Les trois meilleures décennies de l'histoire

En 1981 et sur la base des données de la Banque mondiale exprimées en dollars de 2005 ajustés de la parité du pouvoir d'achat (PPP), on estime que 52,2% de la population mondiale vivait avec moins de $38 par mois ($1,25 par jour). Trente ans plus tard, en 2010, cette proportion était tombée à 20,6%.

Une autre manière de voir les choses consiste à découper la population mondiale en trois groupes : les 10% les plus pauvres, les 10% les plus riches et les 80% qui ne sont, selon ces définitions, ni riches ni pauvres et que nous appellerons les « classes moyennes ». Par « seuil de pauvreté », nous entendrons le niveau de revenu qui sépare les pauvres des classes moyennes et par « seuil de richesse », nous désignerons la limite entre classes moyennes et riches.

Selon ces définitions, en 1981, vous étiez pauvre si vous viviez avec moins de $14,68 par mois et vous étiez riches à partir de $189,8. Trente ans plus tard, en 2010, le seuil de richesse était passé à $327 par mois - soit une augmentation de 72,3% par rapport à 1981 - et le seuil de pauvreté atteignait désormais $27,6 - soit une augmentation de 88%.

Seuil (10%-80%-10%) 1981 2010
… de pauvreté $14,68 $27,60
… de richesse $189,80 $327,00

En 2010, seuls 2,3% de la population mondiale vivait encore en deçà du seuil de pauvreté de 1981 ($14,68) et la proportion d’individus riches au sens de 1981 ($189,8 ou plus) avait plus que doublé à 21,3%.

Prenons une autre définition et découpons la population mondiale en trois tiers : pauvres, classes moyennes, riches. Voici les données :

Seuil (1/3-1/3-1/3) 1981 2010
… de pauvreté $25,63 $51,37
… de richesse $55,10 $122,62

Là encore, les progrès sont impressionnants : les seuils de pauvreté et de richesse progressent de 100% et 123% respectivement. Là ou un tiers de la population mondiale vivait avec moins de $25,63 en 1981, ils ne sont plus que 8,2% dans ce cas aujourd'hui et la part des individus vivant avec plus de $55,1 atteint désormais 63,6%.

Un découpage par tranches de revenus permet de mieux visualiser la grande évolution de ces trois dernières décennies :

Niveau de revenu 1981 2010
moins de $10 3,0% 1,1%
de $10 à $20 18,5% 3,2%
de $20 à $30 19,4% 8,0%
de $30 à $40 13,5% 10,3%
de $40 à $50 9,0% 9,5%
de $50 à $60 5,8% 7,9%
de $60 à $70 3,9% 6,6%
de $70 à $80 2,9% 5,3%
de $80 à $90 2,3% 4,4%
de $90 à $100 2,0% 3,7%
plus de $100 19,7% 39,9%

Au cours de ces trois décennies, nous avons été témoins du plus gigantesque mouvement d’enrichissement de l’histoire de l’humanité : jamais, dans toute l’histoire du genre humain, autant de gens n’étaient sortis de la misère extrême et ce, malgré la prodigieuse explosion de la population.

Se pose, naturellement, la question des inégalités. Une manière de se faire une idée consiste à comparer l’évolution des seuils de pauvreté (SP), du revenu médian, des seuils de richesse (SR) et du niveau de revenu à partir duquel vous faisiez partie du fameux 1%. Voici les résultats :

Seuil 1981 2010 Var (%)
SP 10% $14,68 $27,60 +88%
SP 1/3 $25,63 $51,37 +100%
Médiane $36,27 $76,07 +110%
SR 1/3 $55,10 $122,62 +123%
SR 10% $189,80 $327,00 +72%
Top 1% $697,00 $1 105,00 +59%

Pour finir, la dimension géographique. En reprenant le de seuil pauvreté extrême de la Banque mondiale ($38/mois ou $1,25/jour), voici la proportion de pauvres dans les grandes régions du globe :

Région 1981 2010
Asie de l'est & Pacifique 77,18% 12,48%
Europe & Asie centrale 1,91% 0,66%
Amérique latine & Caraïbes 11,89% 5,53%
Moyen orient & Afrique du nord 9,56% 2,41%
Asie du sud 61,14% 31,03%
Afrique sub-saharienne 51,45% 48,47%
Monde 52,16% 20,63%

Le salaire brut n'est que pure fiction

Comme il semble que cette notion n’est pas tout à fait claire pour un grand nombre d’entre nous, je voudrais profiter de cette trêve des confiseurs pour bien établir un principe qui me semble essentiel : le salaire « brut » est une pure fiction. C’est un artifice administratif et comptable qui n’a pas d’autre objet que de faire croire aux salariés qu’ils ne payent que les charges dites « salariales » tandis que les charges dites « patronales » sont à la charge de leurs employeurs. En réalité, cette distinction n’est qu’un écran de fumée.

En tant que salarié, vous louez votre travail à un employeur en contrepartie d’une rémunération – essentiellement fixe et versée à la fin de chaque mois – qui est le prix de marché de votre travail. C’est ce qu’on appelle un salaire. C’est le prix auquel vous acceptez de louer vos services et c’est le prix auquel votre employeur accepte de les payer. Concrètement, sur votre bulletin de paie, votre véritable salaire est égal au salaire dit « brut » augmenté des charges dites « patronales ».

Par exemple, le salaire réel d’un employé de l’hôtellerie-restauration rémunéré au Smic hôtelier pour 151,7 heures de travail par mois (semaine de 35 heures) est égal à 2 109 euros (1 430 euros de « salaire brut » + 679 euros de « charges patronales »). Dans la réalité très concrète des choses, la valeur du travail d’un salarié titulaire d’un tel contrat est de 2 109 euros et s’il ne touche que 1 205 euros nets, c’est parce qu’un total de 904 euros de cotisations, taxes et impôts divers ont étés prélevés directement à la source avant même qu’un euro ne lui soit versé. Ces 904 euros correspondent à la part de son salaire qui a été socialisée : c’est-à-dire que ces prélèvements donnent lieu, du moins en principe, à des contreparties mais que la nature et le coût de ces dernières font l’objet d’une décision collective et non pas individuelle.

