Accéder au contenu principal

Le sophisme du nirvana

Séparez un pays culturellement, économiquement et ethniquement homogène en deux. À l’est, mettez en place une organisation de type socialiste, à l’ouest laissez se développer un système capitaliste et au milieu construisez un mur imperméable avec barbelés, miradors et mitrailleuses. Laissez mijoter quarante ans et constatez le résultat.

Bien sûr, si vous êtes socialistes, vous trouverez une foule d’excuses et d’éléments contextuels qui permettent d’expliquer l’état de délabrement de l’est et la prospérité de l’ouest. De la même manière, si nous devions répéter la même expérience en séparant le nord socialiste du sud capitaliste avec une DMZ au milieu, vous évoquerez encore la personnalité des dirigeants (il a bon dos Staline !), le temps qu’il fait, le contenu du sous-sol, l’impérialisme américain — que sais-je encore ? — bref, tout sauf la nature des régimes de chaque côté de la frontière.

Si vous êtes socialiste, vous cultivez le sophisme du nirvana : vous comparez les défauts réels ou présumés du capitalisme [1] avec un système idéalisé, présumé parfaitement fonctionnel et exempt des dérives constatées dans toutes les expériences collectivistes menées à ce jour. Naturellement, vous en concluez que le nirvana est une solution infiniment préférable à l’état actuel du monde. C’est un pur sophisme.

Depuis la nuit des temps et pour paraphraser Karl Popper, ceux qui nous vendent le nirvana n’ont jamais rien produit d’autre que des enfers. Malgré les efforts remarquables et la bonne volonté évidente des plus grands penseurs du socialisme réel — je pense notamment à Oskar Lange — c’est un fait auquel personne ne peut échapper. Même au sein des régimes les plus collectivistes et les plus répressifs — voir, par exemple, l’accord secret des fermiers de Xiaogang — le seul mode d’organisation économique qui ait produit des résultats satisfaisants était fondé sur la propriété privée et le marché libre.

La réalité concrète des choses c’est que toutes les expériences de planification économique ont été des échecs qui n’ont abouti qu’à deux types de résultats : l’effondrement pur et simple du système ou la mise en place d’un régime totalitaire destiné à l’imposer à une population qui n’en veut plus. Trouvez ne serait-ce qu’un seul contre-exemple ! Dans la vraie vie, jusqu’à preuve du contraire, le « capitalisme a été un succès aussi incontestable que le socialisme a été un échec » [2].

Dès lors, messieurs les socialistes, épargnez-nous vos beaux discours, vos envolées lyriques et vos promesses de lendemains qui chantent : si vous voulez « changer la vie », il va falloir nous expliquer précisément comment et nous démontrer pourquoi les mêmes causes ne produiront pas, cette fois-ci, les mêmes effets. Étant donnés les résultats obtenus par le socialisme jusqu’ici, il va vous falloir être particulièrement convainquant.

---
[1] Lesquels sont, la plupart du temps, les conséquences directes d’interventions de la chose publique mais laissons cela…
[2] Robert Heilbroner & Irving Howe, The World After Communism: An Exchange, dans Dissent Magazine (numéro d’automne 1990).

Commentaires

  1. Trouvé!

    Enfin relativement, les 2 pays ne sont pas culturellement, et ethniquement homogène mais bien séparé par un mur quasi-imperméable de 3000m de haut.
    Et économiquement relativement identique à la sortie de la 2eme guerre mondiale.

    L'un s'est engagé dans une économie socialiste fortement dirigée, l'autre dans une démocratie capitaliste teinté d'un brun d’interventionnisme étatique mais rien d'affreux.

    Et à l'inverse de votre théorie, 70ans après l'un des pays est en train de devenir la première puissance économique mondiale quand on prédit toujours au second son futur avènement depuis plus de 20 ans...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et je parle de 2 pays avec plus d'un milliard d'habitant, pas une colonie de quakers au fin fond de l'Alabama.

