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Fable de la balance commerciale

Sur la base des chiffres de la Banque de France pour 2012, notre balance commerciale était déficitaire de 70,6 milliards d’euros. En pratique, ça signifie que, mesurées en milliards d’euros, nos exportations de marchandises (437,8) étaient inférieures de 70,6 milliards à nos importations (508,4) [1].

Le mieux, c’est de vous raconter une jolie fable.

Soit donc deux villages au milieu desquels coule une rivière qui fait aussi office de frontière. Depuis toujours, les deux villages sont en paix et leurs habitants, empruntant le pont qui traverse le susdit cours d'eau, commercent entre eux sans que cela ne pose le moindre problème et ce, d’autant plus qu’ils utilisent une monnaie commune, le coquillage (code ISO : COQ).

Or, voilà qu’un beau jour, le chef du village de l’ouest — qui n’a manifestement que ça à faire — se met en tête de mesurer la valeur des échanges qui traversent la rivière. À cet effet, il instaure un bureau de douane à l’ouest du pont auquel il confie la mission de recenser toutes les marchandises qui transitent au-dessus de la rivière et de publier chaque jour le montant total de ces mouvements mesuré en coquillages.

Dès le premier jour, le chef du village de l’ouest en tombe de son trône : au total, selon les données de sa toute nouvelle administration des douanes, le village de l’ouest a exporté pour 1,2 COQ de marchandises vers le village de l’est tandis que, dans le sens inverse, les importations atteignent 1,4 COQ ; soit un déficit de 20 centimes de COQ rien qu’en une journée.

Immédiatement, il convoque le Conseil supérieur du village pour leur faire part de cette découverte stupéfiante et, pour tout dire, assez inquiétante : « rendez-vous compte, déclare-t-il, si nous importons plus que nous exportons, c’est que nous nous appauvrissons ! » Après moult délibérations, le Conseil conclue qu’il serait plus prudent de mesurer ce phénomène sur plus longue période : peut-être, après tout, est-ce un phénomène saisonnier ; si la balance commerciale est déficitaire aujourd’hui, c’est sans doute qu’elle sera excédentaire plus tard.

Le chef, conformément à la tradition, tient compte de l’avis du Conseil et déclare qu’on observera comment évolue la balance commerciale du village pendant l’année à venir avant de prendre une décision.

Seulement voilà, un an plus tard, rien n’a changé. Il y a bien sûr un peu de volatilité dans les chiffres mais la tendance reste la même : au total, le village de l’ouest a exporté pour 437,8 COQ [2] de marchandises vers le village de l’est tandis que, dans le sens inverse, les importations atteignent 508,4 COQ ; soit un déficit de 70,6 COQ sur l’année. Fort de cette constatation, le chef convoque à nouveau le Conseil et lui fait part de ce constat.

Après un long débat, les membres du Conseil sont perplexes : si tous s’accordent sur la validité des chiffres du chef — l’ampleur et la régularité du phénomène ne font aucun doute — il n’en reste pas moins que rien, absolument rien, ne laisse à penser que les habitants du village de l’ouest se soient particulièrement appauvris et, par ailleurs, aucun signe ne permet de croire que leurs voisins de l’est se soient enrichis. À vrai dire, les affaires des uns et des autres suivent le cours qu’elles ont suivi depuis des générations ; comme si ce déficit de la balance commerciale avait toujours existé sans que personne ne pense à le mesurer.

Le doyen du Conseil — homme dont la sagesse est proverbiale — veut en avoir le cœur net : « nous avons forcément oublié quelque chose, se dit-il en son for intérieur, pour dépenser tous ces coquillages, il faut bien qu’on les gagne par ailleurs. » Il se résous à mener sa propre enquête et voici ce qu’il découvre.

Première chose, le chef a bien mis en place un système imparable pour mesurer les échanges de marchandises — le bureau des douanes à l’ouest du pont — mais il a complètement oublié que, parmi les échanges commerciaux entre les deux villages, il y a aussi des services qui échappent complètement aux statistiques. Après enquête, le doyen estime que sur l’année écoulée, ça représentait un solde de 32,6 COQ en faveur du village de l’ouest.