Si un gouvernement « de gauche » (resp. « de droite ») devait décréter demain que l’intégralité des charges sera désormais payée par les patrons (resp. les salariés), notre salarié coûterait toujours 2 109 euros à son employeur et toucherait les mêmes 1 205 euros de salaire net. Dans les grandes lignes, cela ne changerait rigoureusement rien pour personne au-delà d’un effet d’affichage : ce sont toujours 2 109 euros qui sortent de la poche du restaurateur, 1 205 qui sont virés sur le compte du serveur et 904 qui partent dans les caisses de l’Urssaf, de Pôle-emploi, des régimes de retraite etc.

On peut aussi imaginer que notre serveur décide de créer une entreprise individuelle, une société spécialisé dans les services à la restauration, et propose à son employeur de devenir son client. En lieu et place d’un contrat de travail, ils signent ensembles un contrat commercial dans lequel le restaurant s’engage à acheter 151,7 heures de travail par mois facturés 2 109 TTC. C’est bien le prix de la prestation de notre serveur et vous conviendrez sans doute qu’à quelques incidences règlementaires près, rien n’a changé.

Si vous deviez un jour vous retrouver dans la situation d’un employeur qui cherche à recruter, cela ne ferait aucun doute dans votre esprit ; il n’y a que deux réalités concrètes : le salaire net, le montant que votre futur salarié touchera chaque mois, et son salaire réel (ou « chargé »), qui correspond, en moyenne et pour faire simple, au double du précédent. Chaque centime de différence entre ces deux montants correspond à la part du salaire payé par l’employeur qui ne sera pas perçue par son salarié : le salaire brut, qui se trouve quelque part au milieu, n’est qu’une vue de l’esprit parfaitement arbitraire.

Toute la subtilité perverse de la manœuvre consiste, vous l’aurez deviné, à faire en sorte que les charges réputées « patronales » apparaissent nettement plus élevées que les charges réputées « salariales » : ainsi, on donne l’impression au salarié que notre fameux modèle social ne lui coûte finalement pas grand-chose et que si son salaire net est misérable, c’est à cause de la rapacité de son patron. C’est un simple écran de fumée, une fiction malhonnête qui permet d’opacifier un peu plus notre fiscalité tentaculaire et d’obtenir ce fameux consentement à l’impôt en en masquant la réalité.

L'inversion de la courbe

100%

Voilà la situation : dans sa dernière note de conjoncture, l’Insee estime – avec toutes les précautions d’usage [1] – que le taux de chômage, en hausse de 0,1% à 10,9% au troisième trimestre 2013 devrait s’établir à environ 11% d’ici la mi-2004. En d’autres termes, l’organisme public auquel l’État confie l’élaboration de ce type de statistiques, ne voit aucune inversion de la fameuse courbe du chômage dans un horizon prévisible à moins, bien sûr, de procéder par symétrie horizontale.

Seulement voilà, pris d’un réflexe sarkozien, le Président de la République s’est empressé de d’apporter un démenti poli aux statisticiens de l’Insee en confirmant que, malgré ce que raconte l’Institut national, « tout est fait pour que l’inversion de la courbe du chômage puisse être réalisée », que les contrats de génération, les emplois d’avenir et la politique volontariste du gouvernement justifient pleinement la confiance présidentielle [2]. D’ailleurs, note – non sans humour – le président normal, « la note de l’Insee s’intitule reprise poussive, donc il faut la pousser. »

Comment ce diable d’homme peut-il être si sûr de lui ?

Serait-ce le fameux modèle Mésange, ce modèle théorique traditionnel – c’est-à-dire néo-keynésien [3] – développé (entre autres) par l’extraordinairement influente Karine Berger, qui serait à l’origine des certitudes du président ? Se pourrait-il qu’après un énième « Karine, ma sœur Karine, ne vois-tu rien venir ? » cette dernière ait finalement perçu le début du frémissement du retournement de cycle tant attendu dans sa grosse boule de 500 équations ?

Non. Soyons sérieux voulez-vous ? Celles et ceux d’entre nous qui se sont déjà risqués à modéliser des phénomènes économiques – aussi humbles soient-ils – le savent mieux que quiconque : c’est un art d’une extraordinaire complexité qui requiert de ceux qui s’y adonnent la plus grande des prudences et la plus totale des humilités [4]. Un modèle comme Mésange, ça sert à mettre des chiffres à la place des points d’interrogation dans des rapports strictement internes mais, pour peu qu’on ait ne serait-ce qu’une once de lucidité, on ne se risque pas à utiliser ses prédictions en public.

Non, ce n’est pas l’oiseau néo-keynésien (et donc tout à fait neutre) de sœur Karine qui pousse notre président et ses ministres à contredire les équipes de l’Insee en public.

C’est une forme de pensée magique.

Ces oiseaux-là sont sincèrement convaincus qu’en répétant dix fois par jour que la courbe va plier et que la réalité va s’inverser, la courbe va effectivement plier et la réalité effectivement s’inverser parce que vous allez y croire.

Ce n’est pas comme si vous étiez des êtres doués de raison et capables d’analyser votre environnement ; ce n’est pas comme si vous étiez des professionnels formés et expérimentés chacun dans vos spécialités. Ce qu’on vous applique ici, c’est une méthode Coué ; un bourrage de crâne grâce auquel, espèrent-ils, ils finiront par vous convaincre que tout va bien, que votre trésorerie n’est pas dans le rouge, que la dette publique se remboursera par l’opération du Saint Esprit, que vos clients ne mettent pas la clé sous le paillasson et que l’avalanche réglementaire et fiscale ne met pas du tout votre survie en péril.

Ça n’est vraiment que ça. Il n’y a pas de chiffres, pas de modèles, pas de stratégie : toutes ces rodomontades ne sont que des tentatives désespérées destinées à nous faire croire que notre bon gouvernement maîtrise la situation. Pendant que le navire coule, le capitaine fait jouer l'orchestre un peu plus fort.

---
[1] En application de l’effet Dunning-Kruger.
[2] Voir note 1 mais dans l’autre sens.
[3] Je n’invente rien, voir le résumé page 3.
[4] Amis entrepreneurs, rendez-vous page 10 du documents lié ci-dessus et découvrez le programme d’optimisation sous contrainte que vous êtes supposés résoudre au quotidien – ça vaut le détour !

Sauvez les mômes

Il y a bientôt quatorze ans, je devenais papa pour la première fois. J’en ai trois aujourd’hui et, d’un commun accord avec mon épouse, nous allons en rester là. Une chose que la paternité a profondément changé en moi, au-delà des nuits en pointillés et miettes sur le canapé, c’est que je ne supporte plus l’idée même qu’il puisse arriver quelque chose de mauvais à un gamin. C’est devenu viscéral.