      Supprimer
  2. Euh, non. Pas vraiment. Celui qui est en train de devenir la première puissance économique mondiale a libéré son économie il y a vingt ans. Le côté politique reste dictatorial, mais sur le plan économique, ce sont toutes les libérations et les ouvertures sur le monde qui lui ont permis de décoller.

    RépondreSupprimer
  3. Étonnement, l'Inde a libéré son économie bien avant la Chine et pourtant les fruits se font toujours attendre.
    Alors qu'une économie en partie dirigé, essentiellement pour l’éducation, les infrastructures, la banque a l'air de démontré qu'une économie semi-dirigée produit de meilleur résultat.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'Inde n'a rien de libérée, elle a toujours son système de castes, pas vraiment axé liberté individuelle. Quant aux Futurs Grands, j'ai ai beaucoup entendu parlé mais rarement vu se concrétiser (infrastructures a l'abandon comme des fois des villes entières, un système bancaire aussi près a exploser, un niveau de vie par habitant très faible...), d'ailleurs les mouvements de migrations se font peu d'Occident vers Chine même a l'heure actuelle.

      Supprimer
    2. Deng Xiaoping, c'était en 78. Il a changé la logique de la politique chinoise en permettant une économie plus ouverte.
      Quant à l'Inde, ils ont fait de sacrées conneries après leur indépendance, avec la famille Gandhi au pouvoir, avait une économie mixte, un gouvernement socialiste qui on considérait le libre-échange comme le moyen d'asservissement par l'Empire britannique… Ce n'est qu'à la mort de Rajiv Gandhi qu'il y a eu une politique d'ouverture… En 91, c'était le pays non communiste le plus autarcique au monde…

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Les Chicago Boys, Milton Friedman et Augusto Pinochet

Cinq Chicago Boys vers 1957
(dont Sergio de Castro, à droite)Tout commence en 1955. Nous sommes alors en pleine guerre froide et les deux grands blocs — l’URSS et les États-Unis — se livrent une lutte sans merci pour accroître leurs zones d’influences respectives. Dans la longue liste des terrains d’affrontement, l’Amérique Latine figure en bonne place et le Chili n’échappe pas à cette règle. La situation chilienne, du point de vue américain, est particulièrement inquiétante : la gauche y vire marxiste, le reste du spectre politique est divisé et les politiques populistes du général-président Carlos Ibáñez ne laissent rien présager de bon. À Washington, on cherche donc à restaurer l’influence des États-Unis dans la région.C’est dans ce contexte qu’en juin 1955, Theodore Schultz, Earl Hamilton, Arnold Harberger et Simon Rottenberg, tous représentants de l’Université de Chicago, débarquent à Santiago pour y signer un accord avec l’Université Pontificale Catholique du Chili. L’objet de l’…

Non, Salvador Allende n’était pas « sur le point de réussir »

Au centre, Allende et Brezhnev, le 11/12/1972 à Moscou.Parmi les nombreuses tartes à la crème qu’on voit circuler sur les Internets, il y a l’idée prégnante et manifestement reçue par beaucoup selon laquelle Salvador Allende était « sur le point de réussir » quand la CIA l’a remplacé par la junte d’Augusto Pinochet. Non. À moins que par « réussir » vous entendiez « réussir à instaurer une dictature » à la mode cubaine ou soviétique, rien n’est plus faux. Un rapide retour sur ces trois années s'impose.Lorsque Salvador Allende, candidat d’une coalition qui regroupait presque tous les partis de gauche du Chili, arrive premier à l’élection présidentielle du 4 septembre 1970 avec 36.2% des voix, il n’est pas pour autant élu. En effet, la constitution chilienne de l’époque voulait que si aucun candidat n’emportait la majorité des suffrages, les deux premiers seraient départagés par un vote du Congrès. Allende devait donc convaincre les parlementaires chiliens de lui apporter leurs suffr…