L’agenda secret de Normal Ier

Ce lundi 2 juillet, notre président normal avait jugé bon d’ouvrir l’intimité de son palais normal aux cameras de TF1 afin de montrer au bon peuple à quel point il était simple, accessible, proche du peuple… en un mot : normal. Seulement voilà, un homme normal commet aussi des bourdes ; et notre président en a commis une belle en laissant trainer sur son bureau présidentiel quelques documents tout à fait confidentiels qui, dans la tradition jacobine française, n’auraient jamais dus être portés à la connaissance des sujets du royaume.

Le Lab d’Europe 1 ayant décortiqué pour nous ces images volées, on y apprend – Ô surprise – que le président de notre République a repris le flambeau de son prédécesseur à la direction commerciale du groupe Dassault, que la porte de son bureau reste grande ouverte aux dirigeants des groupes privés (ceux de Capgemini et de Pernod Ricard en l’occurrence), qu’il travaille d’arrachepied à soigner son image avec l’aide de journalistes consentants et qu’il déjeune avec François Pinault qui, ayant quelques intérêts en la matière, cherchait sans doute à convaincre le chef de l’État de l’utilité du mécénat culturel en général et de la niche fiscale associée en particulier. Le changement, c’est vraiment pas pour maintenant.

Ce que cette anecdote a de vraiment amusant – pour peu qu’on ait un humour grinçant – ce n’est pas tellement que notre président pseudo-socialiste se comporte comme un VRP de luxe, ni qu’il reçoive la fine-fleur du patronat sous les ors de la République ni même qu’il consacre une partie de ses journées à dorer son blason personnel ; le plus drôle, c’est qu’il s’en cache avec beaucoup de soins. Ainsi, la comparaison de cet agenda officieux avec l’officiel – celui qui est publié sur le site de l’Élysée – révèle que ce dernier avait été soigneusement expurgé de toute mention relative aux odieux capitalistes suscités ainsi qu’aux intenses efforts de communications déployés par la présidence pour soigner le culte de sa normalitude.

« Les français ne doivent pas savoir. » Tout est là : le peuple supposément souverain de France est traité comme de vulgaires sujets. Le cirque politique continue, on a changé la devanture – de l’ombre à la lumière – mais l’arrière-boutique est restée la même, rigoureusement la même et ce, si ça se trouve, depuis l’Ancien Régime. Tant que le bon peuple de France admettra que ses princes lui mentent et ne vivent que de postures, il ne sera jamais souverain et ce prétendu Contrat Social que nous sommes supposé avoir signé implicitement ne sera rien d’autre qu’une farce.

Espérance de vie, petit rappel à la réalité

François Ier de France, né le 12 septembre 1494 et mort le 31 mars 1547, a donc vécu 52 ans et 7 mois. Claude de France, sa première épouse, est née le 13 octobre 1499 et a rendu l’âme le 20 juillet 1524 ; elle a donc vécu 24 ans et 9 mois. De cette union sont nés les 7 enfants légitimes du roi. Louise de France, l’ainée, ne survivra pas plus de 3 ans et 1 mois ; Charlotte de France, sa cadette, décèdera à 7 ans et 11 mois ; François III de Bretagne, le fils ainé du roi, survivra 18 ans et 6 mois ; Henri II de France, le quatrième de la fratrie, vivra 40 ans et 4 mois ; Madeleine de France disparaîtra à 16 ans et 11 mois ; Charles II d'Orléans passera l’arme à gauche à 23 ans et 8 mois ; Marguerite de France, enfin, battra le record de sa fratrie en atteignant 51 ans et 4 mois. En moyenne, l’espérance de vie à la naissance du couple royal était donc de 23 ans et 1 mois [1].

