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#Babel, le communisme

« La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. »
— Actes des Apôtres, chap. 4, 32

Il n’existe pas, me semble-t-il, de formule qui résume mieux et de manière plus concise l’idéal communiste que le célèbre aphorisme de Louis Blanc [1] : « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. » Tout est là. La société communiste (#Babel), fondamentalement, est une forme d’organisation sociale dans laquelle chaque membre de la société produit en fonction de ses capacités et ne consomme que ce dont il a besoin.

Il manque pourtant, dans cette formule par ailleurs excellente, une dimension essentielle du communisme : l’ardeur au travail et la frugalité dont font preuve les membres de la société ne résulte d’aucune forme de coercition, elles ne sont pas contraintes ; elles sont purement volontaires. Le communisme, le véritable communisme dans son sens le plus originel, est une forme d’anarchie ; une société sans état qui repose sur une prémisse absolument essentielle hors laquelle rien n’est possible. Cette prémisse, c’est Luc l’évangéliste qui nous la donne dans le passage des Actes mis en exergue : les membres de la société communiste doivent avoir « un seul cœur et une seule âme ».

E pluribus unum

Ce qui est en cause ici, ce n’est pas tant le mode de production en tant que tel mais le mode d’organisation de la société. Qui produit quoi ? Comment réparti-t-on les ressources rares ? Dans la société communiste, c’est un choix collectif ; mais ce que les auteurs communistes savent — et que tous les philosophes savent depuis au moins Aristote — c’est que le principe du vote majoritaire, la démocratie, n’est jamais que la domination du plus grand nombre sur la minorité, deux loups et un agneau qui mettent au vote le menu du dîner.

Pour que la coopération communiste existe, et pour qu’elle existe sans devenir un forme d’exploitation de la minorité par la majorité, il faut donc les membres de cette société n’aient qu’un seul cœur et qu'une seule âme ; il faut qu’il n’existe aucun intérêt particulier mais un seul et unique intérêt général sur la définition duquel tous s’accordent. Rousseau écrit [2] : « Tant que plusieurs hommes réunis se considèrent comme un seul corps, ils n’ont qu’une seule volonté qui se rapporte à la commune conservation et au bien-être général. » C’est la prémisse fondamentale du communisme.

J’insiste sur ce point : c’est la prémisse fondamentale du communisme reconnue comme telle par les auteurs communismes eux-mêmes.

Rousseau, dans son Contrat social [3], s’en tire par une pirouette, expliquant que l’objet du vote majoritaire n’est pas de permettre aux citoyens d’exprimer leur avis mais un moyen de découvrir la volonté générale qui était la leur sans qu’ils le sachent, et se prend aussi sec une volée de bois vert — bien méritée — de Louis Blanc [4]. Non, ce dont la société communiste a besoin pour fonctionner, c’est d’un véritable consensus : un seul cœur, une seule âme, un seul corps.

L’homme nouveau

C’est parce que ce n’est pas le cas, parce que la société bourgeoise a, disent-ils, construit des antagonismes et des intérêts divergents, qu’il faudra en passer par une phase « inférieure », une étape « transitoire » destinée à casser les réflexes bourgeois et permettre l’avènement d’un homme nouveau, un homme libéré de l’aliénation qui produira selon ses capacités et ne réclamera rien qui excède ses besoins. Cette transition, chez Marx, chez Lénine, chez Blanqui et chez pratiquement tous les autres, ce sera le socialisme et la dictature du prolétariat.

L’Union des Républiques Soviétiques était Socialiste et n’a jamais été communiste. Le communisme, c’était l’objectif réaffirmé à mainte reprises — le « communisme dans 20 ans » jurait Khrouchtchev [5] — ; cet ordre social nouveau qui devait être possible, selon Boukharine [6], dans « deux ou trois générations ». Ça n’est jamais arrivé. Ni en Union soviétique, ni ailleurs. Le projet communiste est toujours resté comme bloqué dans sa « phase inférieure », la planification impossible et la dérive totalitaire. De fait le communisme à grande échelle n’a jamais existé et il n’existera — j’y reviendrais — sans doute jamais.

J’ai bien écris « à grande échelle ». Parce que si vous y pensez un peu, le communisme existe bel et bien et il existe depuis toujours mais à petite échelle. Typiquement, votre cellule familiale est une microsociété communiste et — que les anthropologues me reprennent — il semble bien qu’on puisse lister des centaines, si ce n’est des milliers, de sociétés de petites tailles qui ont vécu et, dans certain cas, vivent toujours selon les préceptes communistes. C’est-à-dire que tout se passe comme si, au-delà d’un certain nombre d’individus, le rêve communiste devenait impossible.

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[1] Il apparaît pour la première fois dans Organisation du travail (1839).
[2] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, L. IV, chap. 4.1.
[3] Ibid, L. IV, chap. 4.2.
[4] Louis Blanc, Plus de Girondins (1851), page 82 et suivantes.
[5] Slogan mis en avant par Nikita Khrouchtchev lors du 22ème Congrès du PCUS en 1961 : « la génération actuelle du peuple soviétique vivra sous le communisme » était sa promesse.
[6] Nikolaï Boukharine, L’ABC du communisme (1919).

Commentaires

  1. Il est exagéré de décrire la cellule familiale comme une microsociété communiste. En effet, la famille est une organisation fondée sur l'inégalité où s'exprime l'autorité parentale et où certains de ses membres (les enfants) n'entrent pas volontairement. La comparaison est d'autant plus critiquable que l'échec annoncé du communisme tient au manque absolu de ce qui fait la pérennité de la famille : l'Amour.

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