Accéder au contenu principal

Sa Majesté change de maîtresse !

« — Grande nouvelle ! Le roi a congédié madame de Mailly, pour prendre sa sœur madame de la Tournelle. Cela s’est passé avec une dureté inconcevable de la part du roi très-chrétien. C’est la sœur qui fait chasser la sœur ; elle exige son exil, et cette troisième sœur, prise pour maîtresse, fait croire à bien des gens que la seconde, madame de Vintimille, y a passé. »
— Argenson, Journal (5 novembre 1742).

En effet, le marquis ne se trompe pas : madame de Vintimille y a bien passé au même titre que trois autres de ses sœurs. Dans l’ordre d’apparition dans le lit de Louis XV, c’est madame de Mailly [1] qui avait ouvert le bal avant d’être évincée temporairement par madame de Vintimille [2] puis, par la duchesse de Lauraguais [3] et enfin, en ce début du mois de novembre 1742, par madame de la Tournelle [4]. Des cinq sœurs de Nesle, seule Hortense-Félicité n’aura jamais eu l’honneur de satisfaire l’appétit royal de Louis de France, quinzième du nom.

« Tu m’ennuies, j’aime ta sœur. » C’est ainsi que le roi aurait congédié madame de Mailly lorsqu’il prit la décision de la remplacer par madame de la Tournelle. C’est le premier acte de « dureté inconcevable » qu’évoque le marquis, juste avant que Louis ne chasse sa plus fidèle maîtresse de la cour – pour la deuxième fois. Louis XV n’était certes pas un gentleman. mais il était encore moins un homme fidèle.

Pourtant, la situation du royaume ne prête guère à la gaudriole. Voilà déjà quelques années que le peuple, surtout dans les campagnes, crève littéralement de faim. La France, dit une épigramme célèbre de l’époque, « est un malade que, depuis cent ans, trois médecins de rouge vêtus ont successivement traité. Le premier (Richelieu) l’a saigné ; le second (Mazarin) l’a purgé, et le troisième (Fleury) l’a mis à la diète. » Il y a déjà plus de deux ans, le duc d’Orléans, déposant un pain de fougère [5] sur la table du roi, avertissait : « Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent. » Que fît le roi très-chrétien ? Eh bien, mon Dieu, rien.

Il faut dire que le Louis le quinzième a bien mieux à faire que de s’intéresser aux affaires du royaume. Son Éternité [6] est là pour ça, du moins en principe. Lorsqu’il n’est pas occupé à s’organiser des jeux de piste pour aller voir ses maîtresses (véridique) ou à les emmener assister au rut des cerfs dans la forêt de Fontainebleau (idem), Louis XV trouve encore à s’occuper avec à peu près n’importe quoi. En janvier 1741, par exemple, il voulu se mettre à la tapisserie pour fabriquer des sièges et ce fût un chef d’œuvre de courtisan que de parvenir à ramener tout ce qu’il fallait de Paris à Versailles en à peine deux heures et quinze minutes. À cette occasion, alors que la misère était partout effroyable, que les caisses du royaume était désespérément vides et que les créanciers fermaient leurs portes, un courtisan ne trouva rien de mieux à dire que « Sire, le feu roi n’entreprenait jamais deux sièges à la fois, et voilà que Votre Majesté en commence quatre. »

Bref, entre deux bons mots, Sa Majesté change de maîtresse.

---
[1] Louise Julie de Mailly-Nesle, comtesse de Mailly, est l’aînée de la fratrie.
[2] Pauline Félicité de Mailly-Nesle, comtesse de Vintimille, qui n’hésitera pas à faire chasser sa sœur aînée de la cour.
[3] Diane Adélaïde de Mailly-Nesle, duchesse de Lauraguais, qui, à propos du duc de Lauraguais, disait : « mon mari m’a tellement trompée que je ne suis même pas sûre d’être la mère de mes propres enfants. »
[4] Marie-Anne de Mailly-Nesle, marquise de La Tournelle, est la benjamine des cinq.
[5] Jusqu’au XIXe, le rhizome de la fougère-aigle ou grande gougère (pteridium aquilinum) a été utilisé pour en tirer de la farine en cas de disette. Le pain de fougère comptait au nombre des « nourritures immondes » aux cotés des cadavres d’animaux déterrés et du marc de raisin (bon appétit !).
[6] Le cardinal de Fleury, surnommé « Son Éternité » pour son exceptionnelle et très irritante longévité.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pro Macron - lettre ouverte à mes amis libéraux

Pardon pour cette platitude mais le succès d’Emmanuel Macron c’est avant tout l’expression d’un désir de renouvellement de notre classe politique. Je ne crois pas, si vous me permettez cette hypothèse personnelle, que la plupart de ses électeurs aient voté pour son programme et je suis même convaincu que très peu l’ont lu. Emmanuel Macron est avant tout l’incarnation de ce que nombre de nos concitoyens attendent : une nouvelle tête — un candidat dont les débuts en politiques n’ont pas été photographiés en noir et blanc [1] — et, à tort ou à raison, une rupture avec le système politique hérité de la Libération.Et c’est précisément ça qui a, je crois, tué la candidature de François Fillon. Face à Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, lors de la primaire, il pouvait aisément passer pour le candidat du renouvellement de la droite et ce, d’autant plus qu’il tenait à l’époque un discours très libéral au regard de ce à quoi nous sommes habitués de la part des Républicains [2]. Seulement voilà : no…

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Le prix des sardines quand les pêcheurs ont des téléphones

Soit deux petits villages de pêcheurs de sardines du sud de l’Inde. Chaque nuit, les pêcheurs de chaque bourg partent jeter leurs filets en mer et, le matin venu, ils vendent leurs prises sur la plage à la population de leurs villages respectifs. Parce qu’ils sont relativement distants l’un de l’autre et ne disposent pas de moyens de communication rapide, nos villages vivent en autarcie. C’est-à-dire que leurs habitants n’achètent de sardines qu’aux pêcheurs de leur propre village qui, symétriquement, n’en vendent à personne d’autre qu’à leurs concitoyens.Dans l’état actuel des choses, donc, la ration quotidienne de protéines des habitants de nos villages dépend exclusivement de leurs pêcheurs respectifs. Si la pêche est fructueuse, il est probable que les sardines seront bradées au marché du matin et il n’est pas impossible que les pêcheurs se retrouvent même avec des invendus — c’est-à-dire des poissons bons à jeter. Si, au contraire, la pêche de la nuit a été mauvaise, vous pouvez …