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L’argent

Deux voisins décident entre eux d’un échange de bons procédés : le premier – qui est mécanicien – accepte d’aider le second à réparer sa voiture en contrepartie de quoi ce dernier tondra la pelouse de son voisin. Voilà donc deux hommes qui décident librement et d’un commun accord d’échanger leur travail et leurs compétences pour leur bénéfice mutuel. Pour la plupart des gens, cet échange de bons procédés est une bonne chose ; il est « moral ». Maintenant imaginons que le mécanicien propose à son voisin de le payer 10 euros pour tondre sa pelouse et que ce dernier, dans le même mouvement, échange ces 10 euros contre la réparation de sa voiture. Pour la plupart des gens, cet échange mercantile n’est pas « moral » ; nous suspectons l’un ou l’autre de ces deux hommes d’essayer de tirer un profit au dépend de l’autre, de l’exploiter, de le voler. Sous cette nouvelle forme, la relation qui unit ces deux voisins nous semble entachée de cupidité, de tromperie et de honte.

La seule et unique différence entre ces deux échanges tient en un mot : l’argent. Dans les deux cas, ces hommes échangent librement leur travail et leurs compétences et en tirent mutuellement avantage mais le simple fait de formaliser cet accord avec de l’argent, la simple existence d’une transaction « financière » suffit à transformer ce qui était « bien » en quelque chose de « mal ». L’économie, nous dit on, ne dois pas être au service de l’argent mais au service de l’homme.

Bien sûr, le mécanicien aurait aussi pu réparer la voiture de son voisin sans rien attendre en échange ; par pur altruisme, pour rendre service. Les gens font ça tous les jours. Mais posez-vous cette question : quelle sorte de moralité y a-t-il à laisser ce mécanicien sacrifier son temps libre – qu’il aurait pu consacrer à sa famille ou à ses loisirs – sans rien lui rendre en échange ? Un de mes voisins, il y a quelques années, a accepté de venir réparer ma chaudière un dimanche matin. Quelle sorte d’homme aurais-je été si je ne lui avais pas offert une bonne bouteille de champagne en remerciement ? Vous appelez ça un « remerciement », un « don » mais la réalité c’est que c’était un paiement. Cette bouteille, je l’avais échangée contre de l’argent – le fruit de mon travail – et n’ayant pas de service à lui rendre, j’ai payé ses efforts de la manière qui me semblait la plus appropriée. Il ne m’avait rien demandé me direz vous ; nous ne nous étions pas mis d’accord sur les termes d’un contrat. C’est vrai. Aucun contrat n’a été signé entre nous ; aucun autre contrat que celui – implicite – qu’impose mon honneur et l’idée que mon voisin ce faisait de ce dernier.

De toute évidence, dans l’exemple de nos deux voisins, l’usage d’argent dans la transaction est parfaitement inutile : ils pouvaient parfaitement échanger directement les services qu’ils se rendaient mutuellement puisqu’ils leur accordaient l’un et l’autre la même valeur. Mais supposez que le mécanicien y passe son dimanche alors que son voisin peut tondre la pelouse en un quart d’heure : cet échange de bon procédé est-il équilibré ? Si, de l’avis des deux hommes, tondre la pelouse du mécanicien vaut 10 euros, combien vaut un dimanche entier passé à réparer une voiture ?

Ce que nous appelons l’argent n’est qu’un outil qui – par définition – rempli trois fonctions : c’est un intermédiaire général des échanges (qui permet d’échanger une fraction du travail nécessaire pour réparer une voiture contre la tonte d’une pelouse), une unité de compte (qui permet de mesurer la valeur de ces deux services) et une réserve de valeur (qui permet au mécanicien de conserver la dette morale que son voisin a envers lui dans le temps si son jardin a déjà été tondu). L’argent ça n’est rien d’autre que ça. Un outil pratique qui n’a de valeur que parce que chacun d’entre nous a confiance en sa capacité à échanger le fruit notre travail, de nos efforts, de notre intelligence et des risques que nous avons pris avec ceux des autres. Que vaudrait l’argent dans un monde où il n’y a rien à acheter ? Diriez-vous d’un homme qui n’a pas un centime sur son compte mais est propriétaire d’un château qu’il est pauvre ? L’argent n’est que le véhicule pratique qui permet à un homme d’échanger son travail contre celui des autres. A chaque fois que vous tendez un billet à votre boulanger pour acheter votre baguette de pain, vous ne faites rien d’autre que d’échanger une fraction de la richesse que vous avez créé contre une fraction de celle qu’il a créé.

