Un pays dans le déni

Un article de The Economist (A country in denial, le 31 mars 2012); traduction de votre serviteur.

« Visitez la zone euro et vous serez revigoré par des rafales de réforme. Le plan « sauvons l'Italie » a suffisamment bien fonctionné pour que Mario Monti, le Premier Ministre, déclare, quoique prématurément, que la crise de l'euro était presque terminée. En Espagne, le gouvernement de Mariano Rajoy s’est attaqué au marché du travail et est sur le point de dévoiler un budget serré (voir l'article). Malgré leurs problèmes, les Grecs savent que les dépenses en roue-libre et l’évasion fiscale sont finies. Mais un pays doit encore faire face à ses circonstances nouvelles.

« La France est entrée dans les trois dernières semaines de sa campagne présidentielle. Le classement du premier tour, le 22 avril, demeure très incertain mais les sondages créditent François Hollande, le challenger socialiste, d’une victoire au second tour. En effet, lors des élections intervenues depuis que la crise de l'euro a éclaté, presque tous les gouvernements de la zone euro ont été lâchés par les électeurs. Mais Nicolas Sarkozy, le président gaulliste, a récupéré du terrain. La récente atrocité terroriste de Toulouse a remis la sécurité et l'islamisme au devant de la scène et ces questions tendent à favoriser la droite –ou l'extrême droite en la personne de Marine le Pen.

« Pourtant, ce qui est le plus frappant avec ces élections françaises c’est de constater à quel point on parle peu de l’impasse économique désastreuses du pays (voir l'article). Les candidats font au moins autant de promesses de dépenses supplémentaires que de réduction des dépenses. Personne n'a de programme sérieux pour réduire le taux d’imposition pathétique de la France. M. Sarkozy, qui, en 2007 promettait des réformes en parlant d'une rupture, offre maintenant aux électeurs du protectionnisme, des attaques contre les exilés fiscaux, des menaces de quitter la zone de Schengen et (du moins avant Toulouse) parle des maux liés à l'immigration et à la viande halal. M. Hollande promet d'accroitre la taille de l'État, de créer 60 000 postes d'enseignants, de revenir en partie sur la hausse de l’âge du départ à la retraite de 60 à 62 ans voulue par M. Sarkozy, et de pressurer les riches (qu’il a un jour dit joyeusement ne pas aimer) avec une tranche supérieure de l’impôts sur le revenu à 75%. »

Une pléthore de problèmes

« Les défenseurs de la France soulignent que le pays n’est en rien comparable à ceux de la zone euro méditerranéenne. Contrairement à ces économies, il devrait éviter la récession cette année. Bien qu’une agence de notation ait privé la France de son AAA, le coût de ses emprunts reste bien en deçà de ceux de l'Italie et de l'Espagne (bien que l’écart avec l'Allemagne ait augmenté). La France dispose d’enviables atouts économiques : une main-d'œuvre instruite et productive, plus de grandes entreprises dans le Fortune Global 500 que n'importe quel autre pays européen et des points forts dans les services et l’industrie haut de gamme.

« Toutefois, les fondamentaux sont beaucoup plus sombres. La France n'a pas équilibré son budget depuis 1974. La dette publique s'élève à 90% du PIB et continue à augmenter. La dépense publique, à 56% du PIB, engloutit un plus grosse part de la production que dans n’importe quel autre pays de la zone euro – plus encore qu’en Suède. Les banques sont sous-capitalisées. Le taux de chômage atteint des niveaux que l’on avait plus vu depuis la fin des années 1990 et n'est pas tombée en dessous des 7% depuis près de 30 ans, créant un déficit d’emploi chronique dans les banlieues en proie à la criminalité qui entourent les grandes villes françaises. Les exportations stagnent alors qu'elles explosent en Allemagne. La France affiche maintenant le compte courant nominal le plus déficitaire de la zone euro. La France pouvait peut-être vivre à crédit avant la crise financière, lorsque l'emprunt était facile. Plus maintenant. De fait, une France trainarde et non réformée pourrait même se retrouver au centre de la prochaine crise de l'euro.

« Il n'est pas inhabituel que des politiciens évitent certaines vérités dérangeantes durant les élections ; mais il est plus inhabituel, ces derniers temps en Europe, de les ignorer aussi complètement que les politiciens français le font. En Grande-Bretagne, en Irlande, au Portugal et en Espagne les électeurs ont soutenu des partis qui promettaient un réalisme douloureux. Une partie du problème réside dans le fait que les électeurs français sont connus pour leur croyance en la bienveillance de l'État et en la cruauté impitoyable des marchés. Fait presque unique parmi les pays développés, les électeurs français ont tendance à considérer la mondialisation comme une sourde menace plutôt que comme une source de prospérité. Avec une extrême gauche et une extrême droite qui prêchent le protectionnisme, tous les candidats sentent qu'ils doivent consolider leurs bases.

« De nombreux chefs d'entreprise s'accrochent à l'espoir qu'un certain réalisme verra le jour. Le débat se déplacera vers le centre quand M. Sarkozy et M. Hollande s'affronteront au second tour ; et une fois élu, le nouveau président abandonnera ses promesses extravagantes et poursuivra un programme de réforme raisonnable comme les autres gouvernements européens. Mais est-ce vraiment possible ? Il serait difficile pour M. Sarkozy de proposer tout d'un coup de profondes coupes dans les dépenses publiques compte tenu de ce qu'il a dit jusqu’ici. Il serait encore plus difficile pour M. Hollande de laisser tomber son taux d’imposition de 75%. »

1981 etc…

« De plus, il y a une possibilité plus inquiétante que la mauvaise foi. Les candidats peuvent effectivement penser ce qu'ils disent. Et avec M. Hollande, qui après tout est encore le vainqueur le plus probable, cela pourrait avoir des conséquences dramatiques.

« La dernière fois qu'un candidat socialiste est devenu président c’était en 1981. En tant que protégé de François Mitterrand, M. Hollande se souviendra de comment les choses ont tourné pour son mentor. Après avoir nationalisé des pans entiers de l'industrie et soumis le pays à deux dévaluations et à des mois de punition par les marchés, Mitterrand a été contraint en marche arrière.

« Les défenseurs de M. Hollande disent qu'il est pragmatique et a un programme plus modéré que celui de Mitterrand. Sa réduction de l’âge du départ à la retraite ne s'applique qu'à un petit nombre de travailleurs ; son taux d’imposition à 75% n’affecte une infime minorité. Néanmoins, ces politiques marquent une hostilité à l'entrepreneuriat et à la création de richesses et reflètent l'incapacité du Parti Socialiste français à comprendre que le monde a changé depuis 1981 ; lorsque le contrôle des capitaux était en place, alors que le marché unique européen était inachevé, les jeunes travailleurs moins mobiles et qu’il n'y avait pas de monnaie unique. Pas plus que les rivaux européens de la France ne poursuivaient de grandes réformes avec la vigueur actuelle.

