L’effroyable succès de la PAC

Sur le site de l’Insee :

« Un des objectifs de la politique agricole commune lors de sa mise en place en 1957 était d’assurer un niveau de vie équitable à la population agricole. Les mesures de soutien au revenu agricole mises en œuvre progressivement ont fortement évolué en cinquante ans. D’une logique de soutien par les prix, on est passé à un soutien direct du revenu, de plus en plus indépendant des choix et des niveaux de production. Pour l’ensemble des exploitations professionnelles, la part des subventions, en moyenne triennale, dans le résultat courant avant impôts était de 18% en 1991, époque où l’essentiel du soutien européen était encore assuré par les prix. Après la mise en place de la réforme de 1993 qui visait à stabiliser le niveau du soutien global en France et en Europe au niveau macroéconomique, cette part était de 58% en 1995 avant de passer à 81% en 2001 puis à 97% en 2005 [...] »

Je viens de vérifier dans le dernier rapport annuel de l’Agreste, la part des subventions dans le revenu courant avant impôt des exploitations agricoles françaises est désormais de 98.5%. Le RCAI moyen est à 36 099 euros ; hors subventions, il n’est plus que de 559 euros et 60% des exploitations affichent un résultat négatif.

ZIRP et rente

Arthur Charpentier vient de publier un papier sur l’impact des taux d’intérêt négatifs sur la valeur des rentes. Juste pour bien fixer les idées, je vous propose un calcul un peu plus simple : quelle est la valeur d’une rente annuelle de 1 euro versée pendant 30 ans avec une signature AAA ?

En utilisant les courbes spot (zéro coupon) publiées par la BCE, le calcul est extrêmement simple à faire. Avec $k_t$ le taux spot sur $t$ années (NB : ce sont des taux composés en continu), la valeur ($V_0$) d’une telle rente est de :

$$ V_0 = \sum_{t=1}^{30} e^{-tk_t} $$

En utilisant la courbe au 25 février 2016, on obtient une valeur actuelle d’environ 26.837 euros. En utilisant la courbe du 24 février 2006 (il y a dix ans tout juste), la même rente valait 17.921 euros.

Voilà, très concrètement, l’impact des politiques de taux zéro (ZIRP) mises en œuvre par nos banques centrales : une explosion de la valeur des rentes (+49.8% dans notre exemple).

Notez aussi, comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, que la valeur officielle (fiscale) de vos droits à la retraite est strictement égale à zéro. Je laisse à chacun la liberté de conclure, notamment au regard des débats qui font rage depuis plusieurs années sur les inégalités patrimoniales.

En finir avec le brut

Le salaire brut est une fiction. Il n’y a, en matière de rémunération des salariés, que trois choses qui existent : le « superbrut » qui sort de la poche de votre employeur, le net qui arrive dans votre poche à la fin du mois et, au milieu, un ensemble de cotisations obligatoires dont un bon paquet de taxes. Le brut est une fiction parce que la distinction qui est faite sur votre bulletin de paie entre cotisations dites « salariales » et cotisations dites « patronales » n’a absolument aucune forme de réalité. Si vous faites partie de celles et ceux qui croient que les cotisations « salariales » sont payées par les salariés tandis que les cotisations « patronales » sont payées par les patrons, je ne saurais que trop vous inciter à lire cet excellent papier de Julien sur Ecopublix. C’est une fable et aucun économiste, toutes obédiences confondues, n’oserait affirmer le contraire.

Partant, la question qui se pose naturellement est de savoir par quelle sorte de miracle cette aberration existe. Sincèrement, je n’en sais absolument rien. Il est tout à fait possible, malheureusement, que le législateur de l’époque ait cru à cette fiction et que depuis personne n’ai jugé utile de revenir dessus. Et pourtant, c’est essentiel parce que cette distinction imaginaire a un effet extraordinairement néfaste : elle masque le coût réel de notre système social aux yeux du plus grand nombre ce qui, dans un pays qui se veut démocratique, est tout simplement inadmissible.

Entendez-moi bien : je ne porte ici aucun jugement sur les coûts et bénéfices dudit modèle social. J’ai, bien sûr, mon opinion sur la question mais elle n’a pas sa place ici : je dis simplement qu’on ne peut pas demander aux citoyens de ce pays de se prononcer sur un tel choix collectif s’ils ne sont pas en mesure de savoir ce que ça leur coûte vraiment. Ce n’est pas admissible. Quelles que soient vos préférences politiques, que vous soyez un fervent partisan de notre modèle social ou le plus acharné de ses détracteurs, il y a au moins un point sur lequel nous devrions tous être d’accord : une démocratie ne peut fonctionner que si les citoyens disposent des éléments qui leur permettent de se faire une opinion.