Par ailleurs, il se trouve qu’un certain nombre d’habitants de son village ont trouvé du travail de l’autre côté de la rivière ce qui fait que tous les jours ils ramènent avec eux leur salaire — soit environ 15,5 COQ en rythme annuel ; 15,5 COQ de plus que le village peut dépenser en produits importés sans s’appauvrir le moins du monde.

En poursuivant ses investigations, il réalise que les habitants des deux villages ont presque tous des intérêts des deux côtés de la rivière : ils s’achètent et se revendent des champs ou des commerces et se prêtent même de l’argent. Au total, en comptant les revenus des investissements des uns et des autres, il se trouve que le solde est, là aussi, en faveur du village de l’ouest à hauteur de 14,2 COQ.

D’ailleurs, note le doyen, ça va peut-être ne pas durer puisque cette année, les investissements des villageois de l’est de ce côté-ci de la rivière ont surpassé les nôtres à l’est de près de 44,5 COQ — ce qui, cumulé avec les autres mouvements de coquillages cités ci-dessus, fait 106,8 COQ qui sont rentrés, par un moyen ou un autre, dans les poches des villageois de l’ouest.

Voilà donc qui explique comment nos villageois ont pu financer ce déficit de la balance commerciale : 106,8 COQ de rentrées diverses et variées moins 70,6 COQ de déficit commercial ; ça fait même un solde positif de 36,2 COQ. Eurêka !

Mais à la réflexion, le doyen — qui, nous l’avons déjà dit, est un homme très sage — se demande s’il n’a pas oublié quelque chose. C’est juste une intuition, mais ses investigations l’ont progressivement amené à penser qu’en réalité, si l’on tenait compte de tout, cette balance des paiements devrait être parfaitement équilibrée. En d’autres termes et en toute bonne logique, pour que des coquillages sortent d’un côté, il faut qu’il rentre de l’autre : c’est-à-dire que cet écart de 36,2 COQ en leur faveur doit bien venir de quelque part.

Malheureusement, après avoir interrogé tout le village une seconde fois, personne ne semble être capable de lui expliquer d’où vient cette somme. Le soir venu, le doyen est sur le point de renoncer quand on frappe à sa porte. C’est le chef, l'air penaud, qui déclare avoir un aveu à faire.

Voici le fin mot de l’histoire : ces 36,2 COQ ne sont pas effectivement tombés du ciel. Il se trouve que le chef s’est — comment dire ? — quelques peu laissé aller sur la gestion des deniers publics du village et que, il y a un peu plus d’un an, les caisses étaient complètement vides dès le milieu de l’année. Honteux, le chef n’en avait rien dit à personne et était allé trouver son homologue du village de l’est pour lui emprunter de quoi boucler le budget : 36,2 COQ, sans intérêts ni questions mais 36,2 COQ qu’il va maintenant falloir rembourser.

Je laisse à chacun le soin de trouver une morale à cette histoire.

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[1] Les spécialistes m’excuseront de ne pas aborder ici la distinction entre CAF et FAB : c’est déjà assez compliqué comme ça.
[2] Oui, j’ai oublié de préciser qu'un coquillage ayant beaucoup de valeur, il y a des centimes de coquillage.

(NB : pour simplifier, j’ai dû regrouper des comptes de notre balance des paiements et exagérer quelques chiffres — notamment celui de l’emprunt secret du chef — mais, grosso modo et en comptant 1 COQ pour 1 milliard d’euros, la situation du village de l’ouest a quelques traits communs avec celle de la France de 2012.)

Commentaires

  1. S'il y avait deux monnaies différentes, cela ne provoquerait pas pour le coup vraiment un appauvrissement ? Disons par exemple que les habitants du village de l'est utilisent des crustacés (CRU) comme monnaie plutôt que les coquillages de leurs voisins.
    La dette du chef crée un excédent de demande de CRU, donc le COQ perd de sa valeur, réduisant le pouvoir d'achat des habitants du village de l'ouest ?

    Ou bien de toute façon les spéculations de perfides barbares d'une contrée lointaine pèsent de toute façon davantage sur les valeurs relatives des COQ et des CRU ?

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