« Si M. Hollande gagne en mai (et si son parti remporte les élections législatives de Juin), les investisseurs pourraient commencer à fuir le marché obligataire français en quelques semaines plutôt qu’en quelques années. Le nombre de français jeunes ou fortunés qui passent en Grande-Bretagne (avec sa supérieure tranche d’impôt à 45%) pourrait augmenter rapidement.

« Même si M. Sarkozy est réélu, les risques ne disparaîtront pas. Il ne peut rien proposer d'aussi stupide qu’une taxe de 75%, mais il n’offre ni les réformes radicales, ni la réduction structurelle des dépenses dont la France a besoin. Les pique-niqueurs français sont sur le point d'être confrontés à la dure réalité, peu importe qui est président. »

Culture et détente

Cher Monsieur Dubouchon [1],

Ainsi donc, vous appelez Lacordaire à la rescousse en me rappelant qu’« entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. »

Au risque de vous surprendre et de vous déplaire encore un peu plus : vous n’êtes pas le premier. Cette citation du Révérend-Père, voilà des années que tout ce que la toile compte d’antilibéraux primaires nous la sert, dans sa forme longue, dans sa forme abrégée ou dans une forme plus ou moins modifiée selon les circonstances. À titre personnel, elle m’a été jetée au visage par des communistes hilares, par des socialistes révolutionnaires, par des sociaux-démocrates inquiets, par des conservateurs en un seul mot, par des souverainistes indignés, par des nationaux-socialistes hésitants et même par un catholique décroissant.

Je ne sais pas vraiment où vous classer dans cet inventaire – nous nous connaissons si peu – mais vous m’avez suffisamment fait comprendre votre aversion (et votre méconnaissance) de mes idées pour que je puisse, sans risque de trahir les vôtres, vous classer dans la grande famille des antilibéraux. Félicitations ! Serrez un peu au fond, il y a du monde…

Vous n’échappez donc pas à la règle : comme les autres, vous avez appelé Henri Lacordaire à votre secours et c’est une erreur. Voici pourquoi.

Tout d’abord, le moins que l’on puisse faire lorsque l’on cite un auteur c’est de se renseigner au moins un peu sur sa personne. Dans l’exemple qui nous intéresse, vous auriez appris que le père Henri-Dominique Lacordaire n’était pas seulement le prédicateur dominicain à la foi ardente qui a restauré l’Ordre des Prêcheurs en France ; il était aussi un journaliste engagé et un homme politique qui, aux cotés de son ami Charles de Montalembert, fut un des principaux théoriciens du catholicisme libéral. Voilà qui aurait du, comme on le dit vulgairement, vous mettre la puce à l’oreille.

Ensuite, il est de bon ton, lorsqu’on extrait une courte phrase de son contexte, de vérifier qu’on lui prête bien le sens qu’a voulu lui donner son auteur. Cette obligation s’impose naturellement d’autant plus quand on utilise le nom de ce dernier comme caution de l’idée que l’on prétend défendre. En l’espèce, cette citation extraite des Conférences de Notre-Dame de Paris s’insère bien dans une défense de la loi mais c’est de la loi divine qu’il s’agit et, plus précisément de celle que « Moïse, descendant du Sinaï, rapportait à son peuple […] : Tu sanctifieras le septième jour, et tu t'y reposeras » (même auteur, même ouvrage). C’est du repos dominical qu’il est question.

Enfin, il peut être également utile d’avoir tout simplement lu l’auteur que l’on cite. Si vous l’aviez fait, vous n’auriez tout d’abord pas affirmé que cette citation est extraite de la quarante-cinquième conférence (« De l’existence de Dieu ») : c’est faux et je vous mets au défi de l’y trouver ; c’est un extrait de la cinquante-deuxième conférence [2]. Vous avez en cela reproduit une erreur courante sur internet, une erreur colportée par des internautes qui veulent se faire passer pour plus cultivés qu’ils ne sont et ne prennent pas la peine de vérifier leurs sources.

Mais surtout, vous auriez appris que le droit que défend Lacordaire n’est pas le droit positif mais un « droit-principe », un « droit immuable », un « droit universel » qui est, selon lui, celui qui nous a été transmis par l’Évangile. « Car, note Lacordaire, tout droit mobile est à la merci des plus forts, quelle que soit la forme du gouvernement, que le peuple ait à sa tète un chef unique ou la majorité d'un corps qui délibère ; dans l'un et l'autre cas, le sort de tous ou au moins le sort de la minorité est sans protecteur, s'il n'existe entre le souverain et les sujets un droit inviolable, qui couvre la cité tout entière et assure le dernier des citoyens contre les entreprises du plus grand nombre et même de tous. Tant que le droit n'est pas cela, il n'est rien. [3] »

Vous auriez appris que le Révérend-Père Lacordaire se méfiait des gouvernements humains. Vous auriez découvert qu’il considérait que la propriété privée des moyens de production était un droit consacré par l’Évangile et qu’en priver un homme revenait à le réduire à l’état d’esclave [4]. Vous auriez également su qu’il s’opposait vigoureusement aux idées collectivistes dont il pressentait déjà le potentiel de dérive autocratique, qu’il se prononçait contre toutes formes de redistribution autoritaire des richesses, plaidait pour une société fondée sur le libre-consentement et fut un ardent défenseur de la liberté religieuse, de la liberté de l’enseignement et de la liberté de la presse.

Vous admettrez avec moi, Monsieur Dubouchon, que venant d’un antilibéral, la référence à Lacordaire ne manque pas de sel.

Bien à vous.

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[1] Par soucis de préserver l’anonymat de mon interlocuteur et, disons-le, poussé par un vieux reste de charité chrétienne.
[2] Henri Lacordaire, Conférences de Notre-Dame de Paris, tome III, Cinquante-deuxième conférence, (Du double travail de l’homme, 16 avril 1848).
[3] Idem, Trente-deuxième conférence (De l’influence de la société catholique sur la société naturelle quant au principe du droit).
[4] Idem, Trente-troisième conférence ( De l’influence de la société catholique sur la société naturelle quant à la propriété ).

Au bord du précipice

De nombreux observateurs s’étonnent de ce que, malgré le fait que la Federal Reserve américaine et notre BCE aient injecté des montagnes de dollars et d’euros dans nos économies, l’inflation reste modérée à 3-4% aux États-Unis et à 2-3% en France.

Un bref rappel des faits s’impose : au 21 mars 2012 le total du bilan de la Fed, par exemple, atteignait 2 895 millions de dollars contre 924 milliards au 10 septembre 2008 ; soit une multiplication par 3,13 (+213%) en 3 ans et demi. Autrement dit, la banque centrale des États-Unis a émis trois fois plus de dollars au cours des 42 derniers mois qu’elle n’en avait émis entre sa création en 1913 et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. Par quel miracle, donc, ne subissons-nous pas une hyperinflation digne d’un Robert Mugabe [1] ?