Or voilà, j’observe que l’immense majorité de nos concitoyens croient dur comme fer que c’est bien leur patron qui paie les cotisations dites patronales et j’observe que ces dernières sont de 60% à plus de 110% plus élevées [1] que les cotisations soi-disant salariales (sauf en cas de réduction Fillon). Concrètement, ça signifie que l’immense majorité de nos compatriotes sont convaincus que notre modèle social ne leur coûte finalement pas grand-chose alors qu’en leur réalité, on leur cache de 60% à 70% de son coût en leur faisant croire que « c’est le patron qui paye ».

Il faut mettre fin à cette mauvaise farce et, comme je doute fort que notre personnel politique ait ne serait-ce que le dixième du courage qu’il faudrait avoir pour dire enfin la vérité aux gens, j’ai une petite suggestion que je souhaite ici adresser aux chefs d’entreprises françaises et ainsi qu’à leurs représentants sur la scène publique (si quelqu’un pouvait faire suivre à Pierre Gattaz par exemple…). L’idée est très simple : proposez de prendre à votre charge l’intégralité des charges soi-disant salariales.

C’est bête comme chou, ça ne coûte rien (à la limite, ça va même peut être vous permettre de faire des économies sur le traitement des bulletins de salaire) et ça va enfin permettre de mettre les choses au clair : un « superbrut », un net et un modèle social. Cerise sur le gâteau : ça nous donnera aussi l’occasion d’observer avec délice les trésors d’ingéniosité que ne manqueront pas de développer celles et ceux qui, pour des raisons parfaitement inavouables, ne veulent surtout pas que les électeurs-contribuables sachent.

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[1] Sur mon bulletin de paie de janvier 2016, c’est même 113% mais je crains fort d'être dans une queue de distribution.

Ce ne sont pas les armes qui tuent

Ce ne sont pas les armes à feu qui tuent les gens, ce sont les gens avec des armes à feu. Si cette introduction vous semble relever de la pure rhétorique, je vais vous montrer qu’en réalité, cette subtile distinction sémantique est bien plus importante qu’il n’y parait.

Parce qu’en effet, si ce sont les armes à feu qui tuent les gens, ont serait naturellement tenté de compter combien. C’est ce que fait, par exemple, le Law Center to Prevent Gun Violence qui en conclue que, chaque année, les armes à feu tuent 33 000 américains. J’ai vérifié, le chiffre est exact : sur la période 2010-14, les 5 dernières années pour lesquels les données sont disponibles [1], on dénombre effectivement 164 821 américains tués par des armes à feu soit, effectivement, environ 33 000 par an.

Ceci étant posé, appliquons maintenant la petite distinction sémantique que je vous proposais en introduction et demandons-nous qui sont ces homos-sapiens qui ont utilisé des armes à feu pour tuer leurs semblables. Eh bien dans 62.2% des cas, le meurtrier n’est autre que la victime : ce sont des suicides. Les homicides pèsent un gros tiers du total (33.9%) et le solde (3.8%) se partage entre les accidents, les interventions légales et les causes indéterminées.

Parenthèse macabre sur les suicides : on peut, bien sûr, supposer que si les américains avaient moins d’armes ils se suicideraient moins. L’argument est recevable mais il n’y a là absolument rien d’évident. En France, où l’on se suicide autant (et même légèrement plus) qu’aux États-Unis, les pauvres gens qui veulent mettre fin à leurs jours y parviennent, pour la plupart, sans utiliser d’armes à feu — je vous passe les détails — et les américains font de même dans pratiquement un cas sur deux.

Mettons donc les suicides de côté avec les accidents, interventions légales et autres causes indéterminées (qui, je le rappelle, ne pèsent pas grand-chose) et concentrons-nous sur le cœur du sujet : les actes de violence commis avec des armes à feu. Je n’ai, disons les choses tout de suite, pas de chiffres exhaustifs. Sur la base des données du CDC, on peut raisonnablement estimer le nombre d’agressions à l’aide d’armes à feu ayant causé des blessures à environ 70 000 par an [2] dont environ 11 200 blessures fatales [3]. Naturellement, ces chiffres ne nous disent rien sur tous les épisodes durant lesquels des armes à feu ont été utilisées mais sans occasionner aucune blessure.

