Accéder au contenu principal

La Fed est un faux monnayeur légal

Au dernier pointage, la Fed détient USD 1,7 trillions [1] de bons du Trésor américains – soit près de 64% du portefeuille de la Fed ($2,6 trillions), 17% des titres de créances émis par le Trésor US ($9,9 trillions) et près de 16% de la dette publique américaine ($10,5 trillions [2]). La banque centrale américaine est ainsi le premier créancier de son propre gouvernement.

Bien sûr, ce n’est pas parce que ces obligations sont détenues par la Fed que le gouvernement des États-Unis ne paie pas d’intérêts. Comme dans la plupart des pays civilisés, le U.S. Department of the Treasury n’a pas le droit de venir se financer directement auprès de sa banque centrale. Le portefeuille de la Fed ne résulte donc pas d’achats d’obligations d’État sur le marché primaire mais de ses opérations dites d’open market ; c'est-à-dire de ses achats d’obligations sur le marché secondaire qui lui permettent de piloter la liquidité disponible sur le marché interbancaire et donc le niveau des taux à court terme – bref, ce portefeuille résulte de l’activité normale de la Fed et devrait continuer à grossir avec la masse monétaire américaine.

Sauf que, ces derniers temps, les opérations d’open market ont pris un tour quelque peu inhabituel avec les 2 (bientôt 3 ?) phases d’assouplissement quantitatif (Quantitative Easing) : du 10 septembre 2008 au 4 janvier de cette année, le portefeuille de Treasuries de la Fed a été multiplié par un facteur de 3,5 [3]. Donc, la Fed gagne énormément d’argent sur ce titanesque portefeuille : avec un taux moyen estimé à 3,7% en 2010 et 2,94% en 2011, ce sont des milliards de dollars d’intérêts qui sont payés chaque année par le Trésor US à sa banque centrale.

Seulement voilà, la Fed - qui n’est pas vraiment une entreprise privée – n’a pas le droit de garder ses gains. Lorsqu’elle touche des intérêts, elle en utilise une infime partie pour ses frais de fonctionnement et doit reverser le reste… au Trésor des États-Unis. En 2011, ce sont ainsi $76,9 milliards qui sont revenus dans les poches d’Oncle Sam – soit 17% des intérêts payés sur la dette publique ($454,4 milliards). Oui, vous avez bien compris : le gouvernement US paye des intérêts d’une main pour les récupérer de l’autre et il fait ça sur 16% de sa dette.

Résumons : la Fed fait chauffer à blanc sa planche à billet pour acheter des Treasuries sur le marché ; cet énorme flux acheteur fait baisser le niveau des taux d’intérêts et permet donc ainsi au Trésor de se financer à moindre coût ; ce faisant, la Fed engrange des quantités monumentales de Treasuries dont elle s’empresse de reverser les intérêts à celui-là même qui les lui a payé. C’est donc 16% de la dette qui ne coûte, en réalité, rien parce qu’elle a été rachetée par des dollars fraichement imprimés à cet effet. Je ne sais pas pour vous, mais moi j’appelle ça de la monétisation pure et simple.

Mieux encore : il ne vous a pas échappé que cette même Federal Reserve ne semble pas particulièrement pressée de faire remonter les taux ; c’est une mesure typiquement keynésienne de soutient à l’économie me direz-vous sans doute. Oui, c'est possible mais vous me permettrez de faire un peu de mauvais esprit en soulignant que (i) étant donné sa dette et son déficit budgétaire abyssal, je suis à peu près certain que le gouvernement étasunien se satisfait très bien de cette politique et (ii) il semblerait que le portefeuille de la Fed affiche une duration en dollars de près de $900 millions ; c'est-à-dire qu’une remontée de taux de 0,01% (1 point de base) coûterait à la Fed (et donc au Trésor) $900 millions de dollars. Autrement dit, une politique de taux hyper-accommodante, c’est surtout l’intérêt bien compris des politiciens de Washington qui se préparent à siphonner l’épargne de leurs compatriotes à commencer par leurs retraites.

La Fed n’est rien d’autre que le plus gigantesque faux monnayeur légal de l’histoire.

---
[1] $1.10^12 ou mille milliards de dollars.
[2] En excluant la dette intergouvernementale (ce qu’Oncle Sam se doit à lui-même).
[3] La taille du portefeuille d’ensemble, qui inclus les $900 milliards de MBS et autres dettes des GSEs (Fannie Mae et Freddie Mac), a été multipliée par un facteur de 5,4.
[4] Contre $79,3 milliards en 2010.

Commentaires

  1. C'est la raison pour laquelle les marchés américains sont actuellement en lévitation au dessus du vide de facon totalement déconecté de la situation économique...moi je serais vous, je ferais comme Jim Rogers, je vendrais à découvert les actions ! (enfin en particulier les technos)

    RépondreSupprimer
  2. Eh bien moi je fais le contraire :)
    Je suis long actions, en particulier les financières et les pétrolières.

    RépondreSupprimer
  3. Financières car elles sont les plus proches de la source d' "argent gratuit" qu'est la Fed et pétrolières car les matières premières vont flamber à cause de l'inflation ?

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Le prix des sardines quand les pêcheurs ont des téléphones

Soit deux petits villages de pêcheurs de sardines du sud de l’Inde. Chaque nuit, les pêcheurs de chaque bourg partent jeter leurs filets en mer et, le matin venu, ils vendent leurs prises sur la plage à la population de leurs villages respectifs. Parce qu’ils sont relativement distants l’un de l’autre et ne disposent pas de moyens de communication rapide, nos villages vivent en autarcie. C’est-à-dire que leurs habitants n’achètent de sardines qu’aux pêcheurs de leur propre village qui, symétriquement, n’en vendent à personne d’autre qu’à leurs concitoyens.Dans l’état actuel des choses, donc, la ration quotidienne de protéines des habitants de nos villages dépend exclusivement de leurs pêcheurs respectifs. Si la pêche est fructueuse, il est probable que les sardines seront bradées au marché du matin et il n’est pas impossible que les pêcheurs se retrouvent même avec des invendus — c’est-à-dire des poissons bons à jeter. Si, au contraire, la pêche de la nuit a été mauvaise, vous pouvez …

Le paradoxe des oignons

Cette fois-ci, c’est l’inénarrable Paul Jorion qui s’y colle dans un article publié le 26 septembre 2013 sur challenges.fr : « il faut, nous assène l’histrion médiatique, supprimer la spéculation. »Nous-y revoilà. C’est une antique tradition. Déjà, sous l’Ancien Régime, on avait coutume de faire porter le chapeau des aléas climatiques et des politiques imbéciles aux accapareurs ; aujourd’hui, force est de constater que rien n’a changé et qu’on trouve toujours, à la barre du tribunal révolutionnaire, un accusateur public prêt à dénoncer les méfaits des spéculateurs. Si les prix montent, qu’on les pende ; si les prix baissent, qu’on promène leur tête au bout d’une pique ! Au royaume du mensonge, la dénonciation de l’ennemi du peuple tient toujours lieu de pensée.Plutôt que de rentrer dans un débat théorique, je vous propose une approche purement expérimentale, une vérification empirique qui, si elle ne satisfait sans doute pas les conditions requises sur une paillasse – c’est le lot com…