Il s’en trouve, bien sûr, qui s’imaginent naïvement que les planificateurs monétaires ont enfin découvert la pierre philosophale – où comment user et abuser de la planche à billet sans impacter la valeur de la monnaie. Formidable nouvelle ! Rendez-vous compte : nous pourrions donc financer toutes les dépenses publiques possibles et imaginables, distribuer des billets de banque à quiconque le demande et résorber enfin l’endettement de nos États-providence sans que cela n’est le moindre impact pour personne. Laissons-les à leurs doux rêves alchimiques et souhaitons leur un réveil aussi peu brutal que possible.

Plus intéressantes sont les analyses de ceux, comme le toujours excellent Vincent Benard (voir Fed, BCE : L’inflation qu’on voit et celle qu’on ne voit pas, Contrepoints le 29 mars 2012), qui nous expliquent les failles des instruments de mesure de l’inflation – les indices des prix à la consommation et autres Consumer Price Index - et démontrent, chiffres à l’appui, que les chiffres officiels sont certainement sous-estimés [2]. Néanmoins, je crains que nous ne passions là à coté de l’essentiel.

Explication en un graphique.

Ci-dessous, en bleue, la masse monétaire M2 telle qu’elle est effectivement mesurée par la Federal Reserve chaque mercredi (en milliards de dollars, échelle logarithmique). En rouge, la « masse monétaire potentielle » calculée par mes soins ; c'est-à-dire la base monétaire (M0) démultipliée par un multiplicateur de 8,3 (ce qui correspond à un ratio de réserve de l’ordre de 12% [3]).

En d’autres termes, si l’on utilise M2 comme étalon de la masse monétaire, son rythme de croissance n’a pour ainsi dire pas changé d’un iota alors que la Fed déversait des milliers de milliards de dollars dans l’économie américaine. Comme si rien ne s’était passé. En revanche, si le multiplicateur M2/M0 devait revenir à ces niveaux de la période 1995-2005, nous assisterions à un doublement de M2 (+122,61% au 21 mars 2012).

Où est l’argent ?

Là encore, en un graphique : les réserves excédentaires des banques américaines – qui sont, comme vous le savez, désormais rémunérées – exprimées en pourcentage de la base monétaire.

Est-ce assez clair ?

L’argent n’a jamais quitté la Fed. Il est aujourd’hui stocké par les banques sous forme de réserves excédentaires : sur les 1 971 milliards de dollars imprimés par la Fed depuis septembre 2008, plus de 76% (1 506 milliards) n’ont jamais circulé dans l’économie. Mais lorsque la croissance se stabilisera, lorsque les entreprises se remettront en quête de financement, quand les banques se remettront à prêter, cet argent circulera et nous allons le sentir passer.

Bonne chance à tous et à toutes…

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[1] En novembre 2008, le dollar Zimbabwéen subissait une inflation de 98,01% par jour ; c’est-à-dire que les prix doublaient toutes les 25 heures environ.
[2] Comment pourrait-il en être autrement lorsqu’un même État monopolise la mesure officielle de l’inflation et émet des obligations dont le taux est indexé sur cette même mesure ?
[3] Il ne s’agit pas du véritable ratio de réserves obligatoires en vigueur aux États-Unis (qui est de 10%) mais d’un chiffre purement empirique qui correspond à la valeur moyenne du ratio M0/M2 de 1995 à 2005.

Le dernier message de Malesherbes

J’ai beaucoup dit, ici et ailleurs, l’immense admiration que je nourris pour Turgot, homme aux qualités morales et intellectuelles incontestables dont je tiens qu’il fut un des premiers véritables précurseurs de l’école autrichienne d’économie. Mais on ne peut raconter Turgot sans citer son ami, son compagnon de route et son alter ego : Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, dit Malesherbes.

Turgot et Malesherbes ont formé un duo, probablement un des plus remarquables de l’histoire de France, qui fut largement salué et soutenus, par tout ce que Paris comptait d’esprits éclairés. Ils étaient les candidats des Lumières, ceux dont tous espéraient les plus grandes réalisations, les seuls qui auraient pu nous éviter le bain de sang révolutionnaire. « Jamais, non jamais, écrivait Julie de Lespinasse [1] dès l’annonce de leur nomination, deux hommes plus vertueux, plus désintéressés, plus actifs, n’ont été réunis et animés plus fortement d’un intérêt plus grand et plus élevé. » Turgot et Malesherbes faisaient partie de ce petit cercle d’immenses penseurs qui, de Thomas Jefferson à Voltaire en passant par Adam Smith, se connaissaient, se reconnaissaient et méritent plus que tout autres le titre de pères du libéralisme.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’œuvre et l’action de Malesherbes mais l’histoire officielle d’État nous ayant fait la grâce de ne pas trop écorner son souvenir, je voudrais me concentrer sur les évènements des derniers mois de sa vie car ils nous disent, je crois, bien des choses sur ceux qui, aujourd’hui encore, vouent un culte à ses assassins. Je cède donc la plume à Tyrtée Tastet, dans son Histoire des quarante fauteuils de l’Académie Française depuis la fondation jusqu’à nos jours (1855, tome troisième, page 486 et suivantes).

« À peine si les premiers éclats de la tourmente révolutionnaire avaient pu troubler le calme de cette retraite du sage et vertueux Malesherbes, à peine si l’émigration avait marqué du vide dans le petit cercle de gens de bien qui composaient sa société intime. Cependant on lui apprend tout à coup que Louis XVI, arrêté à Varennes, est ramené prisonnier à Paris ; que son procès va s’instruire. Alors, il se hâte d’écrire au président de la Convention cette lettre dont le texte a mérité de passer à la postérité :

« Paris, le 11 décembre 1792
« J’ignore si la Convention nationale donnera à Louis XVI un conseil pour le défendre, et si elle lui en laissera le choix. Dans ce cas là je désire que Louis XVI sache que, s’il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à m’y dévouer… J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fût mon maître, dans le temps que cette fonction était ambitionnée par tout le monde ; je lui dois le même service, lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. »

« Vains effort, courage inutile. Louis XVI monta sur l’échafaud, et Malesherbes se perdit entièrement dans l’esprit de ses bourreaux. Dans les premiers jours de décembre 1793, trois membres du comité révolutionnaire de Paris vinrent enlever sa fille aînée [2] et son genre le président Rosambo [3]. Il resta seul avec ses petits enfants. On supposa un instant que son âge et ses vertus le feraient respecter : il n’en fût rien, et, dès le lendemain, ce fut à son tour à suivre sa fille, avec ses enfants, malgré les pleurs et les protestations des habitants de Malesherbes, qui demandaient tous à être garants de son innocence. Enfermé dans les prisons de Port-Libre, l’excellent homme conserva jusqu’à sa dernière heure sa manière accoutumée, sa gaieté ordinaire, parlant avec tranquillité du sort qui l’attendait, et se livrant, rapporte Boissy d’Anglas, sans trouble à de lumineuses discussions sur des points de politique et de morale, qui avait fait si souvent le charme de ses amis. « Je suis devenu mauvais sujet sur la fin de mes jours, disait-il gaiement à ceux qui se pressaient en grand nombre autour de lui, et je me suis fait mettre en prison. » Déjà son gendre l’avait précédé là où tant de nobles victimes étaient tombées : ce fut son tour à les suivre avec sa fille, sa petite-fille et le jeune époux [4] de celle-ci, le frère de l’auteur du Génie du Christianisme. Il entendit son arrêt sans effroi et regarda la mort avec calme et sérénité, sans que cette gaieté douce et spirituelle, qui avait fait le charme de sa vie, l’abandonnât un moment.