Je vais donc faire comme le Law Center to Prevent Gun Violence et me concentrer sur les statistiques de décès liés aux armes à feu avec deux différences toutefois : je ne retiens que les actes de violence volontaire envers un tiers autres que ceux commis par les forces de l’ordre — les homicides — et je vais vous proposer des moyennes sur 5 ans plutôt que les chiffres de 2014 [4]. Pour le reste, je garde l’idée qui consiste à comparer les différents états des États-Unis et l’échelle de notation proposée par le centre — de A, pour les États qui ont une réglementation très restrictive en matière d’armes à feu, B, C, D et F, pour les états jugés les plus laxistes.

Le tableau ci-dessous donne les taux de décès liés aux armes à feu (pour 100 000 habitants) en moyenne, pour chacune des 5 catégories définies par le LCPGV. La première colonne (Tous), correspond à l’ensemble des décès provoqués par des armes à feu (ce sont les données utilisées par le centre dans son nuage de point et l’histogramme en-dessous, sauf que j’utilise 5 ans de données) et les deux colonnes suivantes isolent les suicides et les homicides.

CatégorieTousSuicidesHomicides
A6.112.992.91
B7.124.342.5
C10.157.372.42
D10.547.492.62
F14.19.933.53

Comme vous pouvez le constater vous-même : il semble que les lois restrictives aient effectivement un effet sur les suicides par armes à feu mais qu’en matière de violence à proprement parler, le résultat est nettement moins saisissant. Et ce, d’autant plus si vous considérez mon second tableau ; même données mais cette fois-ci ce sont les suicides et homicides commis sans armes à feu, c’est à dire par d’autres moyens :

GradeAllSuicidesHomicides
A7.776.291.48
B9.578.131.43
C8.727.461.25
D7.836.491.34
F8.586.781.79

Alors là, vous conviendrez avec moi que ça commence à devenir vraiment gênant. Doit-on en conclure que des lois plus restrictives en matière d’armes à feu permettent aussi de réduire le nombre de meurtres commis sans armes à feu ? J’ai tendance à penser que ça ne passe pas le sniff-test le plus élémentaire.

Voici, enfin, des données issue de la même source qui, je crois, nous raconte une autre histoire. Il s’agit, pour chaque état, du taux d’homicide avec arme à feu et du taux d’homicide sans arme à feu. Je vous laisse faire vos propres graphes, vos propres tests statistiques et vous convaincre par vous-même que la relation est très clairement significative. Concrètement, ça signifie que les états où les gens tuent d’autres gens avec des armes à feu sont aussi les états où les gens tuent d’autres gens par d’autres moyens. Que ce soit en Alabama (F) ou au Maryland (A), les gens se tuent avec ou sans armes à feu tandis que dans le Vermont (F) ou à Hawaï (B), les mœurs semblent infiniment plus pacifiques.

En d’autres termes, tout se passe comme si chacun de ces états se caractérisait par un niveau de violence endémique — qui reste à expliquer — laquelle, violence, s’exprime avec ou sans armes à feu. Ce ne sont pas les armes à feu qui tuent les gens, ce sont les gens avec des armes à feu.

EtatArme à feuSans
Alabama6.1872.031
Alaska2.9142.529
Arizona3.8032.068
Arkansas5.1332.084
California3.451.587
Colorado2.0061.571
Connecticut2.41.108
Delaware4.321.811
Florida4.2161.742
Georgia4.7281.763
Hawaii0.4021.422
Idaho1.0130.901
Illinois4.6971.537
Indiana3.771.544
Iowa1.0270.988
Kansas2.5541.277
Kentucky3.1641.529
Louisiana9.3852.488
Maine0.9931.084
Maryland4.842.202
Massachusetts1.4370.941
Michigan4.9221.593
Minnesota1.1890.862
Mississippi7.4812.654
Missouri5.2071.809
Montana1.3121.55
Nebraska2.3511.197
Nevada3.2232.166
New Hampshire0.6810.772
New Jersey3.1271.375
New Mexico3.7233.04
New York2.2271.659
North Carolina4.0651.582
North Dakota1.0221.107
Ohio3.7281.54
Oklahoma4.2962.269
Oregon1.4461.236
Pennsylvania3.9381.27
Rhode Island1.4241.12
South Carolina5.3541.972
South Dakota0.6471.942
Tennessee4.6981.842
Texas3.4491.688
Utah1.0570.826
Vermont0.7660.862
Virginia2.9191.276
Washington1.6391.267
West Virginia2.9672.072
Wisconsin1.9360.985
Wyoming1.4261.808

