
[5] Jean Jaurès, Discours au Tivoli (1898).
[6] Karl Marx, Sur la question juive II (1843).
[7] Anthropologue antisémite qui développera notamment l’opposition entre « aryens » et « sémites » reprise par Drumont, Lapouge fût un des fondateurs du Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde, puis membre de la SFIO.
[8] Il faudra attendre le Concile de Bâle en 1431 pour que cette interdiction soit levée pour les chrétiens ; chez les musulmans, elle est toujours d’actualité.
[9] Un petit cercle d'étoffe jaune dont le port sur les habits est obligatoire.
[10] Et notamment les théoriciens socialistes qui ont inspiré la politique économique du régime comme Gottfried Feder et Werner Sombart.
[11] Adolf Hitler cité par Hermann Rauschning dans Hitler m’a dit (1939).
[12] L’étude du nazisme proposée par l’Éducation nationale en classe de 3ème évacue systématiquement le caractère socialiste du régime qui est présenté comme étant « antisémite, raciste et nationaliste ».

Baguette de pain et exception culturelle

Commentaire lu sur internet : « Si on se rappelle, avant l'euro, la baguette était à 1 franc. Depuis l'euro, elle est à 1 euro, soit 6,55 francs. Lorsque le prix du blé a fortement grimpé, il y a quelques années, les boulangers ont répercuté la hausse. Lorsque les cours se sont ensuite effondrés, les boulangers ont oublié de répercuter la baisse... Alors, ils ont fait des économies sur le dos des clients. Refusons une nouvelle hausse... »

Vous avez sans doute déjà lu des commentaires de ce type et peut être même partagez vous le sentiment de ce commentateur. Ce qui est exprimé ici, c’est une défiance très forte vis-à-vis de la concurrence ; l’idée selon laquelle, dans une économie de marché, les entreprises privées peuvent fixer et augmenter les prix comment elles le souhaitent. C’est une des nombreuses facettes de l’anticapitalisme à la française ; cette part de notre exception culturelle qui trouve sa source, au moins en grande partie, dans une ignorance désarmante des faits et mécanismes économiques.

Dissonances cognitives

Commençons par corriger les chiffres évoqués par l’auteur de ce commentaire. Juste avant l’introduction de l’euro, en décembre 1998 [1], le prix moyen d’une baguette de pain de 250g [2] en France métropolitaine n’était pas de 1 franc mais plutôt de 4 francs et 5 centimes. Aussi surprenant que ça puisse vous sembler, la dernière fois que vous avez payé votre baguette 1 franc, c’était probablement vers 1975 ; en 1980, elle coûtait déjà 1,67 francs en moyenne.

Par ailleurs, le prix actuel d’une baguette en France métropolitaine n’est pas de 1 euro mais plutôt de 88 centimes d’euros [3]. La baguette à 1 euro, c’est sans doute à Paris ; chez moi, en plein centre de Marseille, je la paye 80 centimes. En d’autres termes, « depuis l’euro », la hausse du prix moyen de la baguette n’est pas de 556% comme semble le croire notre commentateur mais plutôt de 42% (de 62 à 88 centimes d’euros).

Une augmentation du prix de la baguette de 42% sur 14 ans, ça correspond à une croissance annuelle de 2,5%. C’est loin d’être négligeable, bien sûr, mais est-ce plus qu’à l’époque des francs ? Eh bien non : de 1980, deux ans après la libéralisation (toute relative) du prix du pain [4], à décembre 1998, le prix moyen de la baguette est passé de 1,67 à 4,05 francs ; soit une augmentation de 5% par an – c'est-à-dire deux fois plus que « depuis l’euro ».

La baguette monte ou l’euro baisse ?

Lorsque notre commentateur écrit « 1 euro, soit 6,55 francs », il commet une erreur de raisonnement très courante : celle qui consiste à croire que, si nous avions gardé notre ancienne monnaie nationale, la valeur de cette dernière ne se serait pas érodée depuis 1999. C’est pour le moins douteux ; en réalité, la valeur du franc, comme celle de l’euro depuis 14 ans, n’a jamais cessé de baisser : c’est ce qu’on appelle l’inflation.