« C’était le 22 avril 1794. En sortant de prison pour monter dans la sinistre charrette, son pied heurte une pierre et lui fait faire un faux pas : « Voilà, dit-il en souriant tristement, voilà un mauvais présage ; à ma place un Romain serait rentré. » Sa fille puisait du courage dans ses regards ; ce fut alors que, s’adressant à Mlle de Sombreuil [5], qui avait sauvé la vie de son père le 2 septembre, elle lui dit : « Vous avez eu la gloire de sauver votre père ; j’ai du moins la consolation de mourir avec le mien. » Elle mourut la première. Malesherbes la suivit d’un pas assuré et reçut la mort comme un homme familiarisé avec les grandes et belles doctrines de la religion chrétienne. « Ainsi, dit Boissy d’Anglas, ainsi finit de servir sa patrie, en même temps qu’il cessa de vivre, l’un des hommes les plus dignes de l’estime et de ma vénération de ses contemporains et de l’avenir ; on peut dire qu’il honora l’espèce humaine pas ses hautes et constantes vertus, en même temps qu’il la fit aimer par le charme de son caractère. Personne n’offrit plus réellement que lui l’idée du bon et du juste, et ne se livra plus entièrement à ce qui lui semblait être bien. Tel est l’homme dont les temps anciens n’offrent rien de plus glorieux que la mort, et les temps modernes rien de plus honorable que la vie. »

Coupons là. Tyrtée Tastet ne précise pas si Aline, 23 ans, et son mari Jean-Baptiste, 35 ans, ont été exécutés avant ou après leur mère et belle-mère. Il semble, en revanche, établit que Malesherbes, l’immense Malesherbes, celui là même s’était battu bec et ongles pour abolir les lettres de cachet, ait du souffrir ce qu’aucun père n’aurait jamais du avoir à supporter : voir mourir son enfant et sa petite fille sous les coups de fous sanguinaires.

Avril 1794. Les lois de ventôse viennent de renforcer les pouvoirs du sinistre Comité de salut public et la Grande Terreur n’est plus très loin. Une bande de morveux exaltés – le plus jeune, Saint Just, n’a que 26 ans et la moyenne d’âge n’atteint pas 30 ans – s’apprête à exercer une dictature de fait et à plonger la France dans un véritable bain de sang qui n’a pas grand-chose à envier aux purges staliniennes.

Le Comité de salut public. On pensait avoir épuisé toutes les références exécrables de notre histoire mais il restait celle là : le Comité de salut public, sa Grande Terreur et son « déblayage » des prisons : 1 285 condamnations à mort en 47 jours sans autre forme de procès. La toute-puissance étatique dont ont toujours rêvé les pires criminels qui ont ensanglanté notre humanité ; la tyrannie et le meurtre légal élevé en mode de gouvernement ; le tout enveloppé dans la certitude fanatique d’avoir raison, de faire le bien, d’incarner le bien.

Ils ont tué Malesherbes mais ils ont aussi tué sa fille, son beau-fils, sa petite-fille de 23 ans et son jeune mari ; ils les ont tué juste parce qu’ils faisaient partie de sa famille. « Tout ce qui se passe est horrible, disait le même Saint-Just, mais nécessaire. » Les sévérités nécessaires du Comité de salut public n’avaient rien à envier à celles des nazis ou des khmers rouges ; elles portent les mêmes stigmates de haine sourde et aveugle. La haine, comme l’écrivait si bien Ernesto « Che » Guevara, le boucher de la Cabaña, « la haine comme élément de la lutte, une haine implacable pour l'ennemi qui pousse l’homme au-delà de ses limites naturelles et qui le transforme en machine à tuer efficace, violente, sélective et froide. [6] »

Voilà ce que nous avons appris ; voilà le message que Malesherbes et tant d’autres nous ont légué, le message qu’ils ont écrit de leur propre sang et que nous, leurs héritiers, nous n’oublierons jamais : les « socialistes révolutionnaires » ne sont pas des doux rêveurs ; se sont des bêtes sanguinaires fanatiques qui ne sont mues par rien d’autre que la haine.

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[1] Julie de Lespinasse, Lettre à Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert (6 juillet 1775).
[2] Antoinette Thérèse Marguerite de Lamoignon de Malesherbes (38 ans lors de son exécution).
[3] Louis Le Peletier de Rosanbo, époux d’Antoinette, guillotiné le 21 avril 1794 à 47 ans.
[4] Aline Thérèse (23 ans) et son mari Jean-Baptiste de Chateaubriand (35 ans), le frère de François-René de Chateaubriand. Louise Madeleine, l’autre fille d’Antoinette et Louis, échappera de justesse à l’échafaud grâce à la chute de Robespierre ; fort heureusement d’ailleurs puisqu’elle deviendra la mère d’Alexis de Tocqueville.
[5] Jeanne-Jacques-Marie-Anne-Françoise de Virot Sombreuil, « l'héroïne au verre de sang. »
[6] Ernesto Guevara, Message to the Tricontinental, 16 avril 1967.

Franscico d’Aconia sur l’argent

« Ainsi vous pensez que l’argent est la source de tous les maux ? » dit Francisco d’Aconia. « Vous êtes-vous déjà demandé quelle est la source de l’argent ? L’argent est un moyen d’échange qui ne peut exister à moins qu’il n’y ait des biens produits et des hommes capables de les produire. L’argent est la forme matérielle du principe selon lequel les hommes qui souhaitent passer des accords entre eux doivent le faire au travers de l’échange et donner valeur pour valeur. L’argent n’est pas l’outil des quémandeurs, qui réclament votre production par les larmes, ou des pillards, qui le prennent par la force. L’argent n’est rendu possible que par les hommes qui produisent. Est-ce cela que vous considérez comme le mal ?

« Quand vous acceptez de l’argent en paiement de vos efforts, vous ne le faites que parce que vous êtes convaincu que vous l’échangerez contre le produit de l’effort des autres. Ce ne sont pas les quémandeurs ou les pillards qui donnent sa valeur à l’argent. Un océan de larmes, ni tous les fusils du monde ne peuvent transformer les morceaux de papier dans votre portefeuille en pain qui vous permettra de survivre demain. Ces bouts de papier, qui auraient dû être de l’or, sont un gage d’honneur – votre droit sur l’énergie des hommes qui produisent. Votre portefeuille est votre profession de foi selon laquelle il existe, quelque part dans le monde autour de vous, des hommes qui ne feront pas défaut à ce principe moral qui est la racine même de l’argent. Est-ce cela que vous considérez comme le mal ?