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[1] J’utilise les données la base WISQARS du CDC qui, manifestement, est la source la plus complète est la plus fiable en la matière.
[2] Le chiffre, avancé par Law Center to Prevent Gun Violence, de 117 000 américains qui se font tirer dessus chaque année inclue l’ensemble des blessures causées par des armes à feu, y compris les suicides, les accidents et les interventions des forces de l’ordre etc. Par ailleurs, c’est le chiffre de 2013.
[3] Le nombre d’agressions à l’aide d’arme à feu a fortement augmenté ces dernières années mais, heureusement, le nombre de cas fatals a légèrement baissé.
[4] Nous allons travailler sur des évènements à très faible fréquence : 5 ans de données permettent d’avoir des chiffres plus significatifs.

Side note : Et si, tout bêtement, la relation était inverse : ce n’est pas parce qu’il y a beaucoup d’armes qu’il y a de la violence mais c’est parce qu’il y a de la violence que les gens s’arment (et votent pour des politiques qui leur garantissent ce droit).

La loi du prix unique

« The market economy needs no apologists and propagandists. It can apply to itself the words of Sir Christopher Wren’s epitaph in St. Paul’s Cathedral:
    Si monumentum requiris, circumspice. »
— Ludwid von Mises, Human Action


Dans le monde des cash-flows certains ou présumés tels, la loi du prix unique (Law of One Price, LOP) règne en maîtresse absolue. La loi stipule qu’en l’absence de restrictions exogènes, un même actif doit se négocier au même prix sur tous les marchés où l’on peut le vendre ou l’acheter.

Mon illustration favorite, c’est l’action HSBC Holdings Plc ; laquelle se trouve cotée à Londres, Paris, Francfort, New-York et, naturellement, Hong Kong. À Londres et à l’heure où j’écris ces lignes, le 17 février 2016 à 15h00, heure de Paris, elle cote [1] aux alentours de 4.5275 livres sterling (en réalité elle cote en pences ; peu importe) tandis qu’à Paris comme à Francfort, on se l’échange pour 5.82 euros ; soit un rapport d’environ 1.2847 qui correspond exactement au cours de la livre sterling exprimé en euro au même moment.

De la même façon, si vous traversez l’Atlantique, vous trouverez que les titres HSBC valent 32.25 dollars des États-Unis ; convertissez ça en livre en utilisant la parité du moment (1 dollar pour 0.7019 livres) et vous obtenez 22.64 livres… pour 5 actions puisque les titres négociés à New-York sont des American Depositary Receipts qui représentent 5 actions chacun ; soit, encore, un prix quasiment identique à celui de Londres.

Reste enfin Hong Kong où l’actions HSBC vaut, selon mes écrans, 49.5 dollars de Hong Kong ce qui fait 4.455 livres sterling. Ah, me direz-vous ! Ça fait tout de même un bel écart avec le prix de Londres. Oui, c’est vrai ; à ceci près qu’à 15h00, heure de Paris, le marché de Hong Kong est fermé depuis belle lurette (il est 22 heure là-bas) et que le prix que vous observez est en réalité un cours de clôture qui date déjà de plusieurs heures.

Bref, où que vous alliez et quelle que soit la devise dans laquelle vous la négociez, l’action HSBC se négocie au même prix ; en application fidèle de la loi du prix unique.

Opportunités d’arbitrage

Comment ça fonctionne ? Eh bien c’est très simple : pour l’expliquer, il de procéder par l’absurde en partant de l’exemple précédent : supposez, par exemple, que l’écart de cours constaté entre Londres (4.5275 livres) et Hong Kong (l’équivalent de 4.455 livres) ait été observé alors que le marché asiatique était ouvert et demandez-vous ce qui se serait immanquablement passé.

