Le nombre de Dunbar

Selon Robin Dunbar, la taille de notre néocortex limite le nombre de personnes avec lesquelles nous pouvons entretenir une relation stable à (environ) 150 individus. Trivialement, ça signifie que ceux d’entre nous qui ont plus de 150 « amis » sur Facebook ne connaissent pas vraiment, ou n’ont pas de relations suivies avec, une proportion significative desdits amis.

Une conséquence plus pratique de la théorie de Dunbar, c’est que plus la taille d’un groupe humain augmente, plus les coûts afférents au maintien de sa cohésion interne — coordination, communication, fête du village, stage de base-jumping en entreprise… — augmentent. Selon les estimations de l’anthropologue, basées sur des communautés humaines composées d’individus qui ont de très fortes incitations personnelles à rester groupés [1], il semble que dès ce seuil de 150 individus les efforts nécessaires à maintenir la cohésion du groupe consomment, à eux seuls, 42% du temps de travail.

Augmentez la taille du groupe et il ne vous reste plus que trois méthodes pour tenter de maintenir un semblant de cohésion : y consacrer un temps considérable (sous forme de « communication interne »), créer des incitations individuelles (i.e. la méthode libérale) ou utiliser la contrainte (i.e. la méthode socialiste).

Considérez maintenant l’hypothèse communiste, une société dans laquelle, de leur plein grès, tous les membres coordonnent leurs efforts afin d’atteindre une sorte d’optimum de Pareto, « l’intérêt général », sur lequel ils s’accordent tous. L’existence même de cette société repose sur l’idée selon laquelle il est possible d’atteindre cet optimum sans coercition ni incitations individuelles et le projet communiste consiste à instaurer cet ordre social à grande échelle.

Que savons-nous objectivement de toutes les tentatives d’avènement du communisme ?

(i) C’est un type de société qui a fonctionné et fonctionne sans doute encore sur de petites populations — de la taille d’un clan — mais qui n’a jamais pu être mise en œuvre à grande échelle.

(ii) Toutes les tentatives à grande échelle se sont caractérisées par d’immenses efforts de propagande interne (grands rassemblement, embrigadement des jeunes, campagnes d’affichages etc.)

(iii) Toutes les tentatives à grande échelle ont systématiquement dégénéré en états totalitaires. Par totalitaire, on entend une forme de dictature qui cherche à modeler les pensées de ses sujets.

Très clairement, tout ce passe comme si la limite du communisme était le nombre de Dunbar. C’est-à-dire qu’au-delà d’une petite communauté dans laquelle la cohésion du groupe est relativement peu coûteuse à obtenir, le projet communiste se heurte systématiquement au même écueil : coordonner les efforts d’une large population sans coercition ni incitations individuelles.

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[1] Village de subsistance, unités militaires (les centuries romaines) etc.

Ce papier doit plus que beaucoup à Fanfan qui m’en a soufflé l’idée.

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Addendum (2014-02-14) :

Un exemple concret de communautés qui pratiquent une forme de communisme, ce sont les huttériens, un mouvement chrétien anabaptiste né au XVIe dans le Tyrol mais qui est aujourd’hui essentiellement présent au Canada et aux États-Unis.

D’après Wikipédia, on compte environ 465 colonies huttériennes composées chacune de 60 à 150 personnes. Au-delà de 150 membres, les huttériens estiment qu’il devient impossible de maintenir la cohésion de la colonie et ont donc pour habitude de la séparer en deux en créant une colonie « sœur ».

2 commentaires:

  1. Tres intéressants ces deux derniers articles, merci !

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  2. Oui on sait que la démocratie est faisable jusqu'à 150. Au-dela s'instaure un
    quelconque totalitarisme. Le système du clan comme finalité?

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