« Avez-vous déjà cherché les racines de la production ? Jetez un œil à une génératrice électrique et osez affirmer qu’elle a été créée par l’effort musculaire de brutes écervelées. Essayez de faire pousser une graine de blé sans le savoir laissé par les hommes qui ont dû le découvrir la première fois. Essayez d’obtenir votre nourriture par le seul moyen de mouvements physiques – et vous apprendrez que l’esprit de l’homme est la racine de tous les biens produits et de toutes les richesses qui ont existé sur terre.

« Mais vous dites que l’argent est fait par les forts aux dépens des faibles ? De quelle force parlez-vous ? Ce n’est pas la force des fusils ou des muscles. La richesse est le produit de la capacité humaine de penser. L’argent serait-il créé par l’homme qui invente un moteur aux dépens de ceux qui ne l’ont pas inventé ? L’argent est il créé par l’intelligent aux dépens du sot ? Par le capable au dépens de l’incapable ? Par l’ambitieux au dépens du paresseux ? L’argent est fait – avant qu’il puisse être pillé ou mendié – par l’effort de chaque honnête homme, chacun selon ses capacités. L’honnête homme est celui qui sait qu’il ne peut pas consommer plus qu’il n’a produit.

« Échanger au moyen de l’argent, c’est le code des hommes de bonne volonté. L’argent repose sur l’axiome selon lequel chaque homme est propriétaire de son esprit et de ses efforts. L’argent ne permet pas de déterminer la valeur de vos efforts, sauf au travers du choix volontaire de l’homme qui accepte d’échanger ses efforts en retour. L’argent vous permet d’obtenir de vos biens et votre labeur ce qu’ils valent aux yeux des hommes qui les achètent, mais pas plus. L’argent ne permet de transactions que celles qui sont réalisées pour le bénéfice mutuel et sur la base du libre jugement des contractants. L’argent exige de vous la reconnaissance du fait que les hommes doivent travailler dans leurs propres intérêts, pas pour leur préjudice, pour leur gain, pas pour leur perte – la reconnaissance qu’ils ne sont pas des bêtes de somme, nés pour porter le poids de votre misère – que vous devrez leur offrir des valeurs, et non des blessures – que le lien commun entre les hommes n’est pas l’échange de souffrances, mais l’échange de biens. L’argent exige que vous vendiez, non pas votre faiblesse à la stupidité des hommes, mais votre talent à leur raison ; il exige que vous achetiez, non pas le pire de ce qu’ils offrent, mais le meilleur de ce que votre argent peut trouver. Et lorsque les hommes vivent de l’échange – avec la raison et non la force comme arbitre ultime – c’est le meilleur produit qui gagne, la meilleure performance, puis l’homme au meilleur jugement, le plus capable – et la mesure de la productivité d’un homme est la mesure de sa récompense. C’est le code de l’existence dont l’outil et le symbole est l’argent. Est-ce cela que vous considérez le mal ?

« Mais l’argent n’est qu’un outil. Il vous emmènera où vous le souhaitez, mais il ne vous remplacera pas comme chauffeur. Il vous donnera les moyens de satisfaire vos désirs, mais il ne vous donnera pas de désirs. L’argent est le fléau des hommes qui tentent de renverser la loi de la causalité – les hommes qui cherchent à remplacer l’esprit en saisissant les produits de l’esprit.

« L’argent n’achètera pas le bonheur de l’homme qui n’a aucune idée de ce qu’il veut ; l’argent ne lui donnera pas un code de valeurs, s’il a éludé la question de ce qui doit être valorisé, et il ne lui donnera pas un but, s’il a éludé la question du choix de ce qui doit être cherché. L’argent n’achètera pas d’intelligence au sot, d’admiration au couard, ou de respect à l’incompétent. L’homme qui tente d’acheter le cerveau de ceux qui lui sont supérieurs pour le servir, avec de l’argent pour remplacer son jugement, finit par devenir la victime de ceux qui lui sont inférieurs. Les hommes d’intelligence l’abandonnent tandis que les tricheurs et les fraudeurs accourent à lui en troupeau, attirés par une loi qu’il n’a pas découverte : aucun homme ne peut être plus petit que son argent. Est-ce la raison pour laquelle l’appelez le mal ?

« Seul l’homme qui n’en a pas besoin, est digne d’hériter de la richesse – celui qui ferait sa propre fortune peu importe où il a commencé. Si un héritier est l’égal de son argent, il lui sert ; sinon, il le détruit. Mais vous le regardez et vous criez que l’argent l’a corrompu. Vraiment ? Ou a-t-il corrompu son argent ? N’enviez pas un héritier sans valeur ; sa richesse n’est pas la vôtre et vous n’auriez pas fait mieux avec. Ne pensez pas qu’elle aurait dû être distribuée entre vous ; chargeant le monde de cinquante parasites au lieu d’un ne ramènerait pas la vertu disparue qu’était la fortune. L’argent est une puissance vivante qui meurt sans ses racines. L’argent ne servira pas l’esprit qui ne peut l’égaler. Est-ce la raison pour laquelle vous dites que c’est mal ?

« L’argent est votre moyen de survie. Le verdict que vous prononcez sur la source de votre subsistance est le verdict que vous prononcez sur votre vie. Si la source est corrompue, vous avez damné votre propre existence. Avez-vous obtenu votre argent par la fraude ? En vous pliant aux vices ou la stupidité des hommes ? En satisfaisant les imbéciles dans l’espoir d’obtenir plus que ce que vos capacités ne méritent ? En abaissant vos standards ? En faisant un travail que vous honnissez pour des acheteurs que vous méprisez ? Si c’est le cas, votre argent ne vous apportera pas la valeur d’un instant ou d’un centime de joie. Alors, toutes les choses que vous achèterez ne seront pas pour vous une reconnaissance, mais un reproche ; pas un accomplissement, mais un souvenir honteux. Alors vous crierez que l’argent est mauvais. Mauvais, parce qu’il ne remplace pas votre amour propre ? Mauvais, parce qu’il ne vous laisse pas jouir de votre dépravation ? Est-ce cela la racine de votre haine de l’argent ?

« L’argent demeurera toujours un effet et refusera de vous remplacer en tant que cause. L’argent est le produit de la vertu, mais il ne vous donnera la vertu et ne rachètera pas vos vices. L’argent ne vous donnera pas ce qui n’a pas été mérité, que ce soit matériel ou spirituel. Est-ce là la racine de votre haine de l’argent ?

« Ou disiez-vous que c’est l’amour de l’argent qui est la racine de tous les maux ? Aimer une chose, c’est connaître et aimer sa nature. Aimer l’argent c’est savoir et aimer le fait que l’argent est la création de la meilleure puissance en vous, votre passe pour échanger vos efforts contre les efforts des meilleurs des hommes. C’est celui qui vendrait son âme pour une piécette qui proclame le plus fort sa haine de l’argent – et il a de bonnes raisons de le haïr. Ceux qui aiment l’argent sont prêts à travailler pour l’obtenir. Ils savent qu’ils sont capables de le mériter.