Les gens disent que l’argent corrompt. Mais qu’est-ce que la corruption si ce n’est un échange d’argent contre du pouvoir ? Où est la faute morale ? Dans celui qui accepte de se dessaisir d’une partie de la richesse qu’il a créé pour acquérir quelque chose ou dans celui utilise un pouvoir qui ne lui appartient pas, qui lui a seulement été confié, pour son propre bénéfice ? Ce n’est pas l’argent qui corrompt ; c’est le pouvoir. Ce n’est pas l’échange libre qui est mauvais ; c’est l’usage de la force brute. L’argent qui a été gagné par le travail, le talent, l’intelligence et la prise de risque est la mesure des mérites d’un homme ; Steve Jobs n’a pas volé un centime de sa fortune : ce qu’il a, il l’a gagné, il le mérite. Ce n’est pas moi ni le gouvernement qui en juge mais les millions de gens qui ont acheté les produits qu’il a créé ; qui ont choisi librement de les acheter, de les échanger contre leur propre travail. Cette richesse est sa création, sa contribution au bien-être de la société dans laquelle nous vivons. Les hommes qui gagnent leur argent honnêtement ; en faisant commerce du fruit de leur travail, de leur talent, de leur intelligence et des risques qu’ils ont pris respectent l’argent parce qu’ils connaissent sa véritable nature. Ceux qui déclarent, en se drapant dans une prétendue moralité qu’ils sont incapables de justifier, qu’ils méprisent l’argent sont ceux qui l’ont acquis malhonnêtement, par le vol, par la force ou par le mensonge.

L’économie – l’économie du libre échange, du bénéfice mutuel et de la libre entreprise – est au service des hommes. Elle ne sert aucune autre cause et n’a pas d’autre raison d’être que de permettre à chaque homme de mettre son travail, son talent, son intelligence et sa capacité à prendre des risques au service des autres hommes en échange de la poursuite de son propre bonheur. Aussi vrai que l’étudiant brillant et travailleur a mérité sa bonne note, vous avez mérité l’argent que vous avez gagné. Aussi vrai que le tricheur ne mérite pas la sienne, celui qui obtient de l’argent par la ruse, la force ou le vol ne le mérite pas. Chaque centime que vous avez gagné et gagnerez dans le futur est le symbole et la mesure de votre contribution – qu’elle soit immense ou petite – à cette immense aventure collective où chacun, en poursuivant son propre intérêt, contribue au bien-être de tout les autres ; c’est l’aventure du genre humain.

Commentaires

  1. Steve Jobs ne touche qu'un dollar en salaire. Peut-être estime-t-il qu'il a accumulé tellement d'argent qu'il serait indécent d'aller au delà. De toute façon il touche beaucoup en dividendes et en stock-options.

    L'argent n'est effectivement qu'un outil, qu'un moyen. A mon sens, il y a "perversion" (que je préfère à "corruption") quand on considère que l'argent devient le but. L'outil n'est pas le but. Le vrai but c'est son bonheur (qui peut passer par celui de ses proches).

    La valeur ou la richesse au sens économique ce n'est pas automatiquement quantifiable par de l'argent.

    Michael Jackson était réputé pour être couvert de dettes, mais il lui suffisait de faire des concerts autour du Monde pour se sortir du rouge.

    Si je possède 50% en action d'une société, je possède théoriquement l'équivalence en monnaie du cour de l'action multiplié par le nombre d'action. Pourtant si je décide de concrétiser cette valeur en monnaie, entre le moment ou je vais commencer à vendre et le moment ou tout sera vendu, j'aurais fait écrouler le cour de l'action.

    De même, le possesseur de château est théoriquement riche, mais s'il veut vendre son château, mais que personne n'est acheteur, il est en pratique très pauvre.

    C'est pour ça que je suis perplexe sur l'exemple des bonbons ( http://ordrespontane.blogspot.com/2011/04/la-valeur-des-choses.html ). A la fin de l'expérience, chacun a ce qu'il veut et ne désire pas ce qu'ont les autres et donc chacun est en pratique plus pauvre. Par contre le bonheur a globalement augmenté.

