Accéder au contenu principal

L'intérêt général et le nombre de Dunbar

Si les mots ont encore un sens dans ce monde ou le sophisme tient lieu d’argument politique, on peut raisonnablement affirmer que toutes les tentatives d’avènement d’une société communiste à grande échelle ont échoué. Dans tous les cas, le projet marxiste-léniniste est resté comme bloqué dans sa phase « inférieure », l’étape socialiste et la dictature du prolétariat, sans jamais parvenir à la dépasser. La chrysalide, pour reprendre l’analogie de Trotski [1], n’est jamais devenue un papillon.

Pour autant, il est tout à fait faux de dire que le communisme n’a jamais existé. Des sociétés communistes ont existé depuis la nuit des temps et certaines continuent à fonctionner aujourd’hui encore. Mais ce que l’expérience des siècles suggère avec insistance, c’est qu’un tel ordre social ne peut exister et perdurer qu’à très petite échelle.

Communisme réel

Typiquement, les colonies huttériennes sont des exemples vivants de sociétés communistes qui perdurent depuis des centaines d'années et semblent se porter le mieux du monde. En effet, outre l’aspect religieux [2], ces communautés pratiquent la propriété collective d’à peu près tout, fonctionnent sans argent et appliquent au pied de la lettre le célèbre aphorisme de Louis Blanc [3] : « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. » Les huttériens n’ont pas, à proprement parler, d’état parce que l’usage de la coercition est inutile ; ils travaillent pour le bien commun et consomment frugalement sans aucune incitation individuelle et, de manière très significative, leurs colonies sont pour l’essentiel autonomes — c’est-à-dire qu’elles fonctionnent sans pratiquement aucune aide extérieure.

Si j’écris « les colonies huttériennes », c’est parce qu’on en compte près de 500 disséminées entre le Canada et les États-Unis. Et si ces colonies sont si nombreuses, c’est parce qu’il existe une règle chez les huttériens qui veut que lorsqu’une communauté atteint le seuil de 150 individus, elle se sépare en deux et créé une colonie sœur. Si vous interrogez un huttérien sur la raison d’être de cette tradition ancestrale, il vous répondra qu’en petits groupes, les gens sont plus proches, plus unis, et que c’est « très important si vous voulez être efficace et réussir une vie communautaire » [4] tandis qu’au-delà de 150 personnes dans une même colonie, des clans se forment et la vie communautaire n’est plus possible. Or, ce que ce chiffre de 150 a de remarquable c’est que c’est justement le nombre de Dunbar.

Le nombre de Dunbar

Robin Dunbar, anthropologue et psychologue évolutionniste britannique, a eu un jour l’idée pour le moins étrange de comparer, au sein de plusieurs espèce de primates, la taille des groupes qu’ils formaient naturellement avec celle de leur néocortex [5]. Surprise (ou pas), ces deux variables dont on aurait pu penser qu’elles étaient tout à fait indépendantes ne le sont pas du tout : le volume du néocortex d’une espèce permet de prédire avec une surprenante robustesse la taille des communautés qu’elle forme dans la nature. Naturellement, le britannique c’est empressé d’appliquer sa formule à notre espèce et en a conclu que la taille naturelle d’une communauté d’Homo sapiens sapiens primitive était d’environ 150 individus. C’est le nombre de Dunbar.

L’idée que développe l’anthropologue peut se résumer comme suit : une communauté se construit à base de relations individuelles or, le néocortex de l’homme moderne ne nous permet pas d’entretenir plus de 150 relations individuelles à la fois. Dès lors, ce que Dunbar a découvert, c’est la limite physique d’une communauté humaine dès lors que la cohésion du groupe repose sur des relations personnelles.

Ce dernier point est important : si vous considérez que nos États-nations modernes constituent des groupes humains, alors de tels groupes peuvent rassembler plusieurs centaines de millions d’individus. Ce qui rend de telles prouesses possibles c’est, comme le note Dunbar, le langage — qui est une manière peu onéreuse et très efficace de maintenir du lien social [6] — mais c’est aussi et surtout le fait que ces « mégasociétés » humaines ne reposent pas sur des relations personnelles : typiquement le marché et le mécanisme de formation des prix (ou la planification autoritaire) permettent de coordonner les actions de plusieurs milliards d’individus sans qu’ils aient besoin de se connaître.

Or, il semble bien que ce sont précisément ces relations personnelles qui permettent aux colonies huttériennes de fonctionner en mode communiste ; raison pour laquelle, forte de plusieurs siècles d’expérience, elles s’autolimitent à 150 individus. En d’autres termes, tout se passe comme si le communisme était un ordre social tout à fait viable pour de petites communautés très solidaires mais devenait quasiment impossible au-delà du nombre de Dunbar — c’est-à-dire au-delà des capacités de notre cerveau.

Au-delà du communisme

Une société communiste doit-elle nécessairement reposer sur des relations personnelles ? De toutes évidences, oui. En l’absence de planification centralisée (le modèle coercitif socialiste) et d’incitations individuelles (le modèle capitaliste libéral), c’est le seul moyen d’organiser la coopération des membres de la société. Imaginez une tâche aussi simple que la confection d’un crayon à papier [7] et demandez-vous comment, sans coercition ni système d’incitation, une société communiste pourrait réaliser une telle prouesse si ce n’est pas au travers d’un lien social entre tous les participants au projet.

