Accéder au contenu principal

Innovation 2030

En juillet 1994, Gérard Théry, ingénieur général des télécommunications que beaucoup considèrent comme le père du Minitel, remet son rapport sur les autoroutes de l’information [1] à Édouard Balladur. Dans l’esprit de cet éminent expert cela ne fait aucun doute : le futur réseau devra s’inspirer de l’architecture centralisée du réseau Teletel et c’est aux pouvoirs publics qu’incombent la lourde responsabilité de planifier son développement et d’inciter les acteurs publics et privés – à commencer par France Télécom – à investir massivement dans cette technologie d’avenir. Quant à Internet, la conclusion de Gérard Théry est sans appel : ses limites, écrit-il, « démontrent ainsi qu’il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial. » C’était en 1994 ; vous connaissez la suite.

Lorsque celles et ceux qui ont moins de trente ans aujourd’hui lisent ce monument de colbertisme technocratique, ils commettent en général l’erreur de croire que son auteur était un vieil imbécile incompétent. Rien ne saurait être plus faux. En 1994, Gérard Théry était, de l’avis de tous, l’un des plus éminents spécialistes français du secteur des télécommunications et vous auriez eu toutes les peines du monde à trouver plus compétent que lui. Mais le fait est que M. Théry, malgré son indiscutable compétence technique et un curriculum vitae long comme le bras, était au homme de chair et de sang qui, comme vous et moi, ne pouvait pas prédire l’avenir.

Le mythe de la Pythie

Projetez-vous une vingtaine d’années en arrière, à l’époque où Édouard Balladur commande ce rapport, et posez-vous cette simple question : qui aurait pu prévoir ce qui est advenu depuis ? Lorsque Gérard Théry prédit que « l’ADSL n’offre pas de perspectives d’évolution » (plus de 90% des connexions aujourd’hui), Internet compte une grosse dizaine de millions d’utilisateurs et moins de 3 000 sites [2] et le premier fournisseur d’accès destiné au grand public vient à peine d’ouvrir en France ; le premier réseau GSM de téléphonie mobile français fête tout juste son deuxième anniversaire et moins de deux ménages français sur dix disposent d’un ordinateur personnel (sept sur dix aujourd’hui) ; les modems à bas débit se connectent à grand renfort de « CriiiiBoingBoings » et nous étions encore nombreux à nous demander s’il fallait vraiment remplacer nos cassettes audio et nos vinyles par des CDs.

Laissez-moi affirmer l’évidence : personne n’aurait pu prévoir ce qui s’est passé depuis et, aujourd’hui encore plus qu’hier, anticiper les évolutions technologiques des vingt années à venir relève de la boule de cristal, de la divination pure et simple. C’est impossible, personne n’en est capable et ceux qui prétendent le contraire sont des fumistes qui cherchent à se faire passer pour la prêtresse de l’oracle de Delphes. C’est même, conformément aux prédictions de l’effet Dunning-Kruger, un moyen robuste de distinguer les vendeurs de soupe des véritables experts : là où les premiers distribuent leurs oracles avec toute la conviction dont sont capables les diseurs de bonne aventure, les seconds, eux, redoublent de prudence dès lors qu’il est question de prévoir quelque chose à plus d’un an.

Essais et erreurs

Cette croyance selon laquelle on peut planifier et organiser l’innovation technologique à long terme n’est, précisément, rien d’autre que ça : une croyance. Si l’histoire des trois derniers siècles, des machines à vapeur à Internet et passant par le train, doit nous enseigner quelque chose en matière d’innovation, c’est justement qu’elle ne se décrète pas, qu’elle a toujours été le fruit de la rencontre d’une initiative individuelle et d’un marché et, enfin, que les rares projets centralisés et pilotés par la puissance publique qui n’ont pas été des gouffres financiers ont finalement abouti grâce au marché et d’une manière que personne n’avait prévu.

Considérez l’histoire d’Internet, justement, et la manière dont il a évolué d’un très confidentiel projet militaro-universitaire en un réseau universel et décentralisé. Souvenez-vous du projet Cyclades de Louis Pouzin, qui aurait pu devenir l’internet français dès le début des années 1970 et qui a été purement et simplement abandonné sous la pression des ingénieurs télécoms qui préféraient pousser le Minitel [3]. Remontez le temps et souvenez-vous de cette France colbertiste qui avait Denis Papin sous la main et s’est débrouillée pour que ces inventions soient développées par un entrepreneur anglais [4] ; souvenez-vous du plan Freycinet (1879) qui n’a réussi qu’à ruiner les compagnies qui avaient construit notre réseau ferroviaire et à précipiter leur nationalisation en 1938… On pourrait en remplir des bibliothèques.

Ne vous méprenez pas : il n’est pas question de dire ici que l’État est incapable d’avoir de bonnes idées ni que celles issues du secteur privé sont systématiquement bonnes : le fait est que l’innovation est un processus de découverte, d’essais et d’erreurs et que l’État, s’il sait faire des essais, est absolument incapable de reconnaitre ses erreurs. Le volontarisme d’État, en matière de grands projets économiques, est une extraordinaire machine à gaspiller, à prendre ses désirs pour des réalités et à confondre investissements et satisfaction d’impératifs politiques immédiats. La planification économique ne fonctionne pas ; le seul système qui ait jamais produit de l’innovation et de la croissance, c’est un système dans lequel des entrepreneurs privés proposent à un marché qui dispose – c’est ce que l’on appelle le capitalisme et l’économie de marché.