Il faut bien comprendre que dire qu’une baguette vaut 2 francs est strictement équivalent à dire qu’un franc vaut une demi-baguette. Dès lors, si le prix de votre baguette passe à 4 francs, vous n’avez aucun moyen de savoir si c’est la valeur de votre pain qui a doublé ou si c’est la valeur du franc qui a été divisée par deux. C’est pour cette raison que, pour évaluer l’inflation, on utilise un panier de prix qui permet de distinguer ce qui est spécifique à chaque produit de ce qui est commun à tous : la monnaie dans laquelle ils sont exprimés.

Ainsi, si l’on retient la composition du panier qu’utilise l’Insee pour calculer son indice des prix à la consommation, les prix exprimés en euros ont augmenté de presque 26% depuis janvier 1999 ; ce qui revient à dire que la valeur de l’euro a baissé de 21%. De la même manière, exprimé en francs du 1er janvier 1999, la valeur d’un euro actuel n’est plus de 6,55957 francs (1999) mais d’environ 5,21 francs (1999).

En d’autres termes, sur une augmentation de 42% du prix de la baguette depuis janvier 1999, on peut déjà attribuer environ 26% à l’inflation ; c'est-à-dire à l’érosion de la valeur de l’euro. Il va de soi que nos amis boulangers, meuniers et agriculteurs n’y sont absolument pour rien ; si vous avez absolument besoin d’adresser vos plaintes à quelqu’un, vous devriez plutôt chercher dans les étages de l’Eurotower à Francfort-sur-le-Main.

Sus aux spéculateurs !

La deuxième partie de l’intervention de notre commentateur est aussi très symptomatique d’une de nos petites exceptions culturelles : à chaque fois que le prix de quelque chose augmente, nous avons coutume, nous autres français, de lancer la chasse aux « spéculateurs ». La tradition est ancienne ; déjà lorsque Turgot voulu libéraliser le commerce du grain, un certain nombre de meuniers et de boulangers furent accusés d’être des « accapareurs » (les spéculateurs de l’époque) et certains le payèrent même de leur vie.

La première chose que l’on pourrait répondre à notre commentateur c’est que le prix du blé c’est – à tout casser – 6% du prix d’une baguette. Autant dire que les variations du cours du blé n’ont qu’un impact marginal sur le prix de vente. En réalité, ce que reflète l’augmentation du prix réel – c'est-à-dire ajustée de l’inflation – de la baguette c’est surtout le coût du travail (notamment les 35 heures), la facture énergétique et le loyer de nos boulangers. De fait, si la marge que réalise votre boulanger sur ses baguettes est sans doute largement inférieure à 8 centimes, c’est tout simplement parce qu’il a des concurrents.

Depuis 1981, les World Value Surveys, qui couvrent 90% de la population mondiale, mesurent (notamment) l’idée que se font nos contemporains sur les bénéfices qu’ils tirent de la concurrence. Le résultat est sans appel : au classement mondial des pays où les gens expriment la plus forte défiance vis-à-vis de la concurrence, la France arrive seconde (juste derrière la Thaïlande) et le jugement de nos compatriotes ne cesse de se dégrader depuis 30 ans.

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[1] Même si la mise en circulation des pièces et des billets en euros n’est intervenue que 3 ans plus tard, nous sommes passés à l’euro le 1er janvier 1999. C’est à cette date que la franc français a cessé d’être une monnaie autonome et que sa avec l’euro a été fixée à 6,55957 francs pour 1 euro.
[2] Jusqu’en 1970, la baguette pesait 300 grammes.
[3] Plus précisément 3,51 euros le kilo soit 87,75 centimes la baguette (source : Insee, décembre 2012).
[4] Arrêté n°78-89 P du 9 août 1978. Dès l’année suivante, l’État cherchera néanmoins à reprendre le contrôle des prix au travers d’une série de dispositifs. Il faudra attendre le 1er janvier 1987 pour rentre en vigueur l’ordonnance n°86-1243 du 1er décembre 1986 qui restaure la liberté totale des prix.

La pièce d'un trillion de dollars

L’histoire de la pièce magique remonte à l’été 2011, alors que l’administration Obama tentait d’exécuter un budget déficitaire de 1,5 trillions de dollars et que le debt ceiling (littéralement le « plafond de la dette »), le montant maximum de dette que le département du Trésor est autorisé à émettre [1] était déjà atteint (14,3 trillions [2] de dollars à l’époque). Le gouvernement des États-Unis était alors dans une impasse ubuesque : le Congrès refusait d’accorder au Président Obama les moyens de financer sa politique tandis que ce dernier exécutait le budget en avertissant qui voulait bien l’entendre qu’à défaut de rehaussement du plafond, les États-Unis d’Amérique risquaient de se retrouver en situation de cessation de paiement.