Est-ce, pour autant, propre au communisme ? Probablement pas. Dans la grande tradition de l’empirisme appliqué aux sciences sociales, on peut illustrer ce point en considérant une population de contrôle ; en l’occurrence les amish, culture on ne peut plus proche de celle des huttériens à ceci près qu’ils ne sont pas communistes stricto sensu puisqu’ils ne pratiquent pas la communauté des biens. Or, les amish aussi, limitent spontanément la taille de leurs églises (ou districts) à environ 150 individus.

La question que nous pose le nombre de Dunbar, dès lors qu’il est question de nos sociétés humaines, n’est pas à proprement parler celle de la communauté des biens. Ce dont il est question, plus généralement, c’est de ce que je vais appeler (faute de mieux) le modèle communautariste — dont le communisme serait une forme spécifique — c’est-à-dire d’une société dont la cohérence repose sur l’adhésion volontaire de tous ses membres à un objectif commun ; l’idée selon laquelle il serait possible, au-delà du nombre de Dunbar, de concevoir un ordre social qui puisse s’accorder sur ce fameux « intérêt général ».

---
[1] Léon Trotski, La Révolution trahie (1936), chap. 9.
[2] Les huttériens sont un mouvement chrétien anabaptiste né au XVIe dans le Tyrol mais qui est aujourd’hui essentiellement présent au Canada et aux États-Unis. La religion est bien sûr le socle essentiel de ces communautés mais l’expérience — celle des premiers kibboutz par exemple — prouve que le « ciment » de telles sociétés n’est pas nécessairement de nature religieuse.
[3] Il apparaît pour la première fois dans Organisation du travail (1839).
[4] Explication d’un leader huttériens cité par Malcolm Gladwell dans The Tipping Point: How Little Things Can Make A Big Difference.
[5] Il s’agit, pour être précis, du volume du néocortex rapporté au volume total du cerveau. Voir Robin Dunbar, Co-evolution of neocortex size, group size and language in humans (1993).
[6] Considérez que chez nos cousins primates, c’est la fonction de l’épouillage.
[7] Voir Leonard E. Read, I, Pencil.

--- Addendum (2014-02-18)
New Harmony, Indiana — Communauté fondée en 1825 par Robert Owen, le père du mutualisme, qui estimait que New Harmony pouvait accueillir entre 500 et 2000 individus ; en pratique, il semble que la population de son utopie soit restée relativement stable aux alentours de 1 000 personnes… jusqu’à ce qu’elle se désintègre en 1827.

Commentaires

  1. Très intéressant, Guillaume.

    Sortir ça à des amis communistes, dire que ça peut fonctionner, mais seulement sous ces conditions peut être plus constructif que de sortir les habituels 100 millions de morts, les goulags, etc.

    On peut aussi se demander l'impact sur la démocratie de ce nombre de Dunbar.

    RépondreSupprimer
  2. A plus large echelle, des milliers de membres ou plus, seules les fourmis et les moutons peuvent construire une société communiste.....Mais allez dire celà à Kim Mélanchong que son machin c´est juste bon pour les moutons ;-)))

    RépondreSupprimer
  3. Excellent article, très beau travail! Je l'ai lu sur Contrepoints et j'étais impressionné par une telle finesse d'analyse. Bravo!

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Le salaire minimum à 15 dollars de Seattle

En général, la (fonction de densité de la) distribution des salaires ressemble à quelque chose comme ça : C’est-à-dire que relativement peu de gens touchent des salaires très bas (à gauche de la distribution), la plupart perçoivent un salaire proche du salaire médian (au milieu) et, plus on monte dans l’échelle des rémunérations (vers la droite), plus ça devient rare. Sur un graphique de ce type, le P.-D.G. d'une société du CAC 40 ou un joueur international de football se promènent à quelques dizaines de centimètres à droite de votre écran mais ces cas sont si exceptionnels que le trait bleu est invisible à l’œil nu.Le point MinW indique le niveau du salaire minimum légal. À gauche de ce point, en rouge, vous trouvez toutes les personnes dont le travail vaut moins que le salaire minimum. Typiquement, ce sont des gens peu qualifiés, peu expérimentés et même souvent les deux. C’est-à-dire qu’étant donné le niveau du salaire minimum, ces gens-là sont tout simplement inemployables. C&#…

Un garçon qui n’a jamais eu de métier

Jean-Luc Mélenchon fait ses premières armes en politique à Lons-le-Saunier, en mai 1968. À cette époque il n’est que lycéen — en première littéraire — mais c’est lui, racontent ses anciens camarades de classe, qui va importer les évènements parisiens dans son Jura d’adoption. C’est lors de cette première expérience politique qu’il va réaliser son indiscutable talent d’orateur et se familiariser avec la pensée d’extrême gauche et notamment Karl Marx qui devient son livre de chevet en terminale. Il passe son bac en 1969 et s’inscrit à la faculté des lettres de l’université de Besançon pour y étudier la philosophie.Sitôt inscrit, le jeune Mélenchon se rapproche de l’UNEF et déserte les amphis pour se consacrer au militantisme. Il parviendra quand même à obtenir sa licence en 1972 mais ne poussera pas ses études plus loin : la même année, il rentre formellement en politique en rejoignant l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI), une organisation trotskyste de tendance lambertiste…