Louis XV de France est né le 15 février 1710 et s’éteindra le 10 mai 1774 à 64 ans et 3 mois. Marie Leszczyńska, son épouse, fera mieux encore : née le 23 juin 1703, elle tiendra jusqu’au lendemain de son 65ème anniversaire. De leur union vont naitre les 10 enfants légitimes de Louis XV. Si Élisabeth de France atteindra 32 ans et 4 mois, sa sœur jumelle, Henriette de France, mourra à 24 ans et 6 mois ; Marie Louise, la troisième fille du couple royal, aura encore moins de chance et décèdera à 4 ans et 7 mois ; Louis de France, le premier fils de la fratrie, atteindra 36 ans et 4 mois mais Philippe Louis, son petit frère, ne vivra que 2 ans et 7 mois ; le record de la fratrie revient à Adélaïde de France qui verra le XIXème siècle en atteignant presque les 68 ans ; sa petite sœur Victoire de France s’en sortira bien aussi en vivant 66 ans et 1 mois ; Sophie de France décèdera à 47 ans et 8 mois ; Thérèse de France ne vivra pas plus de 8 ans et 5 mois ; Louise de France, enfin, atteindra l’âge tout à fait honorable de 50 ans et 6 mois. En moyenne, l’espérance de vie à la naissance des enfants de Louis XV et Marie Leszczyńska aura donc été de 34 ans et 1 mois.

Ces deux exemples appellent une remarque : nous parlons de fratries royales et pas n’importe lesquelles, celles des enfants du souverain le plus puissant d’Europe. Ces espérances de vie à la naissance sont donc calculées pour les familles qui disposaient sans doute des meilleures conditions de vie possibles à l’époque : que ce soit du point de vue du logement, de l’alimentation, de la sécurité ou de l’accès à des soins médicaux, il est plus que vraisemblable que les enfants de François Ier et ceux Louis XV étaient de ceux qui bénéficiaient des meilleures chances de survie au XVIème et XVIIIème siècle respectivement.

Et maintenant, un petit graphique tiré du 410ème bulletin d’information de l’INED [2] :

Ce graphique illustre l’espérance de vie à la naissance estimée pour l’ensemble de la population française de 1740 à 2004. Sur la deuxième moitié du XVIIIème siècle, vous pouvez constater comme moi que nos ancêtres, les contemporains de la fratrie des enfants de Louis XV et Marie Leszczyńska, vivaient moins de 30 ans en moyenne tandis qu’aujourd’hui, notre espérance de vie à la naissance est supérieure à 80 ans [3]. En deux siècles et demi, nous avons gagné plus de 50 années d’espérance de vie.

Comme l’exemple des deux familles royales l’illustre, la faible espérance de vie de l’époque préindustrielle s’explique notamment par une mortalité infantile très élevée. Au milieu du XVIIIème siècle, c’est pratiquement un enfant sur trois qui ne fêtait jamais son premier anniversaire (environ 30%) ; aujourd’hui, cette probabilité est tombée à moins de 0,4%. Mais ce n’est pas tout : jusqu’au milieu du XXème siècle, l’espérance de vie d’un homme ayant atteint son 60ème printemps ne dépassait pas 13 ou 14 ans ; selon les derniers chiffres de l’INED, il leur reste désormais plus 22 années à vivre. Là où Adélaïde établissait un record familial en atteignant l’âge canonique de 68 ans, une française ayant dépassé le cap des 60 ans peut désormais espérer vivre encore 27 années.

À part ça, en effet, il semble que Charlemagne ait vécu plus de 70 ans...

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[1] Certaines sources évoquent la naissance d’un huitième enfant, Philippe, qui n’aurait pas survécu à sa première année.
[2] Gilles Pison, France 2004 : l’espérance de vie franchit le seuil de 80 ans (2005).
[3] Un peu plus de 78 ans pour les hommes et presque 85 ans pour ces dames au dernier pointage.

Le paternalisme, arme fiscale des temps modernes

En Europe, les champions toutes catégories de la taxation du tabac, ce sont les irlandais. Pour vous donner une idée : en 2010, un paquet de 20 cigarettes se vendait 8,45 euros sur lesquels le gouvernement prenait 5,21 euros de droits d’accises et 1,5 euros de TVA ; c’est-à-dire que le prix des cigarettes dans le commerce de détail était composé à 79,4% de taxes. Cela fait maintenant un peu plus de dix ans que nos amis irlandais n’en finissent plus d’augmenter les taxes qui pèsent sur le tabac : lors d’une première phase, de 2000 à 2004, les droits d’accises avaient augmenté de 1,55 euro par paquet ; puis, après deux années de stabilité, une série de nouvelles hausses de 2007 à 2009 a alourdit la facture d’un autre euro et demi pour arriver au niveau actuel.