Je ne sais pas pour vous mais, en ce qui me concerne, c’est très clair : j’aurais convertis quelques euros en dollars de Hong Kong, utilisé ces derniers pour acheter autant d’actions que possible à 49.5 dollars (de Hong Kong), revendu simultanément lesdits titres à Londres pour 4.5275 livres l’unité et reconverti les pounds ainsi obtenues en euros. Même en tenant compte des coûts de transaction (change et actions), il aurait sans doute eu de quoi réaliser un confortable profit, instantanément et ce, sans prendre le moindre risque. On appelle ça un arbitrage.

Or, sur les marchés financiers, il existe un nombre considérable d’arbitragistes qui, comme leur nom le suggère, passent leurs journées à chasser ce genre d’opportunité. C’est-à-dire que si une telle situation devait se présenter, vous pouvez être absolument certain qu’on assisterait immédiatement à une véritable ruée sur l’or : achat massif de dollars de Hong Kong, de titre HSBC sur la place asiatique et, au même moment, vente du même titre à Londres et revente de livre sterling. Ce serait sans doute une affaire de secondes.

Et si vous réfléchissez bien à ces transactions du point de vue de l’effet qu’elles auront logiquement sur les prix, vous obtiendrez (i) une hausse du cours d’HSBC à Hong Kong, (ii) une baisse du cours de Londres et (iii) une variation à la hausse du cours du dollar de Hong Kong contre la livre sterling. C’est-à-dire que l’exploitation d’une opportunité d’arbitrage tend à la faire disparaître ; raison pour laquelle il faut être (très) rapide — c’est typiquement le genre d’exercice auxquels se livrent les algorithmes de trading à haute fréquence.

Résultat des courses, si une telle opportunité s’était réellement présentée, vous n’auriez sans doute pas eu le temps de la voir : en quelques secondes et peut être même moins elle aurait été intégralement arbitrée. À vrai dire, il est même probable qu’elle n’aurait jamais eu lieu dans la mesure où les arbitragistes n’auraient pas attendu un tel écart pour se ruer sur l’occasion ; d’où, la loi du prix unique.

Notez que la loi n’est valable qu’en l’absence de restrictions ; c’est-à-dire quand il vraiment une possibilité d’arbitrage. Un exemple remarquable est celui des actions émises par certaines entreprises chinoises qui sont cotées à la fois en Chine continentale (Shenzhen ou Shanghai) et à Hong Kong. L’état des lois actuelles de l’Empire du Milieu fait qu’un même investisseur ne peut pas intervenir sur ces deux marchés à la fois ou, du moins, que c’est extrêmement compliqué [2]. Le résultat, c’est que les prix constatés pour des titres en tous points similaires divergent, parfois de manière assez spectaculaire ce qui ne constitue pas un cas de rupture de la loi puisque ses conditions d’application ne sont pas réunies.

Rational Pricing

Par extension de la loi du prix unique, on sait aussi que deux actifs ou combinaisons d’actifs et de contrats qui, selon toute vraisemblance, devraient générer des cash-flows identiques devraient aussi se négocier au même prix. Dans la littérature, vous trouverez ce principe sous le nom de rational pricing mais ça n’est concrètement qu’une simple extension de LOP ; le principe à l’œuvre est rigoureusement le même : les prix s’équilibrent naturellement de telle sorte qu’aucun arbitrage ne soit possible.

Un des exemples les plus fascinants, c’est l’équilibre entre les taux (et donc les prix) des obligations qui versent des coupons — mettons les taux des Treasuries [3] par exemple — et ceux des zéro-coupons qui, par définition, remboursent le capital et les intérêts en un seul paiement. Il se trouve qu’on peut facilement reproduire tous les cash-flows attendus d’une obligation classique (dans notre exemple, le paiement d’un coupon fixe semestriel augmenté, à échéance, du principal) avec un portefeuille de zéro-coupons : il suffit, pour ce faire, d’émettre des zéro-coupons dont les dates d’échéances collent exactement aux dates de paiement de l’obligation que l’on souhaite reproduire [4].

Et c’est là que la loi rentre en jeu : puisque nous pouvons reproduire exactement la même série de cash-flows avec une obligation classique ou un portefeuille de zéro-coupons, il faut nécessairement que les taux (et donc les prix) des zéro coupons soient mathématiquement liés à ceux des obligations classiques sans quoi, il y aurait une opportunité d’arbitrage. Par exemple, s’il était possible d’émettre le susdit portefeuille de zéro-coupons à des taux inférieurs aux taux d’équilibre, les arbitragistes en profiteraient pour emprunter un maximum d’argent par ce biais et placer les sommes ainsi engrangées sur des obligations d’État : il en résulterait un profit supérieur au taux sans risque sans le moindre risque qui serait immédiatement arbitré pour les raisons évoquées précédemment.