« Laissez-moi vous livrer une astuce pour évaluer le caractère des hommes : l’homme qui maudit l’argent l’a obtenu de manière déshonorable ; l’homme qui le respecte l’a gagné.

« Méfiez-vous comme de la peste de quiconque vous dit que l’argent est mauvais. Cette phrase est la clochette du lépreux qui avertit de l’approche d’un pillard. Aussi longtemps que les hommes vivront ensemble sur terre et auront besoin d’échanger entre eux, leur seul substitut, s’ils abandonnent l’argent, est le canon d’un fusil.

« Mais l’argent exige de vous les plus hautes vertus si vous voulez en faire ou le garder. Les hommes qui n’ont aucun courage, aucune fierté ou estime de soi, les hommes qui n’ont pas le sens moral de leur droit à leur argent et qui n’ont pas la volonté de le défendre comme s’ils défendaient leur vie, les hommes qui s’excusent d’être riches – ne demeureront pas riches longtemps. Ils sont l’appât naturel des hordes de pillards qui se cachent sous les roches depuis des siècles, mais qui accourent en rampant à l’odeur de l’homme qui demande à être pardonné par culpabilité de posséder des richesses. Ils se dépêcheront de débarrasser de sa culpabilité – et de sa vie, comme il le mérite.

« Alors vous verrez l’avènement du double standard – les hommes qui vivent par la force, mais qui comptent sur ceux qui vivent de l’échange pour donner de la valeur à leur argent volé – ces hommes qui sont auto-stoppeurs de la vertu. Dans une société morale, ils sont les criminels et les lois sont écrites pour vous protéger d’eux. Mais lorsqu’une société établit des criminels-de-droit et des pillards-en-loi – des hommes qui utilisent la force pour saisir la richesse de leurs victimes désarmées – alors l’argent devient le vengeur de son créateur. De tels pillards croient qu’il est sûr de voler des hommes sans défense dès lors qu’ils ont passé une loi pour les désarmer. Mais leur butin devient l’aimant des autres pillards, qui l’obtiennent d’eux de la même façon qu’ils l’ont obtenu. Alors la victoire ne revient aux plus aptes à la production, mais à ceux qui sont les plus impitoyables dans l’usage de la brutalité. Lorsque l’usage de la force est la norme, le meurtrier l’emporte sur le pickpocket. Alors cette société se désagrège dans un champ de ruines et de meurtres.

« Souhaiteriez-vous savoir si ce jour arrive ? Surveillez l’argent. L’argent est le baromètre de la vertu d’une société. Lorsque vous voyez que les échanges se font, non par consentement, mais sous la contrainte – lorsque vous voyez que pour produire, il vous faut obtenir la permission de gens qui ne produisent rien – lorsque vous voyez que l’argent coule vers ceux qui ne négocient pas des biens mais des faveurs – lorsque vous voyez que les hommes s’enrichissent plus par la corruption et l’influence que par le travail et que vos lois ne vous protègent pas contre eux, mais les protègent contre vous – lorsque vous voyez la corruption récompensée et l’honnêteté devenir une forme d’abnégation – vous saurez que votre société est condamnée. L’argent est un moyen si noble qu’il ne rivalise avec les armes et n’accepte aucun compromis avec la brutalité. Il ne permettra pas qu’un pays puisse survivre en tant que demi-propriété, demi-butin.

« Lorsque des destructeurs apparaissent parmi les hommes, ils commencent par détruire l’argent, puisque l’argent est la protection des hommes et la base d’une existence morale. Les destructeurs saisissent l’or et laissent à ses propriétaires une pile de papiers contrefaits. Ceci détruit toute norme objective et livre les hommes au pouvoir arbitraire d’un régulateur de valeurs arbitraire. L’or était une valeur objective, un équivalent de richesse produite. Le papier est une hypothèque sur une richesse qui n’existe pas, garantie par une arme pointée vers ceux qui sont supposé la produire. Le papier est un chèque tiré par les pillards légaux d’un compte qui n’est pas le leur : sur la vertu de leurs victimes. Surveillez le jour où cela adviendra, marqué « compte à découvert ».

« Lorsque vous faites du mal le moyen de la survie, ne vous attendez pas à ce que les hommes restent bons. Ne vous attendez pas à ce qu’ils restent moraux et perdent leurs vies dans le but de devenir la proie des immoraux. Ne vous attendez pas à ce qu’ils produisent alors que la production est punie et le pillage récompensé. Ne demandez pas « qui détruit le monde ? ». C’est vous.

« Vous vous tenez au milieu des plus grands accomplissements de la plus grande civilisation productive et vous vous demandez pourquoi tout s’écroule autour de vous alors que vous maudissez son essence même – l’argent. Vous considérez l’argent comme les sauvages l’ont fait avant vous et vous vous demandez pourquoi la jungle se resserre autour de vos villes. Tout au long de l’histoire des hommes, l’argent a toujours été saisi par des pillards aux noms divers mais dont les méthodes sont restées les mêmes : saisir la richesse par la force et garder les producteurs liés, humiliés, diffamés et privés d’honneur. Cette phrase au sujet du mal de l’argent que vous prononcez avec tant d’insouciance vertueuse, vient d’une époque ou la richesse était produite par le travail des esclaves – esclaves qui répétaient les mouvements déjà découverts par l’esprit de quelqu’un d’autre et laissés sans amélioration pendant des siècles. Aussi longtemps que la production était dominée par la force et que la richesse était obtenue par la conquête, il y avait peu à conquérir. Pourtant tout au long de ces siècles de stagnation et de famine, les hommes ont exalté les pillards, aristocrates d’épée, aristocrates de naissance, aristocrates de bureaux, et méprisé les producteurs, esclaves, marchands, commerçants et industriels.

« Pour la gloire de l’humanité, il y a eut, pour la première et seule fois de l’histoire, un pays d’argent – et je n’ai pas d’hommage plus élevé, plus révérencieux à rendre à l’Amérique puisque cela signifie : un pays de raison, de justice, de liberté, de production et d’accomplissement. Pour la première fois, l’esprit et l’argent de l’homme ont été libérés, et il n’y eut plus de fortunes par conquête, mais seulement des fortunes par le travail, et au lieu d’hommes d’épée et d’esclaves, est apparu le véritable créateur de richesses, le plus grand travailleur, les type le plus élevé d’être humain – le self-made man – l’industriel américain.

« Si vous me demandez de nommer la plus remarquable caractéristique des américains, je choisirais – parce qu’elle inclue toutes les autres – le fait qu’ils sont le peuple qui a inventé l’expression « faire de l’argent ». Aucune autre langue ou nation n’a jamais utilisé ces mots avant ; les hommes ont toujours considéré la richesse comme étant une quantité statique – à saisir, mendier, hériter, partager, piller ou obtenir en guise de faveur. Les américains furent les premiers à comprendre que la richesse doit être créée. Les mots « faire de l’argent » contiennent l’essence de la moralité humaine.