J’en ai pris conscience il y a quelques années, alors que je regardais un très mauvais film-catastrophe : un terrible virus ravage le monde et un jeune couple de parents australiens, comprenant que ni eux ni leur petite fille n’y échapperont, décident de mettre fin à leurs jours pour échapper au fléau. Papa et maman font boire à leur petite fille le poison, le boivent à leur tour et ils s’allongent tous ensemble.

J’en ai chialé.

Je vous prie de croire que ce film était un véritable navet mais c’est ce navet qui m’a fait prendre conscience de ce que la paternité avait changé en moi. Ne touchez pas aux gamins ! Jamais et sous aucun prétexte ! Je jure d’étriper à mains nues celui qui le fera.

Et là, vous tombez sur cette photo :

La photo d’un gamin – de quoi ? 4 ans ? – qui fait la sieste dans une fabrique de briques en Afghanistan. Une photo reprise un peu partout sur internet pour dénoncer le travail des enfants.

Si vous n’avez pas, en voyant cette image, l’envie irrépressible de le prendre dans vos bras, de le réveiller doucement, de le ramener avec vous et de lui offrir les mêmes chances que celles qu’ont vos propres enfants alors, laissez-moi vous dire une bonne chose : vous êtes une infâme saloperie et vous ne méritez que mon mépris.

J’aimerai prendre ce gamin dans mes bras. J’aimerai lui offrir une vie meilleure, des études, des cadeaux à Noël, des vacances et une enfance aussi heureuse et insouciante que la mienne l’a été. Mais voilà le problème : des gamins comme lui, il y en a encore des centaines de millions et pour un que je peux aider, ce sont donc des centaines de millions d’autres qui continueront à faire leur sieste sur le bord d’une brouette avant de reprendre le travail.

Voilà ce qu’il y a de plus dur à avaler : on ne peut pas. Nous ne pouvons pas, ni vous ni moi, aller chercher tous ces enfants et leur offrir une vie meilleure. Cette vie, ils vont devoir la construire eux-mêmes, ils vont devoir la souhaiter pour leurs propres enfants de la même manière que nos ancêtres l’ont fait pour nous. Ça prendra du temps, la route sera longue et dure mais si l’histoire du siècle écoulé doit nous apprendre quelque chose, c’est que c’est possible. En quelques décennies, ce capitalisme mondialisé, universellement décrié par les crétins qui nous gouvernement ou prétendent le faire, a très factuellement permis le plus gigantesque enrichissement de l’espèce humaine de toute l’histoire : ce ne sont pas les luttes sociales qui ont sorti des millions de gamins de la misère, c’est l’économie de marché et la croissance qu’elle génère.

Et oui, c’est passé notamment par le travail de gamin comme celui-ci dans les usines de Nike. Ce que nos bienpensants médiatique, confortablement installés dans leurs fauteuil-club parisiens, n’ont jamais compris et ne comprendront sans doute jamais c’est que pour ces gosses, l’alternative se résume à deux options : c’est ça ou la misère, la faim et la mort – et encore, je vous passe la prostitution. Ce gosse – et croyez bien que n’éprouve aucun plaisir à écrire ça – va certainement travailler encore de longues années dans cette fabrique de brique. Avec un peu de chance, l’Afghanistan cessera d’être gouverné par des imbéciles obscurantistes, il gagnera sa vie, il se mariera et il aura des enfants qu’il enverra à l’école en leur racontant ce que sa propre enfance a été, la chance qu’ils ont de vivre dans pays enfin sorti de cette crasse moyenâgeuse – ou socialiste – et toutes les promesses que leur offre la vie.

Regardez bien cette photo et posez-vous cette simple question : qu’est-ce qui, au cours des dernières décennies, a vraiment fonctionné et qu’est-ce qui a totalement échoué ? Regardez ce gosse et dites-moi en conscience que les gamins chinois d’aujourd’hui ne vivent pas mieux que leurs parents. Regardez la boue sur ses mains et expliquez-moi que vos politiques d’aides publiques ont servir à autre chose qu’à financer l’hôtel particulier parisien du dictateur local. Regardez ce gamin et osez me dire – les yeux dans les yeux – que ces politiques protectionnistes pour lesquelles vous votez n’auront pas d’incidence sur sa vie.

Vous aurez beau vous cacher derrière vos grands discours et vos théories fumeuses, la réalité vous rattrapera un jour ou l’autre. Lorsque vous aurez fermé nos frontières pour donner quelques années de plus à votre sacrosaint modèle social, n’oubliez pas de penser à ce gosse : oui, grâce à vous il ne travaillera plus à l’usine et pour cause, il sera peut-être déjà mort.

La petite eau russe

On dit souvent des russes qu’ils sont de solides buveurs et, si l’on en croit les données collectées par l’Organisation mondiale de la santé [1], il semble bien que cette réputation est loin d’être usurpée : avec de 15,76 litres d’alcool pur par an et par adulte, soit plus de deux fois et demi la consommation moyenne à l’échelle planétaire (6,13 litres), les concitoyens de Vladimir Poutine seraient les quatrièmes plus gros consommateurs d’alcool au monde.

Mais au-delà du volume, il faut aussi tenir compte des spécificités du mode de consommation russe. En schématisant un peu, on peut dire que la consommation des européens de l’ouest se caractérise par l’absorption régulière et largement répandue d’alcools légers : les français (13,66 litres/an) boivent bien sûr surtout du vin [2] à table tandis que nos amis irlandais (14,41 litres/an) sont, sans surprise, plutôt portés sur la bière au pub. En Russie, c’est tout à fait différent : on estime que trois russes sur dix sont totalement abstinents mais lorsque les sept autres se mettent à boire, ils boivent des spiritueux – pour ne pas dire de la vodka – et ils n’en boivent pas qu’un peu.

Aujourd’hui, on appelle ça du binge drinking (« biture express » en mauvais franglais) mais en Russie, c’est une vieille tradition. Depuis au moins le Xe siècle, des visiteurs européens témoignent des beuveries auxquelles s’adonnent les sujets, hommes et femmes, de la sainte mère Russie et on sait que les tsars n’ont pas seulement toléré cette habitude mais ils l’ont même encouragée : c’est-à-dire que la vodka, la « petite eau » russe, a toujours été l’instrument fiscal privilégié des tsars comme de leurs successeurs.

