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Si de Gaulle vous entendait...

Contrairement à ce que semblent penser ceux qui se réclament de lui, le président de Gaulle était tout sauf un partisan des dévaluations compétitives et des politiques inflationnistes. Il les avait même en horreur. Né en 1890, il faisait partie de cette génération qui avait vu la valeur du franc — le franc-or de la belle époque — dégringoler toute leur vie et ce n’est pas sans amertume qu’il évoquait ce « vieux franc » qui ne valait plus, quand il est revenu au pouvoir, que 18 milligrammes d’or. La réalité, c’est que de Gaulle ne jurait que par un « franc lourd », une monnaie forte, et c’est dans cet esprit qu’il a créé le nouveau franc.

Les partisans d’une vision alternative de l’histoire m’opposent trois dévaluations : les deux de 1958, alors que de Gaulle vient à peine de revenir au pouvoir et celle de 1969, alors qu’il vient de le quitter. Un point historique s’impose.

D’abord, il faut se souvenir qu’on est à l’époque en pleine ère de Bretton Woods. Depuis le 20 septembre 1949, le cours officiel du franc est fixé à 1 dollar pour 350 francs mais cette parité, à cause des politiques inflationnistes menées sous la IVè (7.8% en moyenne entre 1949 et 1958), ne correspond plus et depuis longtemps à la véritable valeur du franc ; elle ne tient que grâce au contrôle des changes et interdit d’assurer la convertibilité externe du franc. C’est dans ce contexte que Charles de Gaulle arrive au pouvoir.

La première dévaluation, celle du 23 juin 1958, n’est que la légalisation de « l’opération 20% » de Félix Gaillard. Ce dernier, alors ministre des finances, avait imaginé un système fiscal qui permettait de dévaluer le franc de fait sans le reconnaitre officiellement : l’idée, très simplement, consistait à taxer les achats de dollars destinés à payer des importations de 20% — le cours officiel de 350 frs pour un dollar plus 70 frs de taxe soit 420 frs (soit une dévaluation officieuse de 16.7%) — et, symétriquement, à subventionner les exportations de 20%. Ce système a été mis en place le 10 août 1957. Le 23 juin 1958, Antoine Pinay ne fait qu’officialiser l’existant.

La seconde, celle du 27 décembre 1958, est parfaitement concomitante avec la création du nouveau franc, ce « franc lourd » auquel de Gaulle tenait tant. Pour des raisons purement technique, il est décidé d’introduire le nouveau franc à raison d’un pour 100 anciens francs. Seulement voilà, à ce prix-là, il est impossible d’assurer la convertibilité externe du nouveau franc et donc, d’abandonner le contrôle des changes : l’ancien franc ne vaut pas 21 milligrammes d’or mais plutôt 18. Raison pour laquelle on devra procéder à une nouvelle dévaluation — 493.71 anciens francs pour un dollar (-14.9%) — qui n’est donc qu’un rattrapage de l’inflation générée au cours de la décennie précédente.

Puis, pendant toute la présidence de de Gaulle, pas la moindre dévaluation.

Ce n’est qu’après les évènements de mai 1968 et la hausse des salaires qui suit les accords de Grenelle, que les « milieux d’affaire » comme on disait à l’époque vont commencer à réclamer avec de plus en plus d’insistance une nouvelle dévaluation. Très clairement, de Gaulle va s’y opposer de toutes ses forces comme en témoigne, par exemple, son discours du 11 mars 1969 dans lequel il déclare qu’il entend défendre fermement « la monnaie, l’économie et la République ». Il faudra attendre le 8 août 1969, bien après la démission de de Gaulle pour que Chabran-Delmas — qui s’était pourtant prononcé contre en 1968 — procède à cette dévaluation ; la plus contestée qu’ai connu la Vè République.

Bref, les deux dévaluations de 1958 sont des héritages des errements de la IVè République et celle de 1969 s’est faite sans de Gaulle et contre son avis. Si le Grand Charles entendait les gaullistes modernes, je crois bien qu’il aurait une furieuse envie de leur botter le train.

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Addendum (2015-07-17 @ 8:30)

« La deuxième série de décisions prévue par le projet [1] se rapporte à la monnaie. Le but est que celle-ci, après les onze diminutions de parité qu’elle a subies depuis 1914 où elle était encore le ‘franc-or’ de Napoléon, soit, à la fin des fins, rétablie sur une base stable et fixée de manière à ce que les prix de nos produits deviennent compétitifs dans la concurrence mondiale où nous allons nous engager. Aussi, une dévaluation de 17,5% est-elle recommandée [2]. Mais il s’agit qu’à partir de là notre monnaie ait désormais une valeur immuable, non point seulement proclamée en France […] mais aussi reconnue par l’étranger. Le franc sera donc convertible, c’est-à-dire librement interchangeable avec les autres devises. En outre, pour rendre au vieux franc français, dont les pertes expriment nos épreuves, une substance respectable, le franc nouveau, valant cent anciens, apparaîtra dans les comptes ainsi que sur l’avers des pièces et le libellé des billets. »

— Charles de Gaulle, Mémoires d’Espoir.

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[1] Le plan Rueff (a.k.a. Pinay-Rueff) de 1958.
[2] Par le comité d’experts présidé par Jacques Rueff qui entendait rattraper l’inflation de la décennie passée avec une dévaluation de l’ordre de 15%. Selon Roger Goetze, c’est finalement Wilfrid Baumgartner, le gouverneur de la Banque de France, qui proposera 17.4% pour retrouver l’ancienne parité or-franc de 200 mg d’or à 900 millièmes — i.e. 4.93 nouveaux francs pour 1 dollar à 1/35ème d’once d’or, soit 180 mg d’or pur (200 mg * 900/1000) pour 1 nouveau franc.

Commentaires

  1. Il n'y a à mon sens aucun hiatus avec les positions souverainistes actuelles qui prônent le réajustement monétaire.

    En 1958, la création du franc lourd implique d'entériner la situation existante, à savoir qu'il était nécessaire d'adapter la monnaie en la dévaluant.

    De même aujourd'hui, un retour à la souveraineté monétaire impliquera de prendre acte de la valeur réelle de notre monnaie et donc de dévaluer avant de pouvoir remettre en place une politique économique qui permette de défendre nos intérêts et donc notre monnaie.

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    Réponses
    1. Ça n’a rien à voir : le franc, avant de Gaulle, était surévalué dans un système de changes fixes (Bretton Woods). L’euro n’est en aucun cas surévalué puisqu’il évolue dans un système de changes flottants.
      Ce que les « souverainistes » appellent un « réajustement » n’est absolument rien d’autre qu’un impôt sur le capital assorti d’une baisse générale des salaires réels. Si vous voulez voir ce que donnent ce genre de politiques, regardez le Venezuela.

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