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La thèse de la folie collective

La thèse officielle, celle qui est relayée par nos partis politiques et les médias, attribue la crise des subprimes à la dérèglementation bancaire. Selon cette vision des choses, une « idéologie libérale dominante » aurait poussé le législateur à mettre fin à tout ou partie de l’arsenal législatif qui empêchait les banques de prendre des risques trop importants au risque de provoquer l’effondrement du système monétaire et financier international. Une mesure souvent citée en exemple est le rappel du Glass-Steagall Act sous la présidence de Bill Clinton, entrée en vigueur en novembre 1999 [1].

La première remarque qu’appelle cette hypothèse concerne la réalité des faits : y-a-t’il eut, oui ou non, une dérégulation de l’industrie bancaire aux États-Unis au cours des dernières décennies ? Évidemment, la réponse est loin d’être évidente. Si l’on se réfère au nombre de lois ou au nombre de pages de textes de lois, on aboutit à la conclusion exactement inverse : comme dans beaucoup de pays occidentaux, la prolifération législative est passée par là. Mais cela ne préjuge bien sûr pas des contraintes que représentent ces lois. En fait de dérégulation de l’activité bancaire aux États-Unis, il y a bien eut un mouvement – de 1980 au rappel du Glass-Steagall Act en 1999 – qui visait à réduire la distinction entre les banques de dépôts et les autres institutions financières. En revanche, les règles prudentielles – celle là mêmes qui sont supposées prévenir des prises de risques excessives – comme les ratios de Bâle se sont, au contraire, largement développées (Bâle I rentre en vigueur aux États-Unis en 1988). L’un dans l’autre la réalité de cette dérégulation bancaire n’a rien d’évident.

Admettons, par hypothèse, que l’évolution du cadre réglementaire des activités bancaires étasuniennes ait effectivement permis aux banques de prendre plus de risques [2]. Reste maintenant à expliquer pourquoi elles l’ont effectivement fait : ce n’est pas parce que la loi vous permet de vous endetter dans des proportions gigantesques, d’acheter des actifs notoirement risqués ou de faire les deux à la fois que vous allez nécessairement le faire. L’explication avancée par la thèse officielle c’est l’appât du gain : les banques ont pris de tels risques dans l’espoir d’accroître leurs profits. Évidement, c’est parfaitement crédible : les opportunités de profits sont, de toute évidence, le principal moteur de décision dans une économie capitaliste. Néanmoins, la recherche d’opportunités de profits est, en principe, tempérée par l’existence de risques de pertes.

A posteriori, nous constatons effectivement que les banques ont pris des risques très excessifs. Par exemple, de début 2007 à aujourd’hui et sur la base de l’indice S&P Banking (source), les actions des banques étasuniennes ont perdu presque les trois quarts de leur valeur (et ce, sans compter les banques qui ont fait purement et simplement faillite). La volonté de gagner de l’argent est un stimulus tout à fait crédible mais il faut aussi expliquer pourquoi les banquiers étasuniens n’ont pas vu et anticipé les risques auxquels ils ont effectivement du faire face par la suite.

On peut, bien sûr, estimer que les dirigeants des 412 banques qui ont fait faillite [3] et des milliers d’autres qui y ont échappé – souvent de peu – étaient tout simplement incompétents. Plus sérieusement, on se demandera pourquoi des professionnels expérimentés et compétents ont pris, en toute conscience, de tels risques. Pourquoi les dirigeants des banques ont-ils pris le risque de perdre leurs emplois et de ruiner leurs actionnaires ? Comment se fait-il que les actionnaires aient laissé faire ? Par quel miracle les créanciers des banques ont-ils continué à leur prêter de l’argent ? Et enfin, comment se fait-il que tout ceci ait eut lieu dans pratiquement toutes les banques des États-Unis et en même temps ? C’est là que la thèse officielle verse dans l’ésotérisme. Aveuglement collectif, « pensée magique », phénomène de mode… Le tenants de la version officielle voudraient nous faire croire que quelques milliers de professionnels expérimentés et compétents sont devenus fous en même temps et ce, sans aucune raison.

La compréhension des causes de cette crise est un objectif important. Il n’est pas ici question de science pour la science ni de débat purement philosophique : nous parlons d’une des crises économiques les plus graves du XXème siècle, un phénomène massif qui a mis des millions de gens au chômage et qui, par ricochet, est en train d’abattre une à une les social-démocraties européennes. Il est ici question du même genre de crise qui a propulsé les nazis au pouvoir dans les années 1930 et provoqué la seconde guerre mondiale. Le sujet ne saurait être traité à la légère et – pardon – mais admettre qu’une vague de folie, une bouffée délirante collective puisse être à l’origine du phénomène ce n’est tout simplement pas sérieux. Il doit y avoir une ou plusieurs raisons rationnelles. Nous ne pouvons pas nous satisfaire d’une explication de la crise qui repose essentiellement sur une cause aussi fumeuse.

D’autant plus que l’idée selon laquelle la dérégulation bancaire – et donc, comme nous l’avons vu plus haut, la fin de la séparation entre banque de détail et banque d’investissement – serait à l’origine de la crise souffre d’un handicap supplémentaire. Si on sait que Citigroup, pour prendre un exemple symbolique, a effectivement exploité le rappel du Glass-Steagall Act pour développer ses activités de banque d’investissement, on sait également que ce n’était pas le cas de l’immense majorité des 412 banques qui ont fait faillite selon le FDIC. De la même manière, et pour prendre un autre exemple symbolique, Lehman Brothers n’avait pas d’activité de banque de détail. En d’autres termes, attribuer cette crise à la dérégulation peut éventuellement fonctionner pour Citigroup ou Bank of America mais pas pour Lehman Brothers ni pour la grande majorité des banques qui ont été balayées par ladite crise. A condition, bien sûr, d’admettre aussi la très ésotérique thèse de la folie collective.

Au risque de décevoir le lecteur, je ne m’étendrais pas sur la thése alternative. Comme beaucoup d’économistes, je fais parti de ceux qui pensent que la crise des subprimes est principalement née d’une combinaison de facteurs que sont la politique monétaire de la Federal Reserve, les politiques pro-accession à la propriété du gouvernement américain (Freddie Mac, Fannie Mae, le CRA…), l’aléa moral instauré par le sauvetage systématique des banques depuis 40 ans, une réglementation bancaire qui favorise arbitrairement les crédits immobiliers (et la dette souveraine) aux dépens des crédits aux entreprises et une réglementation des mortgages qui favorise les défauts stratégiques. Peu importe : si vous voulez mettre cette crise sur le dos de la dérégulation ou du libéralisme en général, il va falloir cesser de se contenter de slogans, d’affirmations non-étayées et de raisonnements approximatifs.

Sans quoi, que vous le reconnaissiez ou non, vous porterez une lourde responsabilité dans la suite des évènements.

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[1] La réalité est, comme souvent, plus complexe. Ce qui a effectivement été rappelé en 1999, ce sont les dispositions du Glass-Steagall Act qui séparaient les métiers des banques d’investissement (qui se financent par l’emprunt) des banques de détail (qui se financent par les dépôts).
[2] On admet donc, pour schématiser, que les dispositions prévues par les ratios de Bâle n’ont pas suffit à atténuer les effets supposés du rappel du Glass-Steagall Act.
[3] Sur la base des statistiques du FDIC, durant la période de sept ans qui commence juste après le rappel du Glass-Steagall Act (2000) et finit avec le début de la crise des subprimes (2007) seules une trentaine de banques américaines ont fait faillite. Depuis janvier 2008, le FIDC en dénombre 412 ; soit plus d’une centaine par an.

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