L’histoire remonte sans doute à la fin des années 1540, lorsqu’Ivan le Terrible cherche à pallier une administration fiscale inexistante en créant des kabaks, des débits de boissons dont les revenus sont directement reversés au trésor royal. Il semble que l’opération ait été profitable puisque pratiquement tous ses successeurs, de Pierre le Grand à Nicolas II en passant par Catherine II, s’accordant ou monnayant le monopole de la vodka, utiliseront cette source de revenus. Et bien leur en a pris : au début du XXe siècle, on estime généralement que la vente de « petite eau » représentait à elle-seule – tenez-vous bien – un bon tiers des revenus de l’État.

Pour autant, il ne faut pas croire que le russe moyen de l’époque tsariste était un alcoolique invétéré et ce, pour une raison très simple : il était pauvre et la vodka – notamment à cause du monopole – était très chère. En réalité, ceux qui se saoulaient jusqu’à l’inconscience, c’était surtout les puissants et les riches qui voulaient se donner des airs de puissance ; boire de la vodka était un luxe, un signe extérieur de richesse [3]. D’où, sans doute, l’idée d’Ivan le Terrible. Pour le commun du peuple, en revanche, les excès de boisson se limitaient aux jours de fêtes : quand, au cours du XIXe siècle, les premières comparaisons internationales à peu près crédibles ont vu le jour, la consommation d’alcool des russes était en fait inférieure à celle de nombreux autres pays européens [4].

C’est à la veille de la première guerre mondiale que Nicolas II va prendre une décision surprenante en interdisant la vente d’alcools forts en dehors des restaurants. Peu importe ses raisons – qui restent d’ailleurs disputées – toujours est-il que la prohibition, comme toutes les prohibitions, va provoquer l’explosion d’un marché noir (et son cortège d’alcool frelaté local : le samogon) et que les revenus de la couronne vont littéralement s’effondrer. Dans un premier temps, le régime bolchévique va maintenir cette interdiction puis, progressivement, à partir de 1921, va assouplir sa position jusqu’à ce que Staline décide d’autoriser de nouveau la vente de vodka à 40% en 1925. Il va de soi que sa motivation était purement fiscale ; le petit père des peuples ne s’en cachait aucunement.

À partir de cette époque, l’alcoolisme va réellement prendre une dimension inquiétante en Russie. On ne dispose, bien sûr, d’aucune statistique fiable sur le sujet mais même les chiffres officiels trahissent l’explosion de la consommation. Une des études les plus sérieuses estime qu’en 1979, les soviétiques boivent 15,2 litres par personne ; c’est, à cette époque, plus que dans n’importe quel pays de l’OCDE [5]. Au total, on estime que les citoyens soviétiques dépensaient alors entre 15 et 20% de leur revenu disponible en alcool et que la vodka, comme à l’époque des tsars, représentait à elle-seule un bon tiers de revenus de l’État.

Mais au-delà du niveau de consommation, ce qui a aussi changé durant la période soviétique, c’est le mode de consommation. Petit à petit, les beuveries festives traditionnelles ont cédé la place à des comportements d’ivrogne : le citoyen russe buvait de plus en plus mais aussi de plus en plus souvent et de plus en plus tôt. La vodka est progressivement devenue une boisson quotidienne et il n’était pas rare, chez les travailleurs soviétiques, d’en siffler une bouteille par jour. L’alcoolisme est donc devenu un véritable fléau à tel point qu’au début des années 1980, les instances dirigeantes du parti estimaient qu’il était responsable de 75 à 90% de l’absentéisme et d’une chute de productivité de l’ordre de 20%. D’où, d’ailleurs, la grande campagne antialcoolisme – la « loi sèche » – lancée par Gorbatchev en 1985.

À la chute de l’URSS, le monopole d’État est aboli même si le marché reste dominé à hauteur de plus de 45% par Rosspirtprom, une entreprise publique. C’est à Boris Eltsine, pourtant lui-même grand amateur de « petite eau », que l’on doit la nouvelle méthode russe de lutte antialcoolisme : un cocktail de taxes et de prix minimums imposés qui, naturellement, ont pour principal effet de donner une seconde jeunesse au marché noir du samogon et aux mafias qui en vivent. Dernière expérience en date, la hausse, pas plus tard que cette année, du prix minimum de la bouteille d’un demi-litre de 98 à 170 roubles a manifestement fait chuter la production légale de vodka de près 30% sur le premier semestre (et augmenter la production mafieuse d’au moins autant).

Régulièrement, les autorités russes évoquent la possibilité de restaurer le monopole d’État qui avait si bien servit leurs prédécesseurs depuis des siècles. Bien évidemment, jurent-ils, ce sont aujourd’hui des préoccupations de santé publique qui motivent ces élans et en aucune manière des considérations bassement fiscales. Pendant ce temps, le peuple russe boit son samogon jusqu’à la dernière goutte ; il boit comme pour oublier qu’à la dictature du prolétariat a succédé l’oligarchie de la nomenklatura reclassée ; comme pour ne plus voir que depuis des siècles, ses dirigeants se nourrissent de la misère dans laquelle ils le maintiennent. Pour bien des russes, la vodka n’a plus grand-chose de festif.

---
[1] Organisation mondiale de la santé, Global status report on alcohol and health ; estimation pour les plus de 15 ans sur la période 2003-05 (voir annexe III, pages 273 et suivantes).
[2] Le vin et nous, c’est une vieille histoire : importé d’Italie (puis d’Espagne) via Marseille (puis Arles), ce breuvage a rencontré chez nos ancêtres les gaulois, un succès tout à fait spectaculaire. C’est l’histoire de notre première mondialisation ; j’y reviendrais.
[3] C’était aussi le cas chez les gaulois : là où grecs et romains consommaient le vin coupée d’eau et en quantité relativement raisonnable, les riches et les puissants gaulois le buvaient pur, en grande quantité et de manière parfaitement ostentatoire.
[4] En France, notamment, on estime que le nombre de débits de boissons est passé de 282 000 en 1830 à 435 000 en 1900 et que la consommation d’équivalent-alcool-pur a atteint 22,7 litres par an et par adulte en 1875 (et 34,2 litres en région parisienne !).
[5] Et encore, ce chiffre ne tient pas compte des grandes quantités d’alcool volé et c’est une moyenne pour l’ensemble de l’URSS, y compris les républiques à majorité musulmane.

NB : Selon la dernière étude de l’OMS et sans en tirer de conclusion hâtive, onze pays affichent aujourd’hui encore une consommation supérieure à 15 litres d’alcool pur par adulte et par an ; pas ordre croissant : la Lituanie, la Croatie, la Biélorussie, la Slovénie, la Roumanie, l’Estonie, l’Ukraine, la Russie, le Hongrie, la Tchéquie et le record revient à la Moldavie (18,22 litres/an). Il est inutile, je crois, de dire ce que ces pays ont d’autre en commun. (Et non, la Pologne - 13.25 litres/ans - n’est pas dans la liste).