« Pourtant ce sont les mots pour lesquels les américains ont été dénoncés par les cultures pourries des continents de pillards. Maintenant le crédo des pillards vous a amené à considérer vos plus grands accomplissements comme une marque de honte, votre prospérité comme une culpabilité, vos plus grands hommes, les industriels, comme des canailles, et vos magnifiques usines comme le produit et la propriété du travail musculaire, le labeur des esclaves sous le fouet, comme les pyramides d’Égypte. La crapule qui minaude en disant qu’il ne voit pas de différence entre le pouvoir du dollar et le pouvoir du fouet devrait apprendre la différence sur sa propre peau – comme, je crois, il le fera.

« Jusqu’à ce que et à moins que vous ne découvriez que l’argent est la racine de tout bien, vous demanderez votre propre destruction. Quand l’argent cesse d’être l’outil avec lequel les hommes échangent entre eux, alors les hommes deviennent les outils des hommes. Le sang, les fouets, les fusils – ou les dollars. Faites votre choix – il n’y en a pas d’autre – votre temps est compté.

(Extrait d'Atlas Shrugged (La Grève) de Ayn Rand, traduction proposée par Georges Kaplan.)

L’indécente fortune de Sir Thomas Lipton

Londres, 1897. Alors que les célébrations du jubilé de diamant de la Reine Victoria battent leur plein, un don anonyme de 25 000 livres sterling est versé au profit du fonds créé par la Princesse de Gales pour aider les pauvres de la capitale de l’empire suivit, peu après, d’un second versement du même montant qui vient participer à la lutte contre la famine en Inde. Ces deux dons étaient anonymes mais leurs montants ne laissaient que peu de doute sur l’origine de cet argent : le donateur ne pouvait être autre que Thomas Lipton.

Évidemment, encore faut-il savoir ce que représentaient 50 000 livres de l’ère victorienne ; peut-être ce chiffre sera t’il plus parlant en rappelant qu’à l’époque, le revenu annuel des sujets de sa majesté atteignait environ 69 livres. Autrement dit, 50 000 livres s’était, aux standards de cette fin du XIXème siècle, de quoi faire vivre décemment plus de 700 familles anglaises pendant une année entière ou l’équivalent d’un don de plus de 17 millions des livres sterling actuelles. Bref, c’était une somme considérable que seul un donateur particulièrement fortuné pouvait se permettre d’offrir.

De fait, Thomas Lipton n’était pas seulement riche ; il était immensément riche. En 1898, alors qu’il entrait dans sa quarante septième année, le New York Times estimait sa fortune personnelle à quelques 50 millions de dollars. Le « simple épicier », comme l’appellera plus tard la Reine Victoria en l’anoblissant, était à la tête du premier empire international de la distribution.

Le fabuleux destin de Sir Thomas Lipton

Quand Frances et Thomas Lipton père, fuyant la Grande Famine qui sévissait dans leur Irlande natale, se sont installés à Glasgow vers 1847, ils étaient sans doute loin d’imaginer la destinée qui attendait leur fils à naitre. Agé d’à peine 13 ans, le gamin décide de quitter l’école et enchaîne plusieurs petits métiers dont celui de garçon de cabine sur le vapeur qui assure la liaison Belfast-Glasgow. Il utilise ses premiers salaires pour acheter le billet qui lui permettra de traverser l’Atlantique et passe les cinq années qui suivent à enchainer les petits boulots aux États-Unis. En 1871, il rentre à Glasgow pour aider ses parents et, avec £100 en poche, d’ouvrir sa propre épicerie.

Thomas Lipton pensait être né dans un siècle où, pour la première fois dans l’histoire du genre humain, un fils d’épicier pouvait réellement espérer devenir riche. Il ne s’était pas trompé : en cinq ans il avait ouvert vingt magasins, en dix il était millionnaire et moins de trois décennies après l’ouverture de sa première épicerie, il comptait déjà au nombre des grandes fortunes du Royaume-Uni. À la fin des années 1880, il se lance dans l’aventure qui permettra à son nom de passer à la postérité : il réalise qu’en court-circuitant les circuits traditionnels d’approvisionnement en thé, il peut réduire considérablement le prix de vente du thé importé d’Asie et permettre ainsi aux moins fortunés des sujets de sa majesté de goûter aux plaisirs délicieusement surannés du five o'clock tea.

Tout au long de sa vie Sir Thomas créera ainsi des millions de livre sterling de valeur ajoutée, des milliers d’emplois et, cela va sans dire, de confortables revenus fiscaux pour les caisses du royaume. Son train de vie personnel, ne serait-ce qu’entre sa résidence luxueuse de Southgate à Londres et Erin, son yacht privé, permettait à lui seul de faire vivre des familles entières. Mais s’il attire l’attention du New York Times en cet été 1898 ce n’est pas à cause de sa considérable fortune : c’est parce que Thomas Lipton a décidé de financer de ses propres deniers un challenger pour la coupe de l’America de 1899.

Le meilleur de tous les perdants

Sir Thomas aimait les Big Boats, ces formidables machines de course dont les affrontements jalonnèrent l’histoire de la coupe de l’America tout au long de la première moitié du XXème siècle et qui donnèrent naissance aux mythiques « classe J » entre 1930 et 1937. Juste quelques chiffres : des longueurs hors-tout de 40 mètres, des mâts hauts de 50, des gran'voiles qui pouvaient peser une tonne, des spinnakers dont la surface pouvait atteindre le quart d’un terrain de football…

Lipton construisit donc son premier Shamrock pour la coupe de 1899 mais dû s’incliner face au Columbia du syndicat mené par J.P. Morgan. En 1901, Shamrock II ne fera pas mieux. En 1903, son Shamrock III affronte le Reliance de Cornelius Vanderbilt mais ne parvient pas, une fois encore, à ramener la coupe. Dès la fin de la seconde guerre mondiale, Lipton présente son Shamrock IV face au Resolute de Henry Walters – c’est un nouvel échec et ce n’est qu’avec la défaite de Shamrock V, laminé en 1930 par l’insaisissable Enterprise d’Harold Vanderbilt, que Sir Thomas acceptera enfin de jeter l’éponge. Cinq tentatives, cinq échecs qui lui valurent le titre du « meilleur de tous les perdants. »

J.P. Morgan, Vanderbilt, Walters… Un sport de riche de toute évidence : en 1930, le Yachting World estimait le coût de construction d’Enterprise à plus de 100 000 livres sterling auxquelles il fallait naturellement rajouter les frais de fonctionnement d’une véritable petite entreprise créée dans le seul but de conquérir la coupe. En Angleterre, Sir Lipton et ses compatriotes avaient l’habitude de constituer leurs équipages en embauchant des villages de pécheurs entiers pour la saison des courses ; les archives de Weetamoe américain font état, pour de simples hommes d’équipage, de salaires de 110 dollars par mois – nettement plus que le salaire moyen de l’époque – auxquels s’ajoutaient les primes de course.