Officiellement, c’est une politique paternaliste : le gouvernement de Dublin estime que les citoyens irlandais sont incapables de s’occuper d’eux-mêmes et qu’il est donc légitime de mette en œuvre une politique sociale destinées à décourager la consommation de tabac. Pour ce faire, il surtaxe les cigarettes afin d’augmenter le prix de vente au détail et donc, de faire baisser la consommation. Toute la difficulté de l’opération consiste donc à savoir à hauteur de combien il faut taxer les cigarettes pour faire décroitre la consommation.

Un petit rappel s’impose. Tous les produits n’ont pas la même élasticité-prix ; c'est-à-dire que, si la règle générale qui veut qu’une augmentation du prix se traduise par une baisse de la consommation est vrai dans l’immense majorité des cas, cette élasticité de la demande au prix n’est pas identique pour tout les produits. Typiquement, les produits addictifs comme le tabac ont une élasticité-prix faible : il faut une très forte augmentation du prix pour obtenir une baisse de la consommation. Le gouvernement irlandais a donc procédé par tâtonnement en augmentant progressivement le taux de ses taxes et il semble que la dernière phase de hausse ait bien atteint cet objectif puisque, depuis 2005, les statistiques officielles de ventes de cigarettes en Irlande montrent une décrue d’environ 19%.

Seulement voilà, lorsque les ventes d’un produit fortement taxé baissent, il existe un point à partir duquel la réduction de l’assiette fiscale prend le pas sur la hausse du taux d’imposition ; c'est-à-dire que les revenus fiscaux baissent. C’est le principe de la courbe de Laffer – du nom de l’économiste qui l’a formalisée – et c’est précisément ce qui est arrivé en Irlande : alors que les droits accises sur les cigarettes augmentaient de 42%, les revenus que tirait l’État irlandais de cet impôt ont baissé d’environ 3%. Une étude récente [1] sur le cas des cigarettes en Irlande a ainsi estimé le taux à partir duquel « trop d’impôt tue l’impôt » à un peu moins de 79%.

Et là, évidemment, du coté du ministère des finances on aime moins. En décembre 2009, Brian Lenihan, le précédent ministre des finances expliquait ainsi sa décision de ne plus augmenter les droits d’accises sur le tabac : « ma responsabilité, en tant que Ministre des Finances, est de protéger la base fiscale. » Ô surprise ! Alors qu’on aurait pu légitimement s’attendre à ce que le gouvernement se félicite du succès de sa politique paternaliste, voilà que le ministre des finances en personne nous explique que cette baisse de la consommation de tabac serait en réalité un problème. Comme si la politique de santé publique n’avait été qu’un prétexte ; comme si le véritable objectif du gouvernement avait été de surtaxer un produit addictifs et donc à faible élasticité-prix en pariant sur le fait que la hausse graduelle des prix ne découragerait justement pas la consommation. Diable !

Mieux encore, monsieur Lenihan nous explique dans le même discours que les prix élevés ont provoqué une explosion de la contrebande. Et pour cause : à 3,5 euros le paquet au marché noir, les fumeurs bénéficient d’une remise de 59% par rapport au prix officiel et les contrebandiers [2] réalisent une marge plus que confortable étant donné que le prix hors taxes des distributeurs légaux est d’environ 1,75 euros. De fait, selon les dernières estimations dont on dispose, le marché noir a littéralement explosé ces dernières années jusqu’à atteindre un bon quart du total des cigarettes vendues en Irlande et on apprend avec stupeur que ces statistiques officielles qui nous démontraient le recul sans précédent de la demande ne concernaient que les cigarettes vendues dans le circuit légal : en réalité, depuis 2005, la consommation est restée stable à environ 6 milliards de cigarettes par an.

Du point de vue de sa justification officielle, cette politique est donc un échec patent : elle n’a rien produit d’autre que des revenus supplémentaire pour l’État et le crime organisé au dépens du reste de la population irlandaise. Croyez-vous qu’on y mettrait fin ? Pas du tout : la classe politique irlandaise unanime continuera à taxer le tabac massivement – peu importe que les plus touchés soient précisément les plus pauvres – et les esprits chagrins qui oseront s’élever contre cette aberration se verront invariablement répondre que critiquer cette politique revient à vouloir que ses compatriotes meurent d’un cancer des poumons.

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[1] Padraic Reidy et Keith Walsh, Modelling the Market for Cigarettes in Ireland (février 2011).
[2] Ce dernier appartenant souvent à une organisation terroriste qui cherche à financer ses autres activités.