Babel

« Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
« Après avoir quitté l’est, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinear et s’y installèrent. Ils se dirent l’un à l’autre :
« Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! »
La brique leur servit de pierre, et le bitume de ciment. Ils dirent encore :
« Allons ! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel et faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. »
L’Éternel descendit pour voir la ville et la tour que construisaient les hommes, et il dit :
« Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris ! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons ! Descendons et là brouillons leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement. »
L’Éternel les dispersa loin de là sur toute la surface de la terre. Alors ils arrêtèrent de construire la ville. C’est pourquoi on l’appela Babel : parce que c’est là que l’Éternel brouilla le langage de toute la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre. »

— Genèse 11,1-9

Au risque de déplaire à יְהוָה, cette ville - ou plutôt cette Cité - j'ai bien envie de la construire. Peu me chaut que la grande ziggourat touche le ciel, ce qui m’importe plus que tout, c’est qu’il soit possible, un jour et quelque part, de construire cette Babel ; cette cité des hommes où tous, parlant une même langue et plaçant derrière chaque mot le même concept, parviendront à s'entendre et à vivre enfin en hommes libres.

Nos briques, celles que nous ferons cuire au feu et qui permettront de construire la cité sont de simples mots qui doivent tous renvoyer à des concepts aussi précis que possible : « une seule langue et les mêmes mots. »

Je vais donc initier ici une rubrique dont le seul et unique objet sera de définir les mots que j’utilise, au sens où je les utilise. Je ne prétends pas à l’universalité ni à l’omniscience : ce sont, mêmes si elles s’inspirent de quelques siècles d’érudition, mes définitions et vous êtes tout à fait libre de ne pas les partager ; au moins, ce préalable étant dument posé, ne pourrez-vous pas me reprocher de jouer sur les mots.

Vos remarques et suggestion sont les bienvenues.

Je vais appeler ça #Babel.

---
Addendum (17 février 2014) : le tag #Babel dans un de mes textes signifie : « je sais parfaitement qu’il existe d’autres définitions et que presque personne ne s’entend sur la signification de ce mot : je donne ici ma définition, celle qui me semble la plus juste ; libre à vous de pinailler et de jouer sur les mots mais sachez que tout argument en ce sens n’a aucune incidence sur mon raisonnement.

Lettre à Arnaud Montebourg

Cher Arnaud,

Mardi dernier, tu t’es lancé dans une opération de communication personnelle sur Twitter – ce qui, en soi, m’étonne venant de quelqu’un qui fustige la mondialisation à longueur de discours – dans laquelle tu accusais la politique low-cost de Xaviel Niel de détruire des emplois dans les télécoms. Manque de chance, ledit Xavier Niel a saisi la perche que tu lui tendais bien imprudemment pour te rappeler qu’entre 2009 [1] et 2012 le nombre d’emplois directs dans le secteur des opérateurs de communication électronique est passé de 124 232 à 128 810 postes ; soit un gain net de 4 578 emplois – que ton contradicteur arrondi à « 5K » et s’attribue un peu vite, certes. Toujours est-il que ce sont les chiffres de l’ARCEP et que, sans même évoquer le décalage avec ton discours de janvier 2012, ton opération de com’ est tombée à l’eau. Assez lamentablement je dois dire.

Le soir-même, tu étais invité au micro de RTL et tu en as profité, outre l’inénarrable « rendre un service gratuit, c’est un problème » qui rappellera à un certain nombre d’entre nous la fameuse pétition des marchands de chandelles de Frédéric Bastiat, pour nous proposer une « légère énumération » des destructions d’emplois à mettre au crédit de la politique low-cost de Xavier Niel.

Je te cite :
« Bouygues un plan social annoncé : 580 emplois personnes heu qui sont heu supprimées (oups !)… heu qui perdent leur emploi. »
— « SFR, 860. »
— « Orange fait peut-être 4000 recrutements sur trois ans mais il y a 10 000 départs sur la même période ; ça fait 6 000 de moins. »
— « Phone House, 1000 emplois heu perdus. »
— « Les centres d’appels, destruction de 4 000 emplois. »
— « Alcatel, 10 000 emplois de perdus dans le monde. »

Ce qui fait donc un total de 22 440 emplois supprimés si, bien sûr, on omet, comme tu le fais, de compter ceux qui pourraient être créés par Free ou d’autres acteurs du marché qui profiteraient (c’est une hypothèse) de la croissance historique des volumes engendrée par la baisse des prix [2] ou, le cas échéant, par les milliers d’entreprises qui verront leur chiffre d’affaires augmenté du fait du pouvoir d’achat libéré par cette même baisse des prix [3]. Je sais, l’économie c’est compliqué.

Je voudrais tout de même revenir sur ta « légère énumération ». Si je cumule les chiffres de destruction d’emploi que tu annonces chez Bouygues et SFR (en réalité c’est 556 et 856 respectivement mais peu importe) et les 2 000 postes qu’Orange (dont l’État, je te le rappelle, est le principal actionnaire) compterait supprimer chaque année, j’en conclue que tu accuses la politique tarifaire de Free Mobile de détruite 3 440 emplois en rythme annuel chez ses concurrents. J’ai une bonne nouvelle : de 2004 à 2009, avant que Xavier Niel n’obtienne sa licence, ils en détruisaient 3 581 par an en moyenne. Là aussi, ce sont des chiffres de l’ARCEP et ça fait 141 jobs de sauvés par an, sans compter les effets dont je t’ai déjà parlé plus haut.

Ensuite, tu évoques la fermeture de The Phone House en France. Je ne vais pas contester tes chiffres mais j’ai un doute sur ce qui pousse réellement le groupe Carphone Warehouse à fermer boutique : tu accuses Free mais eux, si j’en crois leur dernier rapport annuel [4], semblent plutôt évoquer une consommation atone et un environnement règlementaire challenging comme on dit chez eux. Par ailleurs, comme tu le sais peut être, ces anglais-là sont aussi copropriétaires de Virgin Mobile et la concurrence de Free, même s’ils reconnaissent qu’elle n’arrange pas leurs affaires, ne les fait manifestement pas fuir.