    Même sans cela, quelqu'un peut estimer qu'il lui suffit de 5 bonbons d'une sorte, et que son sixième lui est superflu et vaut donc zéro, voir même a une valeur négative (pour une entreprise ce sont les surplus en stock).

    Mais la valeur n'est pas une notion que subjective. Elle est aussi une valeur relative. Si j'accepte d'échanger un réglisse contre une fraise, c'est parce que j'estime que la fraise vaut plus que le réglisse. Quand j'échange 1 euro contre cent grammes de fraises, on ne devrait pas estimer que les fraises valent un euro, mais que les fraises valent plus qu'un euro.

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  2. Le Théorème de Sonnenschein-Mantel-Debreu montre que l'équilibre général n'est en définitive qu'une construction vide et inutilisable. » Claude Mouchot (Méthodologie économique 1996).

    Ce n'est pas la peine d'aller plus loin, il y a bien longtemps que votre libertarianisme et vos théories de l'équilibre, on été anéanties par de gros matheux, de vrais matheux, et non de simples économistes un peu mathématiciens comme il en sort cent mille chaque années des universités.

    L'ordre spontané, c'est cuit !

    ;-)

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  3. Une citation d’un professeur de fac (copié-collé sur Wikipédia) qui affirme que l’équilibre général ne vaut rien et « ce n'est pas la peine d'aller plus loin » ?

    Des « gros matheux » ont anéantit mon « libertarianisme » ?

    C’est avec ce genre d’arguments que vous en êtes réduit à essayer de réfuter les miens ?

    Vous me redonnez espoir Desaix !

    ;-)

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  4. Vous me redonnez espoir Desaix !.

    Vous voulez dire la foi, Georges ?

    ;-)

    Bon Week-end quand même !

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  5. Benjamin Franklin30/05/2011 15:13

    Les économistes de l'École autrichienne considèrent que l'équilibre général est une construction imaginaire qui peut être utile pour l'étude de problèmes particuliers, mais qui ne décrit aucune situation réalisable. Pour eux, l'économie est en perpétuel déséquilibre et le seul sujet d'étude scientifique est celui des processus d'évolution. Ils considèrent donc toute la théorie de l'équilibre général comme sans objet, une façon de chercher "sous le lampadaire" (parce qu'on sait faire des calculs), même si on sait bien que c'est ailleurs qu'on a perdu ses clés.

    Wikipédia n'est pas une grande référence bibliographique, mais donne une vague idée de certains consensus.
    J'ai peur que les libéraux se fichent royalement de la théorie de l'équilibre général, de Sonnenschein et des modèles mathématiques en général. Je ne crois pas que mon boulanger fasse appel à un quelconque expert mathématique pour décider du prix de sa baguette.
    Si les néoclassiques (dont de gros bataillons de keynésiens) veulent faire joujou avec de l'équilibre général, tant mieux pour eux...
    C'est un bel argument, malheureusement c'est la mauvaise cible, Desaix...
    Cordialement,
    B.F.

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  6. Un de mes voisins, il y a quelques années, a accepté de venir réparer ma chaudière un dimanche matin. Quelle sorte d’homme aurais-je été si je ne lui avais pas offert une bonne bouteille de champagne en remerciement ? Vous appelez ça un « remerciement », un « don » mais la réalité c’est que c’était un paiement. Cette bouteille, je l’avais échangée contre de l’argent – le fruit de mon travail – et n’ayant pas de service à lui rendre, j’ai payé ses efforts de la manière qui me semblait la plus appropriée. Il ne m’avait rien demandé me direz vous ; nous ne nous étions pas mis d’accord sur les termes d’un contrat. C’est vrai. Aucun contrat n’a été signé entre nous ; aucun autre contrat que celui – implicite – qu’impose mon honneur et l’idée que mon voisin ce faisait de ce dernier.

    POUR LA PROCHAINE PANNE DOMINICALE VOUS GRELOTEREZ. UNE BOUTEILLE!!! C'EST VEXANT....

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  7. L'Argent :

    http://www.amazon.fr/LArgent-Emile-Zola/dp/2081224739

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