En conséquence de quoi, les taux des obligations classiques et ceux des zéro-coupons de qualité similaires sont liés mathématiquement et il existe même une méthode (bootstrapping) qui permet de déterminer précisément le taux des zéro-coupons pour toutes les échéances possibles et ce, même s’il n’en existe pas un seul dans le marché. De la même façon, on peut construire un équilibre entre taux spot (taux auxquels on prête ou emprunte de l’argent maintenant) et taux forward (taux auxquels on s’engage à prêter ou emprunter de l’argent à une date ultérieure). C’est encore le même principe qui nous permet d’établir le prix des contrats futures en fonction du prix de leurs sous-jacents [5], le prix des options d’achat en fonction des options de vente ou encore les parités des contrats de change à terme.

Bref, de proche en proche, la loi du prix unique est le fondement de ce que j’ai coutume d’appeler la structure de base des marchés financiers ; une improbable suite de relations parfaitement mathématiques qui lient un nombre tout aussi improbable de marchés entre eux. C’est d’une logique implacable qui n’est, malheureusement, pas toujours accessible à ceux qui ne disposent pas d’un minimum de connaissances techniques (et mathématiques) mais, une fois ces écueils levés, le spectacle est proprement stupéfiant. Si vous cherchez un exemple d’ordre spontané, je vous conseille chaudement celui-là et essayez donc d’imaginer comment un planificateur pourrait bien s’y prendre pour reproduire un tel monument.

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[1] Attention, abus de langage : il s’agit ici du prix de la dernière transaction connue le 17 février 2016 à 15h00, heure de Paris, selon Bloomberg : vous n’avez absolument aucune garantie de pouvoir acheter ou vendre à ce prix.
[2] Les marchés mainland sont réservés aux investisseurs chinois tandis que les investisseurs internationaux n’ont normalement accès qu’à celui de Hong Kong. Un système avait bien été mis en place fin 2014 pour créer une sorte de passerelle mais il semble que sa complexité administrative ne la rende pas très praticable.
[3] Les obligations émises par le U.S. Department of the Treasury, c’est-à-dire l’État fédéral étasunien.
[4] C’est exactement ce que font les émetteurs de STRIPS aux États-Unis : il émettent toute une série de zéro-coupons et utilisent le montant ainsi emprunté pour acheter une obligation d’État.
[5] En principe, c’est simplement un taux d’intérêt éventuellement modifié si le sous-jacent verse des cash-flows intermédiaires (dividendes) ou si sa possession physique engendre des coûts de stockage (une tonne de riz).

Entropie maximale

Concrètement, l’organisation de la lutte anti-terroriste en France, c’est une usine à gaz qui ne peut pas fonctionner. Peu importe la qualité des gens que vous y mettrez et peu importent les milliards que vous y engouffrerez, ce genre de structure est voué à l’échec.

Entendez moi bien, je l’ai dit et je le redis encore : je ne connais rien à l’anti-terrorisme. Je ne suis, au mieux, qu’un citoyen lambda qui s’intéresse à la chose depuis une grosse année et, comme je n’y connais rien, mon réflexe standard consiste à essayer de combler autant de lacunes que possible en lisant ce qu’en racontent des gens qui, eux et de toute évidence, savent de quoi ils parlent.

En l’espèce, le jugement péremptoire que je porte en introduction, c’est – entre autres -- celui d’Abou Djaffar (a.k.a. Jacques Raillane) : notre système de lutte anti-terroriste est une collection d’administrations « lourdes, centralisées, à peine gérées » qui non seulement sont incapable de travailler de concert mais, pire encore, semblent avoir une fâcheuse tendance à se tirer dans les pattes.

Mais vous n’avez pas besoin d’être un spécialiste de l’anti-terrorisme pour comprendre que cette organisation est voué à l’échec. Un rapide coup d’œil à l’organigramme officiel convaincra toux ceux d’entre nous qui ont un minimum d’expérience en matière d’organisations humaines qu’une structure de ce type n’a absolument aucune chance de fonctionner et ce, quoi que vous vouliez lui faire faire. Appliquez ce schéma à n’importe quel projet et vous pouvez être absolument certain que ça ne fonctionnera pas.