Je passe rapidement sur « les centres d’appels » puisque tu ne juges pas utile de nous donner plus de précision pour aborder directement le gros morceau de ton énumération avec Alcatel-Lucent et ses 10 000 emplois supprimés dans le monde. Les trois derniers mots sont importants, « dans le monde », parce qu’à moins que tu ne te sois autoproclamé ministre du redressement productif mondial, le plan Shift (c’est son petit nom) ne prévoit la suppression que de 881 emplois en France. Tu me diras sans doute que c’est 881 emplois de trop et tu auras bien raison sauf que, vois-tu, Free Mobile n’y est pour rien : selon Michel Combres (le DG d’Altacel-Lucent), ce plan social est la conséquence d’erreur stratégiques du groupe et d’une règlementation européenne qu’il qualifie lui-même d’aberrante.

Arnaud, je te le dis comme je le pense : tout cela n’est pas sérieux. À force de raccourcis et de théories fumeuses, tu vas finir par nous expliquer que le plan social d’EADS est aussi une conséquence de la stratégie de Xavier Niel et qu’Orange est victime du « dumping social » des opérateurs chinois. Si le gang des Stéphanes –Stéphane Richard (Orange) et Stéphane Roussel (SFR) – battent la campagne pour dire tout le mal qu’ils pensent de Niel, ce n’est pas par altruisme ni par patriotisme, c’est parce que la seule chose que Free ait fait baisser dans ce pays avec le prix des forfaits, ce sont leurs profits et parce qu’ils n’espèrent qu’une chose : que tu les aides à les restaurer.

Arnaud, je sais bien que l’économie c’est compliqué mais il faudra bien un jour que tu t’y mettes.

---
[1] Free Mobile a obtenu sa licence de l’ARCEP le 17 décembre 2009.
[2] Je te renvoies, là encore, aux chiffres de l’ARCEP (page 155 et suivantes).
[3] À titre personnel, ça fait 31,41 euros de plus par mois que je peux consacrer à autre chose qu’à mon abonnement téléphonique.
[4] The Carphone Warehouse Group, rapport annuel 2013 (page 16).

Taxe sur les salaires

Si vous faites partie de celles et ceux qui pensent que les charges salariales sont payées par les salariés tandis que les charges patronales le sont par les patrons, je ne saurais que trop vous conseiller d’interrompre séance tenante la lecture de ce papier. Si vous deviez néanmoins passer outre cet avertissement et poursuivre votre lecture malgré tout, cliquez ici.

Vous êtes toujours là ? Bien, poursuivons.

Soit Paul, un salarié français qui coûte 49 990 euros par an à son employeur – c’est son véritable salaire, la valeur de marché de son travail. Son « salaire brut » (qui n’est que pure fiction [1]) est de 31 199 euros et son salaire net, le montant total des douze chèques mensuel signés par son patron, est de 22 530 euros. Une fois réintégrées la CSG et la CRDS non-déductibles, le salaire net imposable de Paul s’élève à 23 478 euros [2].

Si l’on suppose qu’il n’utilise aucune des nombreuses options qui permettent à nos compatriotes de réduire leur Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques (IRPP) [3], il devrait payer 1 948 euros d’impôt sur le revenu : il est exonéré sur les premiers 5 963 euros, il paiera 5,5% des 5 933 euros suivants et 14% sur les 11 582 euros qui font 23 478 euros.

Seulement voilà, Paul travaille pour une entreprise qui est assujettie à la taxe sur les salaires.

Cette chose-là, peu connue du profane et généralement absente du débat public, est un impôt prélevé directement à la source sur le bulletin de paie de celles et ceux d’entre nous qui, pour simplifier, travaillent dans une entreprise qui n’est pas assujettie au paiement de la TVA. Typiquement, c’est le cas des banques, des compagnies d’assurance et autres établissements financiers.

L’assiette de la taxe sur les salaires, c’est le salaire brut augmenté de l’ensemble des avantages en nature payés par l'employeur. Dans le cas de Paul, c’est donc son salaire brut (31 199 euros) auquel se rajoute la part de la prime prélevée par sa mutuelle qui est prise en charge par son employeur (2 027 euros par an) ; soit, au total, 33 226 euros ou, si vous préférez, 141,5% de son net imposable.

La taxe sur les salaires, c’est aussi un impôt proportionnel en quatre tranches :

TrancheTaux (%)
De € 0 à € 7 6044,25%
De € 7 605 à € 15 1858,50%
De € 15 186 à € 150 00013,60%
Au-delà de € 150 00120%

Dans le cas de Paul, ça représente 3 421 euros par an (7 604 * 4,25% + 7 581 * 8,5% + 18 041 * 13,6%).

Donc, Paul paye 3 421 euros de taxe sur les salaires alors que son IRPP ne représente, au grand maximum, que 1 948 euros. Autrement dit, l’impôt sur le revenu dont on nous rebat les oreilles nuit et jour ne représente que 3,9% de son salaire réel tandis que la taxe sur les salaires, dont vous n’aviez peut-être jamais entendu parler jusqu’ici, grève ses revenus à hauteur de 6,84%.

« L’art de l’imposition, disait Colbert, consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. »

---
[1] Relire l’avertissement en en-tête de ce papier.
[2] Je précise ici que ces chiffres sont tirés d’un exemple tout ce qu’il a de plus réel.
[3] Aussi connues sous le nom de « niches fiscales » (lesquels sont toutes défendues par un chien féroce) ou, dans le langage de l’administration, de « dépenses fiscales » (voir l’excellent papier d’Alexandre Jardin à ce propos.)

NB : selon l'Insee, la taxe sur les salaires a rapporté environ 12 milliards d'euros en 2012 contre 59,5 milliards pour l'IRPP.

WestJetChristmas

Le bonheur de notre humanité ne dépend pas de nos gouvernements, il dépend d’initiatives privées. Enjoy! #WestJetChristmas

Tristement, ce genre de choses n’arrive pas en France.

15 heures payées 35 : qui dit mieux ?

Pour mémoire, en France et en 2012, le salaire horaire médian était de 11,05 euros nets et, à partir de 21,88 euros, vous comptiez au nombre des 10% des salariés les mieux payés.

Selon Louis, éboueur à Marseille interrogé par rue89 le 10 décembre 2012, son salaire net mensuel atteint 1 278 euros (1 660 bruts) auquel s’ajoutent 459 euros nets de primes diverses ; soit un total de 1 737 euros nets si l’on omet de compter les divers petits avantages que confère le fait de travailler pour la ville comme la carte bus-tramway-métro à prix cassé (1,65 euros / mois contre un peu plus de 36 euros pour le commun des mortels) ou la mutuelle des municipaux (63 euros / mois). Bref, 1 737 euros nets pour une journée de travail de 7 heures (35 heures par semaine ou 151,6 heures par mois), ça fait un salaire horaire d’environ 11,46 euros nets ce qui place Louis au-dessus du salaire médian.