Début août 2011, un accord fut finalement trouvé et l’administration en place parvint à négocier une élévation du fameux plafond en l’échange de coupes budgétaires programmées en 2013 ; lesquelles, concomitantes avec la fin des allègements fiscaux hérités de l’ère Georges W Bush, ont donné naissance au feuilleton de ce mois de décembre : le non-moins fameux fiscal cliff. Mais cette crise a eut un autre effet remarquable : celui de stimuler la production d’idées destinées à permettre à l’exécutif américain de contourner purement et simplement l’écueil du debt ceiling. C’est à cette occasion, dans un simple commentaire sur un blog d’économie, qu’est née le One-Trillion-Dollar Coin, la pièce à 1 trillions de dollars.

La pièce magique

L’idée consiste à contourner le plafond de la dette en exploitant une faille de la législation américaine – plus précisément, le United States Code, titre 31, section 5112 – qui dispose que (k) le département du Trésor peut émettre des pièces de platine de n’importe quelle valeur faciale et que (h) les pièces ainsi crées ont cours légal aux États-Unis. En théorie, le Trésor pourrait donc frapper une pièce d’une once de platine avec une valeur faciale de 1 trillion de dollars, la déposer sur son compte auprès de la Réserve Fédérale et disposer ainsi d’un trillion de dollars sans émettre le moindre cent de dette supplémentaire. C’est aussi simple que ça.

Or, le plafond de la dette fixé à 16,39 trillions depuis le 30 janvier 2012 (c'est-à-dire plus de 100% du PIB) étant désormais atteint, cette idée revient avec insistance sur le devant de la scène et semble même être prise très au sérieux jusque dans les couloirs de la Maison Blanche. Selon ses nombreux défenseurs, elle est légale au sens où aucune loi en vigueur aux États-Unis ne s’y oppose et elle pourrait fonctionner ; c'est-à-dire qu’elle pourrait permettre au département du Trésor de se débarrasser effectivement de la contrainte du debt ceiling ; c'est-à-dire de passer outre le Congrès des États-Unis.

Sorcellerie monétaire

Si cette solution est bien légale, on est tout de même en droit de s’interroger sur le message qu’enverrait un gouvernement qui contourne ses propres lois et court-circuite le processus parlementaire. En revanche, d’un point de vue strictement économique et aussi rocambolesque qu’elle puisse paraitre, il est très probable qu’elle puisse effectivement fonctionner et ce, sans effets inflationnistes puisque la Réserve Fédérale peut stériliser cette création de base monétaire en revendant une bonne partie de son portefeuille de bons du Trésor (1,7 trillions au 2 janvier 2013) – du moins, dans un premier temps.

Pourtant, ce faisant, le gouvernement des États-Unis créerait un précédent, un cas de jurisprudence qui officialiserait une situation tout à fait nouvelle et extrêmement dangereuse : il disposerait alors de l’équivalent d’une planche à billets. Mettons les choses en perspectives : avec 17 de ces pièces – soit un budget d’environ 27 000 dollars main d’œuvre comprise –, le département du Trésor pourrait racheter l’intégralité de la dette des États-Unis. Ou encore : la frappe d’un One-Trillion-Dollar Coin revient à échanger une once de platine (soit un peu plus de 31.1 grammes et $1 558,9 au cours actuel) contre 1 trillion de dollars. Cette « solution » ne relève pas de l’économie mais de la sorcellerie.

S’il est une leçon que l’histoire nous a apprise, c’est qu’un gouvernement – et, à plus forte raison, un gouvernement endetté – qui dispose d’un tel pouvoir en abusera tôt ou tard. La valeur de nos fiat monnaies modernes ne repose sur rien d’autre que sur la confiance que nous avons en leur pouvoir d’achat : en se dotant d’une capacité pratiquement infinie de financement de la dépense publique, c’est la crédibilité du dollar que le gouvernement des États-Unis mettrait en danger et, par la même occasion, l’intégralité du système financier mondial.

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[1] La plafond de la dette a été créé en 1917 ; tout au long du XXe siècle, il a été régulièrement réévalué à la hausse par le Congrès.
[2] Par « trillion », j’entends mille milliards ; 1 suivi de douze zéros.