Constructivisme social et prohibition

« La curieuse tâche de la science économique est de démontrer aux hommes à quel point ils en savent en réalité peu sur ce qu’ils pensent être capables de concevoir. » S’il est un domaine dans lequel cette citation de Friedrich Hayek devient parfaitement limpide, c’est bien celui des politiques de prohibition. Depuis la nuit des temps, des gouvernements animés d’intentions plus ou moins honorables, ont cherché à utiliser la loi et la puissance publique pour forcer leurs sujets à adopter des comportements plus vertueux. Tous pensaient que le rôle légitime d’un gouvernement consistait à être le berger de son peuple, l’ingénieur de la société et l’arbitre des bonnes mœurs ; tous pensaient qu’un régime prohibitionniste permettrait de changer les mentalités, d’améliorer les hommes en les éduquant, en leur faisant prendre de bonnes habitudes ; tous ont échoué, lamentablement.

C’est ainsi que, le 17 janvier 1920, entrait en vigueur le XVIIIème amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique qui, renforcé par le Volstead Act, interdisait la production, la distribution et la vente d’alcool au pays d’oncle Sam. Ce dispositif, qui restera en place jusqu’à la fin de l’année 1933, fût un échec spectaculaire : non seulement les américains ont continué à boire, mais ils ont même massivement augmenté leur consommation. Si l’on en croit les statistiques des compagnies d’assurance de l’époque, le nombre de cas d’alcoolisme aurait était multiplié par quatre au cours de la décennie.

En revanche, la prohibition eut bien quelques effets remarquables sur la société américaine des années 1920 et notamment celui de mettre sur la paille avec effet immédiat toutes les distilleries des États-Unis, une bonne partie des débits de boissons qui firent le choix de respecter la loi et, de manière plus inattendue, de plonger les agriculteur américains dans d’inextricables difficultés financières lorsque le gouvernement fédéral fit détruire les distillateurs d'alcool de maïs qui leur permettaient de produire leur propre carburant.

Mais une des conséquences les plus remarquables de la prohibition fût sans doute de permettre aux gangs de rue, qui vivotaient jusqu’alors de prostitution, de jeux, de vols et d’extorsion de se transformer en véritables empires du crime organisé. Les années de prohibition, ce fut avant tout et surtout l’âge d’or des mafias américaines qui en profitèrent pour accumuler des profits et des moyens gigantesques, étendre leurs réseaux sur tout le continent et corrompre massivement politiciens et fonctionnaires. Lucky Luciano, Al Capone, Frankie Yale, Joe Masseria ou Salvatore Maranzano : chacun de ces noms est inextricablement lié à la prohibition.

Lorsque le XVIIIème amendement rentre en vigueur, la première solution, la moins coûteuse et la plus évidente, consistait à importer illégalement des boisons alcoolisées produites au Canada ou aux Caraïbes ; ce qui eut notamment pour conséquence d’augmenter sensiblement la part des alcools forts dans la consommation des américains, ces derniers étant naturellement plus rentables à l’importation. Bien sûr, le gouvernement fédéral entreprit rapidement de faire surveiller ses 32 000 kilomètres de frontières ; ce qui engendra naturellement quelques menus surcoûts à la charge des contribuables américains ; on sait notamment que les gardes-côtes, à eux seuls, consacraient 13 millions de dollars par an à la lutte contre les importations clandestines.

Très vite, les mafias adaptèrent leur stratégie et développèrent leur propre production sur le sol américain en redistillant des alcools industriels – utilisés pour dans les solvants, la peinture, les carburants ou les médicaments – qu’ils avaient, cela va de soit, volé au préalable. Ainsi, au milieu de la décennie prohibitionniste, le département du trésor américain estimait que plus de 227 millions de litres d’alcool industriel était ainsi subtilisés chaque année pour alimenter les distilleries clandestines.

Dans un premier temps, le gouvernement fédéral tenta de freiner le mouvement en imposant aux producteurs d’alcools industriels de faire en sorte que leurs produits aient un goût infect. Il dû rapidement se rendre à l’évidence : les mafias avaient désormais de quoi s’offrir les meilleurs chimistes disponibles et parvenaient, dans la plupart des cas, à inverser le processus – c’est la guerre des chimistes, laquelle fut largement remportée par les syndicats du crime. Les pontes de Washington en conçurent donc une stratégie plus radicale : empoisonner purement et simplement les alcools industriels – notamment au méthanol – en espérant que la peur ferait reculer les buveurs ; dès la saint Sylvestre de 1926, on sût qu’il n’en était rien.