Des riches qui, quelque furent leurs motivation, ont permis à des architectes de génie tels que William Fife III (le concepteur de Pen Duick), Nat Herreshoff (le « sorcier de Bristol »), Charles Nicholson ou Starling Burgess de concevoir quelques uns des plus beaux voiliers qui aient jamais navigué. Des riches qui ont fait vivre des chantiers entiers sans compter les nombreux fournisseurs d’accastillage et les équipages nécessaires pour faire naviguer ces machines de course.

L’indécente fortune

On a beaucoup écrit sur les motivations de Sir Thomas Lipton. Peut être, après tout, que ses élans philanthropiques, la mise à disposition de ses yachts pour aider la Croix Rouge durant la première guerre mondiale ou ses cinq tentatives pour ramener la coupe de l’America au Royaume-Uni n’étaient guidés que par sa volonté d’être enfin admis par cette grande aristocratie britannique [1] qui lui refusera l’entrée du Royal Yacht Squadron jusqu’à la veille de sa mort.

C’est peut être vrai mais les faits restent : pour indécente ou scandaleuse qu’elle ait pu paraitre, pas un seul penny de son immense fortune n’avait été volé à qui que ce soit. Sir Thomas était de ces riches, de ces magnats de l’industrie ou de la finance qui ont créé ces richesses, qui ont permis à des milliers de leurs contemporains de vivre et d’améliorer les conditions de leurs existences et qui ont écrit, à coup de persévérance, de génie organisationnel, de prouesses techniques et de millions de dollars quelques unes des pages les plus mythiques de la course à la voile.

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[1] Édouard VII et Georges V était d’ailleurs aussi des compétiteurs passionnés qui ne répugnaient pas à barrer eux-mêmes le mythique Britannia.

Politique Kulturelle

Le retour de la vengeance du commissaire du peuple à l'instruction publique...

Si j’en crois le portrait que nous brosse Monsieur Déniel, une bonne partie de l’industrie cinématographique française produit des films qui peinent manifestement à remplir les salles obscures alors même que la fréquentation globale desdites salles se porte mieux que jamais. Je n’ai aucune raison de remettre en cause la véracité des faits mais il me semble, en revanche, utile de m’appesantir quelques instants sur leur interprétation.

Ne prenons pas de pincettes : si ces « grands et beaux films ne rencontrent pas leur public », c’est principalement parce que ce public n’existe pas ; ou si peu. Nous parlons de films qui, pour le peuple vulgaire dont j’ai l’honneur de faire partie, sont en général classés dans la catégorie des « pensums pour intellos, emmerdants comme la pluie, à réserver aux troisièmes parties de soirée sur Arte ». Très clairement : si l’on exclue Monsieur Déniel et quelques spécialistes, les gens n’ont tout simplement pas envie de voir ces films et ce, d’autant plus qu’ils devraient s’acquitter du montant d’un billet de cinéma pour s’infliger cette souffrance.

Je sais, je ne suis pas gentil.

Nous parlons de films qui rencontrent un public si restreint qu’ils ne pourraient tout simplement pas être produits s’ils n’étaient pas maintenus sous perfusions par le Centre National du Cinéma [1], qu’ils n’auraient aucune chance d’être projetés ailleurs que dans des salles subventionnées et qu’ils ne seraient vraisemblablement jamais diffusés sur aucune chaine de télévision si l’État français n’était pas propriétaire d’un des plus vastes services publics télévisuel du monde. Rappelons une évidence : un film commercial c’est un film qui vous plait assez ou porte en lui suffisamment de promesses de vous plaire pour que vous ayez envie de vous offrir une séance ; un film qui n’est pas commercial c’est un film que personne n’a envie de voir – ou du moins pas en payant son entrée – et que nous finançons de force au travers de diverses taxes et réglementations [2] parce que le producteur a des amis au ministère ou qu’un obscur fonctionnaire a validé le dossier de demande de financement.

Disons les choses telles qu’elles sont : voilà une industrie cinématographique qui a été organisée de façon à pouvoir exister et prospérer dans des salles vides. Voilà une industrie cinématographique, soumise au bon vouloir de celles et ceux qui décident de notre politique culturelle, où tous en sont réduits à tout attendre d’un geste du ministre ou d’une décision administrative. Voilà une industrie cinématographique où l’on se congratule entre artistes subventionnés et pourvoyeurs de deniers publics à l’occasion de cérémonies glaciales dument relayées par la télévision d’État.

L’éducation à l’image

L’avis du public ? L’avis des masses incultes qui s’agglutinent bêtement dans les multiplex où ils consomment du « blockbusters américains » et des « comédies télévisuelles françaises souvent vulgaires » ? Vous n’y pensez pas ! La culture est une affaire bien trop sérieuse pour être abandonnée à de vulgaires consommateurs ; c’est une affaire de spécialistes dûment appointés par les autorités compétentes. Au mieux, si le film rempli les salles, on louera le bienfondé des décisions de l’administration culturelle ; au pire, s’il n’attire que les journalistes de Télérama, on fustigera le manque d’« éducation à l’image » d’un public incapable de juger de la « qualité » des films et dont le « degré de connaissance » ne cesse de décliner. Bref, nous explique Monsieur Déniel, il faut que l’État intervienne.

Nous y voilà. Les subventions, réglementations et autres quotas n’ayant finalement – Ô surprise – pas produit les effets escomptés [3], voilà qu’on en conclue qu’il nous faut des commissaires du peuple à l'instruction publique. Cela ne fait jamais que cinq décennies [4] que nos gouvernants se piquent d’éduquer nos goûts ; cinq décennies de politiques culturelles qui aboutissent aujourd’hui à des résultats pour le moins contrastés. Après tout, si ça ne marche pas c’est sans doute qu’on n’en a pas assez fait.

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[1] Et l’assurance chômage – rappelons un ordre de grandeur : les intermittents du spectacle c’est 3% des cotisants et 30% des déficits.
[2] Taxe spéciale additionnelle sur le prix des billets, taxe sur les diffuseurs télévisuels et taxe sur l'édition vidéo perçues par le CNC pour financer le soutien de la filière, obligations d'investissement et quotas de diffusion imposés aux chaînes de télévision… J’en passe.
[3] Anecdote : saviez-vous pourquoi on entend autant de rap sur les ondes radios françaises ? Eh bien parce que l’administration culturelle a jugé bon d’imposer des quotas de chansons francophones : pour éviter de perdre leurs jeunes auditeurs qui goutent peu les Sardou et autres Souchon, les chaines ont programmé du rap francophone
[4] Le ministère de la culture a été créé en 1959. Avant cette date, la France devait souffrir d’un grave déficit en la matière.

Monty Hall sans maths

Règle du jeu : on va vous proposer 3 enveloppes dont deux sont vides et une contient un billet de €100. Dans un deuxième temps, l’organisate...