Trolls et biais de sélection

Dans un billet sur son blog (Les nouveaux trolls cons des blogs politiques, le 4 janvier 2013), Jégoun identifie trois types de trolls qui, selon lui, hantent les blogs politiques sans respecter les codes de conduite implicites entre blogueurs (notez l’ordre spontané). Les catégories proposées par Jégoun sont les trolls « réactionnaires » et les trolls « libéraux » (regroupés dans une même catégorie) et les trolls « de gauche » (i.e. en l’occurrence d’extrême gauche).

Vu de ma fenêtre, voici les catégories de trolls qui trustent régulièrement les commentaires sur Ordre Spontané (où là où mes billets sont republiés).

J’ai, comme Jégoun, régulièrement droit la visite de commentateurs qui correspondent probablement à ce que Jégoun appelle des « réactionnaires ». Ma classification est un petit peu plus précise : il y a des souverainistes (i.e. Debout la République, Montebourgeois, Chevènementistes…), des conservateurs (principalement des UMP décomplexés) et, bien sûr, les inévitables nationaux-socialistes (militant frontistes et autres rebus soraliens).

Sur mon flanc gauche, il m’arrive de subir quelques militant de l’autre front (de gauche, NPA, LO etc…) et, bien que moins souvent, des visiteurs qui sont probablement plus proches du parti présumé socialiste ou des écologistes tendance pastèque (verts à l’extérieur, rouge à l’intérieur).

En revanche, contrairement à Jégoun, je n’ai jamais eu à me plaindre de trolls libéraux de la même manière que Jégoun ne semble pas être particulièrement incommodé par les trolls socialistes (i.e. proches du PS).

C’est ce qu’on appelle un biais de sélection.

Je suis libéral et il est donc assez naturel que celles et ceux qui sont philosophiquement proches de mes idées, même s’ils ne sont pas tout à fait d’accord avec ce que j’écris, évitent de m’aborder, chez moi, par la face nord de l’Everest. De la même manière, Jégoun, qui est « de gauche » (sauf erreur de ma part, proche du PS), subit principalement des attaques de gens qui ne sont pas d’accord avec lui – dont une proportion irréductibles de trolls.

Pour le reste, le portrait que fait Jégoun des trolls « réactionnaires » (souvent de belles plumes) et « libéraux » (qui sont souvent, il faut bien le reconnaitre, de véritables pitbulls) me semble effectivement assez juste. À ces derniers, mes petits camarades, je suggère un peu plus de modération : un blog est une propriété privée ; je n’ai pas besoin de vous en dire plus.

L’effet Dunning-Kruger

« Ignorance more frequently begets confidence than does knowledge. »
-- Charles Darwin [1]

En 1999, Justin Kruger et David Dunning, deux chercheurs du département de psychologie de la Cornell University réalisèrent une drôle d’expérience. L’idée était la suivante : faire passer des tests – d’humour, de raisonnement logique et de grammaire – à des étudiants de l’université et comparer les résultats obtenus à l’idée que ce faisaient leurs cobayes de leur propre niveau de compétence.

Quatre études furent ainsi réalisées [2] et, dans les quatre cas, les deux chercheurs mirent en évidence un biais cognitif récurrent : si les sujets les plus compétents tendent à sous-estimer légèrement leurs capacités, les sujets les moins compétents, eux, tendent à surestimer grossièrement les leurs.

C’est l’effet Dunning-Kruger

Considérez Nicolas Dupont-Aignan, qui n’hésite pas à refondre l’ensemble du système monétaire et financier international ou Arnaud Montebourg, qui n’éprouve manifestement aucune gêne quand il donne des leçons de gestion et de stratégie industrielle à Philippe Varin : je crois que nous avons là une manifestation remarquable de l’effet Dunning-Kruger.

L’un comme l’autre sont évidemment incompétents mais, renforcé par l’égo surdimensionné de celles et ceux qui prétendent gouverner la vie des autres, ils ont non seulement tendance à surestimer leurs capacités mais sont aussi tout à fait incapables de reconnaitre la compétence quand ils la croisent.

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[1] « L’ignorance engendre plus souvent la confiance que ne le fait la connaissance. » Charles Darwin, The Descent of Man (1871).
[2] Justin Kruger et David Dunning, Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments (1999).

Merci à Rubin Sfadj (@rubin) qui a attiré mon attention sur ce phénomène.

Monty Hall sans maths

Règle du jeu : on va vous proposer 3 enveloppes dont deux sont vides et une contient un billet de €100. Dans un deuxième temps, l’organisate...