Mais en matière d’empoisonnement, il était inutile d’avoir recours au gouvernement fédéral ; les bootleggers s’en sortaient très bien tous seuls et on ne compta rapidement plus le nombre de cécités, de lésions cérébrales irréversibles et même de décès causés par l’ingestion de bathtub gins ou autres moonshines, ces alcools frelatés concoctés par des amateurs. Remarquez que ces derniers étaient régulièrement punis par le sort avant même d’être attrapés par les fédéraux : on déplorait régulièrement des explosions d’alambics artisanaux et les incendies qu’elles déclenchaient.

Dans la liste des réjouissances prohibitionnistes, il faut également compter le détournement de produits de la vie courante comme ce concentré de jus de raisin qui, à la suite d’une injonction fédérale, ne pouvait être vendu qu’avec la liste détaillées des étapes à éviter pour s’assurer qu’il ne fermente pas – le génie comique du législateur n’a pas de limite… Ce fut aussi le cas du tristement célèbre Jake, un produit médicinal trafiqué au plastifiant industriel, qui fit plusieurs dizaine de milliers de victimes paralysées des mains et des pieds ou celui du canned heat, un alcool gélifié utilisé comme réchaud d’appoint, que certains parvinrent à transformer en boisson et, par la même occasion, en poison.

Bien sûr, ces cocktails mortels étaient essentiellement consommés par ceux qui n’avaient pas les moyens de s’offrir des alcools de bonne qualité pour cause de prohibition ou, s’ils en avaient les moyens, par ceux qui ne disposaient plus d’aucun réseau d’approvisionnement pour cause de prohibition ; c’est-à-dire les ruraux. Dans les grandes villes et pour les portefeuilles les mieux étoffés, la mafia assurait l’approvisionnement. Les speakeasies sont devenu de véritables institutions à tel point qu’n 1930, on en comptait environ 30 000 rien qu’à New-York ; parmi lesquels le fameux 21 Club où il n’était pas rare de croiser le maire de la grosse pomme en personne. Avant la prohibition, on estimait qu’un buveur américain consacrait en moyenne 17 dollars par an à l’achat de boissons ; en 1930, ce budget était passé à 35 dollars de 1930 (437 dollars actuels).

Au total, on estimait le marché clandestin à plus de 37 milliards de dollars actuels. Un marché si lucratif attise de toute évidence les rivalités mais là où des entreprises privées dans un État de droit se livreraient une concurrence acharnée mais pacifique, des organisations maffieuses dans un État corrompu préfèrent se livrer une guerre des gangs en bonne et due forme. Dès son entrée en vigueur, la prohibition va ainsi s’accompagner d’une explosion spectaculaire des activités criminelles : une étude menée sur les 30 première villes des États-Unis concluait à une augmentation de 24% rien qu’entre 1920 et 1921. Frankie Yale et Al Capone massacreront ainsi leurs concurrents irlandais à New York et Chicago respectivement avant que la lutte n’oppose les italiens entre eux (Masseria contre Maranzano) et n’aboutisse à la formation des cinq familles en 1931.

Résumons : la prohibition n’a pas fait baisser la consommation d’alcool au États-Unis ; c’est même le contraire : elle l’a fait exploser en quantité, en alcoolémie et en dangerosité. Elle a privé des milliers d’américains de leurs emplois, elle a fait exploser les budgets fédéraux destiné à la faire appliquer, elle a permit aux organisations criminelles de devenir plus puissantes qu’elles ne l’avaient jamais été, elle a fait exploser la criminalité et a considérablement grevé le budget des ménages américains. En 1933, fort de cette expérience peu concluante, le gouvernement des États-Unis rappelle le XVIIIème amendement et met ainsi fin à cette politique aussi stupide que nocive. Il faudra attendre 1971 pour que Richard Nixon, probablement le pire président qu’aient jamais eut les États-Unis, décide de remettre le couvert en déclarant sa guerre contre les drogues. Mêmes causes, mêmes effets.

