Accéder au contenu principal

Une boite en plastique à la place du cœur

Lorsqu’il apprend la nouvelle, ce 20 janvier 1666, le jeune Louis XIV s’évanouit de douleur. Sa mère adorée, Anne d’Autriche, infante d’Espagne et reine de France, vient de passer de vie à trépas à soixante-quatre ans. Il est vrai qu’Anne n’était, pour les standards de l’époque, plus toute jeune. Aînée de sa fratrie, elle a vu disparaitre un a un ses sept frères et sœurs en finissant par Philippe IV, mort quatre mois plus tôt. Mais la reine n’est pas, à proprement parler, morte de vieillesse : elle avait un cancer du sein.

Je n’ai jamais été, pour des raisons d’ordre technique qu’il me semble inutile de développer ici, un proche d’Anne d’Autriche et je ne saurais vous dire quel jugement elle portait sur sa propre vie. Louis XIII fût sans doute un époux déplorable mais il semble que la souveraine ait compensé ce manque d’amour par une relation fusionnelle avec ses fils Louis et Philippe. Quoiqu’il en soit, il est une chose que je tiens pour certaine : en ce début de l’an de grâce 1666, Anne s’est accrochée à la vie. De toutes ces forces et de toute son âme, elle a voulu vivre et je crois même pouvoir dire que devant l’impuissance de ses médecins, elle a prié pour cela.

Madame Bastié a tout à fait raison d’écrire que la décision d’Angelina Jolie – celle qui consiste à subir une mastectomie pour éviter de développer le cancer qui a emporté sa mère – dit « quelque chose de notre époque » (Eugénie Bastié, Angelina Jolie et Christine Boutin, duel au sommet) ; je vais même vous préciser quoi exactement : en 1666, Anne d’Autriche n’avait d’autre choix que de mourir tandis aujourd’hui, Angelina Jolie a la possibilité de se prémunir contre cette éventualité. Voilà ce que cette histoire nous dit sur notre époque.

Précisons à tout hasard qu’un cancer du sein, ce n’est pas exactement bénin et que 87% de chances d’en développer un, ce n’est pas exactement négligeable. Juste pour donner un ordre de grandeur : c’est encore pire que de jouer à la roulette russe avec six balles sur sept dans le barillet [1]. Je veux bien que chacun dispose de sa vie comme il (ou elle) l’entend mais écrire que la décision de Madame Jolie relève du « principe de précaution poussé à son paroxysme » me semble, pour le moins, osé. Emporté dans mon élan, je pourrais dire que j’aimerais vous y voir ; mais non, je n’aimerais pas ; je ne souhaiterais ça à personne ; pas même à Madame Boutin.

Accessoirement, on notera aussi que des raisons de rester en vie, au-delà de son « égo déboussolé », Madame Joly en a six. Je vous passe les prénoms. Eh oui Madame Bastié, Angelina Jolie n’est pas seulement une « Lara Croft pulpeuse et intrépide » ; c’est aussi une mère – six fois. Là où vous vous plaisez à voir un « malaise occidental vis-à-vis de la vie » ou la volonté de se débarrasser de « ce fardeau naturel » qu’est supposé être notre corps, je vois une femme qui veut vivre pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour son mari et pour ses enfants. Qui gagne, je vous le demande, au petit jeu du nombrilisme ? Celle qui préfère préserver sa poitrine au risque de laisser derrière elle des orphelins ou celle qui a le courage – oui, le courage – de se mutiler pour éviter cette éventualité.

Alors non, je vous le dis Madame Bastié, il n’y a pas un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de Christine Boutin. Il n’y a pas non plus une once d’humanité, encore moins de compassion ni même la plus élémentaire trace d’intelligence. J’en rappelle les termes aussi élégants que subtils : « Pour ressembler aux hommes ? Rire ! Si ce n’était triste à pleurer ! » - fin de la citation. Non Madame, définitivement : il n’y a là que le hoquet ridicule d’une politicienne en mal de publicité qui s’est imaginé briller en crachant son venin sur une étoile.

Pour ma part, je rejoins avant l’heure le « réseau mondialisé des quadras névrosés » pour souhaiter à Angelina Jolie et à ses proches tout le courage dont ils auront besoin et tout ce que la vie peut encore leur réserver de meilleur. C’est sans doute la boite en plastique que j’ai à la place du cœur qui parle. Rire !

---
[1] Le Nagant M1895, fabriqué pour l’armée russe, contenait sept cartouches.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pro Macron - lettre ouverte à mes amis libéraux

Pardon pour cette platitude mais le succès d’Emmanuel Macron c’est avant tout l’expression d’un désir de renouvellement de notre classe politique. Je ne crois pas, si vous me permettez cette hypothèse personnelle, que la plupart de ses électeurs aient voté pour son programme et je suis même convaincu que très peu l’ont lu. Emmanuel Macron est avant tout l’incarnation de ce que nombre de nos concitoyens attendent : une nouvelle tête — un candidat dont les débuts en politiques n’ont pas été photographiés en noir et blanc [1] — et, à tort ou à raison, une rupture avec le système politique hérité de la Libération.Et c’est précisément ça qui a, je crois, tué la candidature de François Fillon. Face à Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, lors de la primaire, il pouvait aisément passer pour le candidat du renouvellement de la droite et ce, d’autant plus qu’il tenait à l’époque un discours très libéral au regard de ce à quoi nous sommes habitués de la part des Républicains [2]. Seulement voilà : no…

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Le prix des sardines quand les pêcheurs ont des téléphones

Soit deux petits villages de pêcheurs de sardines du sud de l’Inde. Chaque nuit, les pêcheurs de chaque bourg partent jeter leurs filets en mer et, le matin venu, ils vendent leurs prises sur la plage à la population de leurs villages respectifs. Parce qu’ils sont relativement distants l’un de l’autre et ne disposent pas de moyens de communication rapide, nos villages vivent en autarcie. C’est-à-dire que leurs habitants n’achètent de sardines qu’aux pêcheurs de leur propre village qui, symétriquement, n’en vendent à personne d’autre qu’à leurs concitoyens.Dans l’état actuel des choses, donc, la ration quotidienne de protéines des habitants de nos villages dépend exclusivement de leurs pêcheurs respectifs. Si la pêche est fructueuse, il est probable que les sardines seront bradées au marché du matin et il n’est pas impossible que les pêcheurs se retrouvent même avec des invendus — c’est-à-dire des poissons bons à jeter. Si, au contraire, la pêche de la nuit a été mauvaise, vous pouvez …