Seulement voilà, toujours selon Louis, il ne travaille pas 7 heures par jour mais plutôt 4h30-5 heures. Fort bien, comptons généreusement 5 heures par jour soit 108,3 heures par mois et nous voilà avec un salaire horaire de d’ordre de 16 euros nets – c’est-à-dire 45% de mieux que le salarié médian.

Sauf que s’il travaille vraiment 5 heures par jours, Louis est un modèle de vertu. Lorsque, en novembre 2004, la chambre régionale des comptes a cherché à mesurer le temps de travail effectif des éboueurs marseillais, elle l’évaluait plutôt à 3h30 en moyenne. En septembre 2011, ce sont les élus d’Europe Écologie les Verts qui s’y sont collés et leur verdict était encore plus sévère : selon eux, ce serait plutôt de deux à trois heures de travail par jour et pas une seconde de plus.

Or, si l’on en juge par la saleté de nos rues et le montant de la Taxe d’enlèvement des ordures ménagères que nous payons (la plus élevée de France, je le rappelle), la situation n’a pas évolué ; en tout cas pas dans le bon sens. Démonstration.

En voilà deux qui, sans savoir qu’ils sont filmés, bouclent leur tournée en 2 heures chrono après avoir consciencieusement salopé le travail :

En voilà deux autres qui, sachant qu’ils sont filmés, poussent effectivement jusqu’à 5h : pour une tournée qui est supposée commencer à 5h30 et se terminer à 12h30, ils finissent fièrement à 10h30... heure à laquelle leurs petits camarades ont déjà plié les gaules depuis un moment.

Bref, pour une fois, on a tout de même furieusement envie de croire EÉLV. Or, en comptant 3 heures de travail quotidien soit 65 heures de travail par mois, le salaire horaire net de nos joyeux drilles passe à 26,72 euros. C’est 2,4 fois le salaire médian et ça permet à Louis et un certain nombre de ses collègues de faire partie haut la main des 10% des salariés les mieux payés de France.

Bien sûr, vous me direz qu’à plus de cinquante ans, Louis bénéficie de son ancienneté et qu’il touche la prime réservée aux conducteurs de bennes. C’est juste. Selon Louis, ses collègues gagnent en moyenne 1 520 euros nets. À raison de trois heures de travail par jour, ça fait un salaire horaire de 23,38 euros nets, c’est-à-dire 3,2 fois le Smic, plus de 2 fois le salaire médian et largement assez pour se classer dans le top 10% des salariés les mieux payés de France.

Pour finir, l’usage du conditionnel en ce qui concerne les gâches a de quoi faire sourire. Il va de soi que 1 520 euros par mois, ce n’est pas Byzance et que lorsqu’on ne travaille que de 5h30 à 8h30 (ou de 21h00 à 24h00 pour les tournées du soir), on a largement le temps d’améliorer l’ordinaire à l’abris du regard de l’administration fiscale. Le moins que l’on puisse dire, c’est que lorsque Louis et ses collègues paient leur cotisation à Force ouvrière, ils ont d’excellentes raisons de le faire.

Gras comme un rat à Marseille

Sur Causeur, Jean-Paul Brighelli, se plaint de la prolifération des rats à Marseille. Fort bien, mais allons jusqu’au bout.

S’il y a des rats, si nos rues sont si sales, c’est parce que les ordures jonchent les trottoirs et si les ordures prolifèrent, c’est parce que les camions-bennes qui sont supposés les ramasser ne le font pas. C’est le fameux fini-parti, maintes fois dénoncé, notamment par la Cours des comptes, qui permet à nos sympathiques « agents de surface » de rentrer chez eux quand ils estiment avoir accompli leur tâche. En pratique, cela signifie qu’ils ne ramassent qu’une poubelle sur deux – quand ils ne sont pas en grève, bien sûr – et bouclent leurs tournées en 3h30 au lieu des 7h00 sur la base desquelles ils sont payés (chiffre de la Chambre régionale des comptes de Provence-Alpes-Côte d'Azur pour 2007).

Saviez-vous que la Taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM) dont s’acquittent les marseillais est la plus élevée de France ? En 2011, à Lyon, s’était 70 euros la tonne par habitant tandis qu’à Marseille c’était 149 euros ; 5 euros de plus qu’à Paris ; plus du triple de ce que payaient les brestois.

L’origine de cette peste, c’est le système Defferre. Né en 1953 lorsque « gastounet », qui n’aimait pas les communistes de la CGT, a donné les clés de la ville à la toute nouvelle CGT-FO, Force Ouvrière, le syndicat majoritaire qui fait la pluie et le beau temps à Marseille.

Ce ne sont pas les rongeurs qui coulent la ville ; c’est une toute autre espèce de nuisibles qui a pris le pouvoir à tel point que Gaudin, comme Vigouroux avant lui, n’imaginent même pas les défier et que les frères Guérini en ont fait les chevilles ouvrières de leurs petits systèmes. Voilà les véritables rats ! Ils se cachent encore moins que les rongeurs ; ils défilent même régulièrement au grand jour en chantant l’hymne de la justice sociale et de l’intérêt général.

Brisons le thermomètre !

Réponse à Jérôme Leroy.

Il va de soi que si l’Éducation Nationale d’État n’est plus capable d’enseigner les rudiments les plus élémentaires de lecture et de mathématiques aux gamins qui lui sont confiés, c’est à cause de la mondialisation néo ou ultralibérale (au choix). Un monopole d’État, gratuit comme tout ce qui est financé par l’impôt (c’est-à-dire pas du tout gratuit) et, qui plus est, obligatoire : c’est la marque évidente d’un libéralisme débridé et si ça ne fonctionne pas, si ça ne produit que des générations entières d’illettrés, c’est sûr, c’est encore un échec à mettre sur le compte de la mondialisation ultralibérale. Marine le Pen, d’ailleurs, ne dit pas autre chose quand elle affirme que – je cite – la « mondialisation ultralibérale défait l’école de la République. »

Alors bien sûr, quand un odieux classement apatride, mondialisé et donc ultralibéral vient nous confirmer ce que tous les parents dignes de ce nom savent déjà, à savoir que le monstre technocratique (mais néolibéral) est à l’agonie, cela ne peut être qu’une manœuvre sournoise du complot qui vise à transformer nos chères têtes blondes en consommateurs aveugles et en esclaves consentant de la dictature libérale (sic). C’est l’évidence même : les fonctionnaires de l’OCDE qui produisent cette enquête PISA n’ont de de cesse que de se livrer à un french bashing éhonté.