Pulp libéralisme

Je fais parti avec quelques autres d’une toute petite communauté : celle des libéraux français. Nous ne sommes pas d’accord sur tout – il y a, parmi nous, des anarcho-capitalistes, des minarchistes, des objectivistes randiens, des libéraux-conservateurs, des libéraux de gauche et, me semble t’il, une majorité relative de libéraux classiques – mais s’il y a un point qui nous rassemble, outre notre attachement aux libertés individuelles et notre méfiance vis-à-vis de la chose publique – c’est le sentiment profondément ancré en nous que la plupart de nos compatriotes n’ont pas la moindre idées de ce qu’est le libéralisme.

Soyons clairs : vous avez tout à fait le droit de penser que Nicolas Sarkozy et François Hollande sont des ultralibéraux, que l’Union Européenne, le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale sont des organisations d’inspiration libérales ou que des entreprises comme Goldman Sachs, a.k.a. la pieuvre, le groupe Lagardère et la Société Générale font pression sur nos gouvernants pour qu’ils mettent en œuvre des politiques libérales. C’est votre droit mais, vu de notre fenêtre, ce n’est pas seulement faux : c’est grotesque.

Aucun de ces personnages publics et aucune de ses organisations ne se réclame du libéralisme et pour cause : tous et toutes n’ont de cesse que de réclamer ou de plaider en faveur d’une intervention accrue des pouvoir publics dans nos vies, à commencer par leurs dimensions économiques. Du point de vue d’un libéral, MM. Sarkozy et Hollande ne sont pas des libéraux, l’UE, le FMI et la Banque Mondiale ne sont pas des organisations libérales et la pieuvre, le groupe Lagardère et la Société Générale sont de parfaits exemples de capitalisme de connivence.

Et c’est pourtant bien l’idée que véhicule notre classe politique unanime, les journalistes subventionnés de la presse officielle et pratiquement tout ce que compte notre beau pays d’intellectuels. Selon l’opinion publiée [1], de Joffrin à Zemmour, de Todd à Michéa, de Demorand à Sapir, de Polony à Pulvar, les malheurs de notre pays seraient dus à la pensée unique – forcément libérale. On demande des noms ? Pas de problème : voilà Jacques Attali, Alain Minc et même BHL promus au grade infâmant de représentants du dogme libéral. Même si le verbe n’est pas vraiment approprié : on croit rêver !

Albert Camus, qui n’était pas lui non plus un grand libéral, disait très justement que « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. » Alors voilà : avant que nous puissions entamer une passionnante discussion sur le libéralisme, il peut être utile que nous nous mettions d’accord en donnant à ce mot son véritable sens. Pour ce faire, il me semble tout à fait honnête de vous suggérer de vous reporter à une description du libéralisme écrite par des libéraux plutôt que par leurs adversaires les plus farouches.

Mais, me direz-vous, l’été n’est pas une période propice à la lecture d’un traité de philosophie politique ; j’en suis bien d’accord mais il se trouve justement qu’il existe désormais une solution idéale pour s’informer sur ce qu’est vraiment le libéralisme sans pour autant passer pour un rat de bibliothèque perdu sur la plage. Ça s’appelle Pulp libéralisme (Tulys), c’est (très bien) écrit par Daniel Tourre, divisé en 36 courts chapitres qui déminent l’un après l’autre les clichés les plus courants sur le libéralisme et – cerise sur le gâteau – c’est drôle, divertissant et illustré de près de 230 vignettes de bandes dessinées américaines des années 1950 avec monstres improbables, demoiselles en détresse et autres génies du mal machiavéliques [2]. Vous n’avez plus aucune excuse.

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[1] « Il n’existe rien de tel qu’une opinion publique ; il n’existe qu’une opinion publiée » (Winston Churchill)
[2] À celles et ceux qui n’ont pas l’intention de bouquiner sur la plage et qui cherchent une œuvre plus académique, je recommande chaudement l’excellent Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine (Larousse).

Lettre ouverte à Najat Vallaud-Belkacem

Madame,

Vous souhaitez abolir la prostitution.

Je veux vous dire avant toute chose que je ne doute pas un instant de votre sincérité. J’ai bien pris note que votre position abolitionniste n’est ni moralisatrice, ni paternaliste ; qu’elle n’est motivée que par une sincère compassion pour ces jeunes femmes, souvent victimes de réseaux mafieux et de proxénètes violents, qui se prostituent non par choix mais parce qu’on les y oblige. Si ma raison, le peu d’intelligence dont je crois être capable, me suggérait qu’une telle politique avait ne serait-ce que la plus infime chance d’améliorer le sort de ces femmes, croyez bien que je vous soutiendrai corps et âme. Seulement voilà : je crois que vous commettez là une grave erreur et que la prohibition que vous appelez de vos vœux fera beaucoup plus de mal que de bien.