On pourrait évoquer la structure hiérarchique du machin, le découpage purement administratif des différents services (la DGSE à la Défense, la DGSI à l’Intérieur) mais c’est, en vrai, tout à fait inutile puisque que cette structure porte tout à fait officiellement le sceau des organisations défaillantes : la cellule « coordinateur ». C’est imparable, quel que soit l’organigramme que vous considérez, si quelqu’un a jugé utile d’y faire apparaitre une cellule de coordination, vous pouvez arrêter vos investigations : c’est certain, ça ne fonctionne pas et tout le monde, au moins en interne, le sait.

Nous avons donc une Unité de Coordination de la lutte Antiterrorisme (UCLAT) chargée de la « coordination opérationnelle des services appelés à lutter contre le terrorisme » (source : site de la DGPN). Mais il y a mieux encore : figurez-vous que je viens d’apprendre sous la plume d’Abou Djaffar qu’en juin 2015, nous nous sommes aussi dotés d’un État-Major Opérationnel pour la Prévention du Terrorisme (EMOPT) dont le rôle est « de piloter la totalité du dispositif de détection et de suivi » (Bernard Cazeneuve, rapporté par lepoint.fr). C’est-à-dire que nous n’avons pas une cellule de coordination mais deux structures distinctes dont on imagine bien mal comment elles pourraient ne pas être redondantes ; la création de la seconde sonnant comme un aveu d’échec de la première qui n’en cesse pas pour autant d’exister.

Bref, si notre lutte anti-terroriste a failli (quoi qu’en disent les ministres), c’est essentiellement parce qu’elle est terriblement mal organisée (par lesdits ministres, de droite comme de gauche). Quelle conclusion opérationnelle en ont-ils tiré ? Eh bien ils ont créé encore plus de complexité, des plateformes d’appel téléphonique, des comités de réflexion, une nouvelle cellule de coordination et, bien sûr, une bordée de lois aussi inutiles que nuisibles (renseignement, déchéance de nationalité…) – toutes ces gesticulations n’ayant, somme toute, que deux grands points commun : ne pas s’attaquer sérieusement au problème et, naturellement, assurer une présence médiatique continue aux gesticulateurs.

Il va de soi, vous l’aurez compris, que le problème dépasse largement le cadre de la seule lutte anti-terrorisme. C’est notre mode de fonctionnement standard : il n’est, à ma connaissance, pas un seul domaine de l’action publique qui échappe à cette course effrénée à l’entropie maximale, à la prolifération d’agences et d’administrations, de lois si nombreuses, complexes et changeantes que même l’administration chargée de les faire appliquer ne parvient plus à suivre le rythme et, naturellement, de nouvelles lignes budgétaires qui, selon un principe désormais bien établit, viennent s’ajouter aux précédentes sans jamais les remplacer.

Notre chose publique toute entière est devenue une gigantesque usine à gaz. Il n’existe pas, y compris parmi les juristes les plus chevronnés, un seul citoyen qui puisse prétendre connaitre les lois de notre pays. Il n’y pas, y compris au sein même de notre représentation nationale, un seul citoyen qui soit capable d’établir une liste de la multitude d’agences, administration, conseils, unités, cellules, centres et autres observatoires qui vivent de nos deniers. Il n’y a pas non plus et enfin, un seul citoyen français qui soit en mesure de dire combien ce gigantesque bazar lui coûte et encore moins comment cet argent est utilisé.

Voilà, concrètement, où nous en sommes et, encore une fois, c’est vrai où que votre regard puisse se porter. L’autre jour, c’était notre syndic de propriété qui s’en plaignait faisant échos à un ami médecin croisé la veille : cet invraisemblable magma administratif et législatif a phagocyté jusqu’à la moindre de nos activité et j’attends avec impatience que l’un d’entre vous s’en dise satisfait – au moins un peu. Ça ne fonctionne pas, nulle part. Dites-vous bien que ces lourdeurs administratives, législatives et fiscales qui rendent votre vie impossible, les agents chargés de la lutte anti-terroriste les subissent aussi et peut être même plus que vous.