Qu’on se le dise, qu’on le répète et qu’on livre celles et ceux qui osent dire le contraire à Manu-le-chimique : si le classement moyen des élèves de l’Éducation Nationale d’État s’enfonce un peu plus tous les trois ans, c’est que le classement est mal fait, qu’il est partial, idéologique et, par voie de conséquence, ne mérite que notre mépris le plus profond ! C’est ailleurs à ça qu’on reconnait les classements idéologiquement manipulés : ils disent du mal de ce que Jérôme Leroy et Marine le Pen trouvent formidable.

Nos gamins sont illettrés ? Oui, mais ils sont égaux devant l’illettrisme et ça, pardon, ça n’est pas pris en compte par PISA. Comment ? Notre système est inégalitaire dites-vous ? Calomnie ! Et quand bien même : ils seraient égaux devant l’inégalité et, ça non plus, n’est pas mesuré par PISA ! Cachez donc ces chiffres (néolibéraux) que nous ne saurions voir ! Brisez ce thermomètre idéologiquement biaisé qui ose dire qu’il gèle quand les détenteurs de vérité révélées savent que le temps et radieux !

Vous avez bien raison, mon cher Jérôme, de vous insurger contre cette odieuse ingérence de la finance mondialisée dans notre système républicain : encore une ou deux générations d’imbéciles incultes et les futurs citoyens de ce pays voterons en masse pour vos amis – à moins, bien sûr, que ce ne soit pour ceux de Marine le Pen mais après tout, quelle différence cela peut-il faire.

Croissance, emploi et productivité

Seul sur son île, Robinson Crusoé ne s’est jamais vraiment demandé comment faire pour accroître la quantité de richesses à sa disposition. C’était évident : il fallait en produire d’avantage. Parce que toute richesse doit être produite avant d’être consommée, le seul moyen de consommer plus, c’est de produire plus. De la même manière, Crusoé n’a pas eu besoin d’avoir recours à un manuel de macroéconomie pour comprendre comment produire plus ; il n’y a, pour schématiser, que deux méthodes possibles : travailler plus – consacrer plus de temps à la chasse – ou travailler plus efficacement – typiquement, en investissant dans la fabrication d’un équipement plus performant.

Pour Robinson Crusoé, donc, la chaîne de causalité est claire comme de l’eau de roche : plus il travaille et plus travaille efficacement, plus il produit de richesse et donc, peut en consommer.

Nos économies modernes sont des phénomènes extraordinairement complexes et il n’y a plus guère que dans les cabinets ministériels que l’on pense pouvoir les résumer à quelques agrégats macroéconomiques dont il suffit d’actionner les leviers au travers de politiques forcément volontaristes pour obtenir de la croissance. Néanmoins, ce que l’expérience de Robinson Crusoé nous enseigne c’est qu’il existe un principe absolu, une réalité indépassable que l’on peut résumer en quelques mots : plus nous travaillons, plus nous travaillons efficacement et plus nous produisons de richesses que nous pourrons ensuite consommer.

En retenant le produit intérieur brut (PIB) comme mesure de la richesse produite et consommée par une population P et en notant Q la quantité de travail fournie par ladite population, on peut écrire :

PIB/P = Q/P * PIB/Q

En bon français : le PIB par habitant (PIB/P) est égal à la quantité de travail fournie par chaque habitant (Q/P) multipliée par la productivité moyenne du travail (PIB/Q). C’est une lapalissade mathématique ; si nous remplacions Q par l’âge du capitaine ou le temps que met la baignoire à se remplir, cette égalité resterait vraie mais elle n’entretiendrait plus aucun rapport avec notre propos.

Si nous considérons la croissance du PIB par habitant comme un objectif socialement désirable, étant bien entendu que nous raisonnons ici en termes aussi réels que les poteries de Crusoé, cette simple équation nous indique deux moyens d’y parvenir.

La première consiste à consiste à maximiser la quantité de travail fournie par chaque habitant (Q/P) ; ce qui peut être entendu de deux manières éventuellement complémentaires : faire en sorte que nous soyons le plus nombreux possibles à travailler – i.e. le taux d’emploi de la population – et/ou accroître la quantité de travail fournie par chacun – i.e. des heures de travail effectif. Ce dont il est question ici, c’est bien sûr de travail productif, d’une activité économique qui créé de la valeur et pas d’emplois fictifs destinés à manipuler les statistiques du chômage ou à acheter les suffrages d’une clientèle électorale.

Naturellement, l’exercice a une limite : nous ne pouvons ni ne voulons travailler toute notre vie sans jamais prendre de repos ; raison pour laquelle nous avons toutes les meilleures raisons du monde de chercher à faire croître notre productivité (PIB/Q). En investissant dans la fabrication d’un filet, Crusoé a pu pécher plus de poisson tout en y consacrant moins de temps. De la même manière, les investissements réalisés depuis ce nous appelons aujourd’hui la révolution industrielle ont permis de démultiplier les capacités productives de chaque individu et donc, accroître considérablement la richesse produite tout en prenant des vacances.

Il n’y a pas de grande différence entre la productivité d’un français et celle de son homologue américain : si ces derniers disposent en moyenne d’un revenu supérieur au nôtre, c’est avant tout parce qu’ils travaillent plus. Symétriquement, si les coréens du sud sont moins riches que nous alors qu’ils travaillent nettement plus, c’est tout simplement que cela fait déjà plusieurs siècles que nous investissons pour développer notre capital technique et humain.

Si tout ceci vous semble aussi évident que cela pouvait l’être pour Robinson Crusoé, je vous invite à vous poser deux questions : par quelle sorte de miracle de l’esprit en sommes-nous arrivés à attendre de la croissance qu’elle créée de l’emploi plutôt que l’inverse ? Et qu’attendons-nous précisément de politiques fiscales qui pénalisent la formation de capital ?

---
Sur le même thème, voir aussi Productivité et taux d’emploi.

Monty Hall sans maths

Règle du jeu : on va vous proposer 3 enveloppes dont deux sont vides et une contient un billet de €100. Dans un deuxième temps, l’organisate...