La première chose que vous devez admettre, c’est que vous ne parviendrez jamais à abolir la prostitution. Vous aurez peut être l’illusion d’y être parvenu ; mais ce ne sera jamais rien d’autre qu’une illusion qui ne trompera que celles et ceux qui voudront bien y croire. La prostitution, que l’on évoque souvent – et probablement à tort – comme « le plus vieux métier du monde », existe parce que certains hommes ne peuvent pas satisfaire leurs désirs dans le cadre d’une relation à titre gracieux et parce que certaines femmes, poussées par la pauvreté ou en quête d’indépendance financière, acceptent de leur vendre ce service. Le désir masculin, le fait que certains hommes aient plus de succès que d’autres auprès de la gent féminine, que des couples soient plus ou moins biens assortis, la pauvreté et le fait que certaines femmes acceptent de se prostituer sont autant de constantes qu’aucune politique ne fera jamais disparaître. Peut être parviendrez-vous à ne plus la voir mais soyez sûre que, même sous un régime prohibitionniste, la prostitution continuera à exister. La véritable question est de savoir dans quelles conditions.

En poursuivant les clients, vous les obligerez à se montrer plus prudents, vous forcerez ainsi les prostituées à trouver des solutions pour leur offrir plus de discrétion, plus de clandestinité. Bien sûr, l’organisation d’un marché clandestin implique des coûts et une organisation adaptée : très rapidement, les indépendantes disparaîtront au profit de réseaux organisés capables d’organiser de telles rencontres.

La demande et la concurrence se faisant plus rares, ces réseaux pourront compenser les risques induits par votre politique en augmentant leurs tarifs. Mais n’ayez aucune illusion : les prostituées, elles, ne toucheront pas un centime de plus ; bien au contraire, ce sont les réseaux mafieux qui seront les principaux bénéficiaires de la prohibition. Des clients qui acceptent de payer plus cher, une main d’œuvre désormais totalement dépendante : il n’en faut pas beaucoup plus pour que le proxénétisme devienne une activité extrêmement lucrative. Forts de leurs pactoles et des perspectives florissantes de leurs activités, les réseaux pourront alors investir pour éliminer physiquement la concurrence, organiser leurs trafics à plus grande échelle et capturer encore plus de victimes non-consentantes dans leurs filets.

À l’abri des regards, les prostituées seront désormais livrées pieds et poings liés à leurs proxénètes qui pourront leur imposer des conditions de travail encore plus indignes tandis que les clients devront se contenter de ce que leur offre le réseau qui aura su se faire connaître d’eux : hygiène dégradée, absence de préservatifs… Il est inutile, je crois, de pousser plus avant la description de l’abjecte cloaque que vous vous apprêtez à créer.

Les politiques de prohibition – de l’alcool, de la drogue comme de la prostitution – n’ont jamais eut d’autres conséquences que de nourrir le crime organisé au dépens du reste de la société. C’est le gouvernement des États-Unis qui a fait la fortune d’Al Capone plus que n’importe qui d’autre. Si, comme j’en suis sincèrement convaincu, votre objectif est d’aider ces jeunes femmes, c’est précisément la politique inverse qu’il vous faut mettre en œuvre : légalisez la prostitution et abrogez la loi de 1946 qui interdit les maisons closes. Vous porterez ainsi un coup fatal aux réseaux de proxénétisme clandestins et vous permettrez aux prostituées de travailler de leur plein grès et dans conditions d’hygiène acceptables.

Au-delà des partis-pris idéologiques et des impératifs de la communication gouvernementale, les décisions que vous vous apprêtez à prendre seront lourdes de conséquences pour la vie de milliers d’anonymes. Souvenez-vous, de grâce, que les bonnes intentions ne suffisent pas – l’enfer, dit-on, en est pavé – et que, comme l’écrivait Karl Popper, « nos plus grands problèmes trouvent leur source dans quelque chose d’aussi admirable et sensé que dangereux : dans notre impatience à améliorer le sort de nos semblables. [1] »

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[1] Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1945), préface de la deuxième édition.

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