L’ironie de la situation, lorsque l’on entend ceux de nos concitoyens qui se plaignent de « l’impuissance publique » et appellent de leur vœux un « État fort », c’est qu’ils parviendraient presque à nous faire croire que c’est par manque d’administration, de lois et de moyens. Ça ferait presque sourire qui ça n’était pas si désespérément triste. Le fait est que nous n’avons pas encore atteint le stade du diagnostic. Comme le font, sans doute justement, remarquer les spécialistes de l’anti-terrorisme que nous comptons dans nos rangs : nous sommes, encore et toujours, dans le déni ; l’idée même d’une remise en cause de nos choix collectifs n’est pas encore sur la table.

Marche aléatoire

Jules Regnault, courtier, désespérait de prédire les cours de la bourse. En l’espèce, c’est la rente française 3% – obligation d’Etat émise en 1859 pour financer la guerre d’Italie – qui occupe les pensées de cet agent de change et par ailleurs éminent probabiliste : il a beau essayer, rien n’y fait, cette fichue rente monte et baisse sans qu’il soit humainement possible d’en prévoir le prochain mouvement.

En 1863, il publie son Calcul des Chances et Philosophie de la Bourse, unique ouvrage connu de sa plume dans lequel il introduit dans la plus grande discrétion de qui va devenir le fondement de la manière dont nous concevons les marchés financiers depuis : la très fameuse et pourtant si incomprise marche aléatoire.

Le fait est que nous ne voyons pas le futur. Cette fameuse valeur intrinsèque dont se prévalent si volontiers ceux qui ne connaissent de l’économie que ce qu’ils en perçoivent depuis leur tour d’ivoire n’est jamais que la somme d’une série de flux financiers hypothétiques actualisés à un taux arbitraire sur une période de temps laissée à la libre appréciation de l’utilisateur – c’est-à-dire du vent, un concept purement théorique, une chimère. Peu importent les fioritures auxquels les analystes recourent – Modigliani & Miller, Gordon & Shapiro… – le cours des évènements, et donc celui de la bourse, appartient à un futur qui nous échappe et nous échappera toujours. Que celui qui aurait été capable de produire une produire une valorisation décente d’Apple ou de Google il y a dix ans me jette la première pierre.

Et donc, suggère Regnault, si nous sommes infichus de prévoir l’avenir, autant considérer l’évolution des cours comme une variable aléatoire et tenter de comprendre les lois qui gouvernent cette dernière.

C’est là que vient se nicher la première grande incompréhension. Le fait que Regnault, plus tard repris par Louis Bachelier puis par le monde académique américain, suggère d’analyser les cours de bourse comme si leur évolution était aléatoire ne signifie aucunement qu’il pense qu’elle le soit vraiment. Ce que Regnault nous dit, n’en déplaise aux partisans de l’idée ridicule selon laquelle les marchés financiers ne seraient qu’un grand casino, c’est qu’une façon intelligente de faire face à l’incertitude radicale qui gouverne l’évolution des cours consiste à faire comme si leurs évolutions étaient effectivement guidées par le hasard.

Une analogie pratique et, je crois, assez juste consiste à comparer les marchés financiers aux générateurs de chiffres pseudo-aléatoires [2] utilisés par les cryptographes : tout le monde sait que ces algorithmes sont entièrement déterministes mais – et c’est leur raison d’être – les résultats qu’ils produisent donnent l’illusion de l’aléa ; c’est-à-dire, précisément, qu’un observateur aura beau scruter l’évolution des cours nuit et jours, il n’en sera pas plus capable de déterminer le prochain mouvement.

C’est tout le sens et le génie de cette marche aléatoire qui va devenir la base conceptuelle de la plupart des modèles financiers : puisque nous ne sommes pas capables de prédire l’avenir, faisons comme si ces choses évoluaient au hasard et se contentaient de suivre une loi probabiliste dont il nous revient, dès lors, de découvrir les paramètres – moyenne, variance… – pour tenter, autant que faire se peut, de réduire l’incertitude.

Voilà donc plus de 150 ans que le monde inventé par Regnault gouverne la façon dont nous envisageons les marchés financiers – ou, du moins, les marchés où se négocient des instruments aux cash-flows incertains. Que le modèle soit critiquable, je suis le premier à en convenir ; encore faut-il, comme toujours lorsqu’on critique une idée, en comprendre le sens et la raison d’être.

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[1] Louis Bachelier, Théorie de la spéculation, thèse soutenue le 29 mars 1900.
[2] Les Pseudo-Random Number Generators (PRNG) que vous utilisez sans le savoir quotidiennement pour, par exemple, chiffrer le contenu de vos e-mails.

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