Élites à la manœuvre

Et voilà que ce 19 avril, entre deux réformes sociétales destinées à occuper la une des journaux, notre actuel gouvernement a « installé » sa commission Innovation 2030 ; laquelle, présidée par Mme Anne Lauvergeon, a reçu pour mission – sans rire – de « proposer au gouvernement, d’ici à l’été, les secteurs et les technologies où la France est susceptible d’occuper des positions de leader à l’horizon 2030, en privilégiant les activités qui répondront aux besoins de la société de demain et créeront la plus grande valeur et le plus d’emplois sur notre territoire. [5] »

Nous y revoilà. Dans la grande tradition de l’État stratège contre la myopie des marchés, nous allons encore une fois financer à grand renforts d’argent public une énième commission Théodule chargée de rien de moins que d’identifier les besoins de la société dans vingt ans. Entendez-moi bien : je n’ai aucun commentaire à faire sur le choix de Mme Lauvergeon pour présider ce nouvel ersatz du colbertisme technocratique à la française mais ce que je tiens en revanche pour certain, c’est qu’à la lecture de leurs conclusions dans quelques années, nos enfants se rouleront par terre. Les innovateurs des années 2030, vous ne les trouverez ni dans les couloirs de l’Assemblée nationale, ni à la direction des grandes entreprises : en ce moment, ils partagent leur temps entre l’école primaire et le bac à sable.

Mais nos élites visionnaires sont sûres d’elles-mêmes. Après avoir consciencieusement massacré les capacités de financement du secteur privé à coup de taxes et de règlementations [6], les voici donc qui se piquent de prévoir le futur et de remplacer ce qu’ils ont détruit par une Banques publique d’investissement et une nouvelle commission technocratique. Je prends un pari avec qui le veut : d’ici 2030, la première aura fait faillite dans un grand scandale de détournement de fonds et aucun – je dis bien aucun – des investissements d’avenir sélectionnés par la seconde n’aura été autre chose qu’un gouffre financier.

---
[1] Gérard Théry, Les autoroutes de l’information (1994).
[2] Contre près de 2,4 milliards d’utilisateurs et environ 634 millions de sites aujourd’hui.
[3] Dont le succès, soit dit en passant, tient notamment aux services du Minitel rose…
[4] Thomas Newcomen. La machine de Thomas Savery n’était non seulement pas une machine mais surtout, c’était un hoax et le meilleur argument que je connaisse contre le régime de la propriété intellectuelle.
[5] Selon les termes du communiqué de l’Élysée.
[6] Voir notamment les effets de Bâle III et de Solvabilité II sur la capacité des banques et des compagnies d’assurance à financer le capital-risque.

Commentaires

  1. Le Diable probablement22/04/2013 17:52

    Un article intéressant qui souligne certains des écueils dans lesquels la BPI ne manquera sans doute pas de tomber :

    http://www.paulgraham.com/siliconvalley.html

    RépondreSupprimer
  2. Dans la même veine :

    http://www.rudebaguette.com/2013/04/12/fleur-pellerin-startup-mommy-tells-apple-to-play-nice-with-appgratis-or-else/

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Les Chicago Boys, Milton Friedman et Augusto Pinochet

Cinq Chicago Boys vers 1957
(dont Sergio de Castro, à droite)Tout commence en 1955. Nous sommes alors en pleine guerre froide et les deux grands blocs — l’URSS et les États-Unis — se livrent une lutte sans merci pour accroître leurs zones d’influences respectives. Dans la longue liste des terrains d’affrontement, l’Amérique Latine figure en bonne place et le Chili n’échappe pas à cette règle. La situation chilienne, du point de vue américain, est particulièrement inquiétante : la gauche y vire marxiste, le reste du spectre politique est divisé et les politiques populistes du général-président Carlos Ibáñez ne laissent rien présager de bon. À Washington, on cherche donc à restaurer l’influence des États-Unis dans la région.C’est dans ce contexte qu’en juin 1955, Theodore Schultz, Earl Hamilton, Arnold Harberger et Simon Rottenberg, tous représentants de l’Université de Chicago, débarquent à Santiago pour y signer un accord avec l’Université Pontificale Catholique du Chili. L’objet de l’…

Non, Salvador Allende n’était pas « sur le point de réussir »

Au centre, Allende et Brezhnev, le 11/12/1972 à Moscou.Parmi les nombreuses tartes à la crème qu’on voit circuler sur les Internets, il y a l’idée prégnante et manifestement reçue par beaucoup selon laquelle Salvador Allende était « sur le point de réussir » quand la CIA l’a remplacé par la junte d’Augusto Pinochet. Non. À moins que par « réussir » vous entendiez « réussir à instaurer une dictature » à la mode cubaine ou soviétique, rien n’est plus faux. Un rapide retour sur ces trois années s'impose.Lorsque Salvador Allende, candidat d’une coalition qui regroupait presque tous les partis de gauche du Chili, arrive premier à l’élection présidentielle du 4 septembre 1970 avec 36.2% des voix, il n’est pas pour autant élu. En effet, la constitution chilienne de l’époque voulait que si aucun candidat n’emportait la majorité des suffrages, les deux premiers seraient départagés par un vote du Congrès. Allende devait donc convaincre les parlementaires chiliens de lui apporter leurs suffr…